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Chausson (Quatuor, Chanson perpétuelle) et Vierne (Quintette) chambristes à Garnier - (mars 2010)


Après un brin de Lully, les lutins ont donc déposé leurs bagages à Garnier, avec une petite place en plein parterre, idéalement côté jardin pour admirer la pianiste.
Vu de cet endroit, la salle choucroute un peu moins, il y a même quelque chose de majestueux dans ces velours pourpres côtelés.

Le principe du concert était de proposer un écho instrumental aux représentations wagnériennes à Bastille. Le lien était peut-être un peu gratuit, mais ces musiciens sont bel et bien profondément influencés par Wagner, au point de l'imiter jusqu'à lui emprunter des sujets et des motifs dans leurs meilleures oeuvres - dans le cas de Chausson du moins (Roi Arthus, Symphonie, Chanson perpétuelle...). Sans entracte, chacune des deux séquences étaient commentées (Christophe Ghristi étant souffrant, je ne pourrai pas indiquer qui était l'excellente dame qui a présenté avec beaucoup d'érudition et de chaleur les pièces du programme). Le public, en grande partie composé de touristes qui se sont payés les heures les plus ennuyeuses de leur vie, n'a pas forcément apprécié à sa juste valeur, mais le concept, qui aurait peut-être mérité un rien plus de vulgarisation (certains ont dû avoir du mal à suivre s'ils ne connaissaient pas Franck ou quelques termes liés à la composition musicale), était très enthousiasmant.

Le programme lui aussi était des plus alléchants.

Le Quatuor Op.35 d'Ernest Chausson

Achevé par Vincent d'Indy, il est pénétré de l'idéal beethovenien d'une musique visionnaire et abstraite. Il y a parvient sans peine, mais les raffinements de la structure, le soin des modulations est tellement abouti et sinueux que le résultat devient, même dans la concentration du concert, fort peu lisible sans partition. J'aimais beaucoup l'oeuvre au disque, en l'écoutant de façon plus relâchée, mais rester longuement dans ce seul univers très cérébral, tout d'infimes nuances, de petites trouvailles profondes mais à peine sensibles, est un exercice qui n'est pas très gratifiant pour un auditeur. Sans doute exaltant à jouer, mais ce me semble plus une musique écrite pour les interprètes, pour ne pas dire pour s'adresser aux compositeurs qui pourront l'évaluer à leur juste mérite.

D'une manière générale, le quatuor issu de l'Orchestre de l'Opéra (Stéphane Causse, Marion Desbruères, Alexis Rojanski, Jérôme Fruchart) paraît à la fois très séduit par cette musique, et peu engagé, avec une espèce de routine, une absence de feu qui n'aide pas à se plonger pleinement dans ces oeuvres très complexes et délicates - qui ne suscitent jamais l'enthousiasme ardent des fulgurances de la musique de chambre allemande, rigoureuse, abstraite, mais ménageant des mélodies exaltantes ou des rythmes endiablés, très pulsés. Ici, tout est fluctuant : mélodie évanescente, structure vaporeuse ou toute de complications, harmonie sans cesse mouvante, difficile à identifier... Et caractères tout en nuance, jamais en contraste.

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La Chanson perpétuelle Op.37 de Chausson

Sur un poème (moyen) de Charles Cros aux rimes triples (ce qui n'est pas très gracieux et mirlitonne un brin), Chausson développe une mélodie à la fois radieuse et d'un caractère assez voisin de Tristan, avec cet adieu au monde assez singulier. Marie-Adeline Henry s'y distingue par une voix aux beaux moyens de puissance, mais capable d'allègement (ce dont elle se sert ici) avec beaucoup de naturel et de plénitude, un timbre d'un superbe tissu délicat, et une diction remarquable. Une révélation, idéalement adaptée à ce format de mélodie hybride, légèrement élargie (piano et quatuor à cordes).

Un des chefs-d'oeuvre de Chausson qu'il faut connaître de toute façon (très beau disque avec Alice Ader et Bernarda Fink).

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Le Quintette avec piano Op.42 de Louis Vierne

Composé en guise d'ex-voto à la suite de la mort de son fils au front en 1917, ce Quintette est, à l'exception d'une courte et surprenante section d'échos de fanfare presque joyeux, une très longue plainte morose, donc le discours pianistique se mêle d'atonalité, avec des cheminements sinueux hors de toute polarité, avec beaucoup de nudité.
C'est assez tristounet et un peu long, vu que la substance musicale y est essentiellement harmonique, ce qui bannit assez nettement les autres paramètres, et que piano et quatuor se fondent de façon assez homophonique, sans aucun contraste, sans dialogue non plus.

Ici encore, un bon souvenir discographique écouté de façon un peu lâche (et bien plus rarement que le Quatuor de Chausson), qui se mue en quelque chose de plus réservé - et, concernant ce quintette, en un ennui poli.

Le public du dimanche soir, assez néophyte, a dû passer de sinistres quarts d'heure, si même les fanatiques de chambrisme français y ont laissé des plumes...

J'étais surpris du côté à la fois assuré (quoique timide) et totalement absent de l'interprétation de Ruta Lenciauskaite, abattant ses touches avec la poésie d'un pianiste refaisant mentalement sa liste de courses, comme si le phrasé était chose accessoire. En lisant la biographie, j'ai été éclairé : elle est chef de chant à l'Opéra, et son métier est donc précisément d'être exacte, et pas de produire de l'interprétation. Elle a peut-être présumé de ses forces, ou manquait de temps, ou d'habitudes de travail sur ce chapitre, parce qu'elle semblait effectivement dans une sorte de déchiffrage prudent. C'est un peu l'ambiance de la soirée au demeurant, un véritable intérêt des musiciens pour cette musique, mais une exécution assez tiède qui ajoutait au pastel des pièces jouées.

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En somme, un concert passionnant par son programme, avec en particulier le grand moment de la Chanson perpétuelle, mais pas franchement exaltant à vivre. Comme quoi...


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Commentaires

1. Le mercredi 24 mars 2010 à , par Bès

Mon Dieu...
Encoure un frustré qui essaie de salir un beau concert et de ternir des musiciens talentueux...
Votre pseudo critique est aussi injuste et infondée qu'arrogante et méprisante. Derrière ces mots pompeux se dissimule à peine la suffisance propres aux insuffisants (vous n'êtes, d'évidence, pas musicien). Il est devenu particulièrement agaçant de voir sur internet, des apprentis mélomanes jouant aux connaisseurs, faisant part de leur subjectivité pleine de fiel. Envers des artistes connus et installés, passe encore pour se défouler contre le "système" et ces derniers sont de toutes façons à mille lieues de cela. Mais à l’encontre d’artistes presque anonymes qui travaillent d’arrache pied pour faire vivre la musique, c’est insupportable. La critique est intéressante et utile quand elle est argumentée et constructive, ce qui n'est pas le cas chez vous : changez de hobby (ce site présomptueux n'est rien que ça j'espère?)
Des cordes ennuyées et ennuyeuses, une pianiste sans poésie et sans proposition d'interprétation...Je rêve! Expliquez-moi comment peut-on jouer sans interpréter ??? Comment jouer une aussi exigeante et difficile que le quintette de Vierne comme "une sorte de déchiffrage prudent" ??? L'interprétation - il y en avait une, musicale, vivante, audacieuse même, - ne vous a pas touché, et alors? Pourquoi l'écrire? Quel est l'objet des sites comme le votre? Eclairer l'opinion publique? Pour qui vous prenez-vous? Plus que tout, il s'agit sans doute de flatter un ego exacerbé en empruntant la voie la plus facile : détruire ce que des personnes méritantes (les musiciens de ce concert en l'occurrence) essaie de bâtir....Ce besoin compulsif, Monsieur, réclame une psychanalyse - d'autant plus qu'il semble que vous ayez un aigu problème avec la gente féminine, compte tenu du plaisir que vous semblez prendre à critiquer sans fondement la pianiste qui à livrer, contrairement à vos dires, une très belle prestation pleine de vie et de musicalité, à l’égale de tous les musiciens de cet admirable concert.

2. Le mercredi 24 mars 2010 à , par Bès

Je crois avoir compris : vous êtes victime du mal de l'époque. Le jeu était subtil et donc sans doute eut-il fallu faire des effets à ne plus savoir qu'en faire, jouer "fort" et faire "briller", pour que vos oreilles entendent une "interprétation"? Est-ce celà?

3. Le mercredi 24 mars 2010 à , par DavidLeMarrec

Il faudra vraiment inclure dans le cursus des musiciens une formation à la résistance aux comptes-rendus. C'est vrai qu'il se multiplient, en plus, de façon sauvage sur la Toile, souvent avec des jugements péremptoires à la petite semaine. C'est quelque chose auquel les musiciens qui travaillent les oeuvres de l'intérieur ne sont pas toujours bien préparés - une réponse du public... pas toujours éclairé.

Je laisse ce petit monument d'amalgames pour l'édification des lecteurs, c'est un document assez réaliste sur le ressenti très fragile de certains musiciens, particulièrements lorsqu'ils se sentent en défaut. Ca rappelle une vieille histoire avec les cornistes de l'Orchestre de Paris qui sont tombés à bras raccourcis sur un jeune mélomane (et musicien de haute volée) qui formulait des critiques très mesurées sur leur Ring pourtant partout conspué (personnellement, je n'étais pas dans la salle et la radio n'a diffusé que les séries suivantes, plus maîtrisées paraît-il). Une cible facile sur laquelle ils ont lâché l'artillerie - jusqu'aux coups de fil anonymes et l'usurpation d'identité tout de même.

D'habitude je supprime ou je renvoie gentiment à la porte ceux qui entrent sans dire bonjour, mais ici, c'est intéressant en fin de compte.


Chose étonnante à noter : les musiciens qui défendent leur prestation attaquée ne se présentent presque jamais sous leur vrai nom, de tout ce que j'ai vu. C'est dommage, ça leur donnerait une tout autre légitimité et leur permettrait de parler avec l'autorité de celui qui connaît intimement l'oeuvre. Ca ouvrirait un dialogue et permettrait même à l'auteur du commentaire, le cas échéant, de s'amender.
J'ai même vu des cas où le messages commençait par "je ne suis pas un musicien de l'Orchestre de Paris, mais...", suivi de la même vulgate que tous les autres. :)
Très souvent, sous l'empire de l'émotion, comme ici, les messages ne sont même pas lus convenablement.
C'est si récurrent que ça m'interroge vraiment sur certains ressorts qui semblent se conjuguer entre l'anonyme qui peut réagir directement et la personne officielle qui semble vouloir garder une dignité abstraite.


La difficulté, c'est que le cursus de musicien est si exigeant et cruel que ceux qui le pratiquent n'ont pas forcément le temps de développer les armes rhétoriques pour se défendre et parler de leur art, ce qui donne parfois des explosions un peu pâteuses comme ici.
Parfois, groupies, conjoints ou élèves ont encore moins de recul cela dit.


Bien, en attendant, je retourne à la notule en préparation. Bonne soirée aux lecteurs de CSS !

4. Le mercredi 24 mars 2010 à , par Bès

Bonsoir (et excusez-moi donc pour l'oubli de la bienséance dans mon précédent message)
Non Monsieur, je ne suis pas un des musiciens, ni un proche de quiconque, ni même "groupi" et je m'excuse donc auprès des musiciens de ce concert, vu que vous me prenez pour l'un d'eux ou l'un de leur proche. Je suis prof, amateur de musique fréquentant assidument la scène parisienne, agacé par la critique lorsqu'elle semble se résumer à des coups gratuits. Vous le dîtes, ces derniers se multiplient sur le net et cela m'horripile. C'est donc un problème personnel, et finalement, je n'ai rien fait d'autre que ce je vous reproche : déverser ma subjectivité méchamment et inutilement.
Bien cordialement. Pierre Levi, pour éviter les pseudo

5. Le mercredi 24 mars 2010 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir donc :)

Puisque la conversation devient possible, je me permets d'exprimer l'idée que vous m'avez peut-être imparfaitement lu. Je suis également navré par les jugements péremptoires et sans argumentation (y compris par les professionnels), et en l'occurrence j'ai été très gêné pour parler de ce concert, ce pour quoi j'ai pris toutes sortes de précautions, interrogeant ma réception, les oeuvres (que j'aime pourtant), les musiciens (que je n'ai pas du tout trouvés indignes).

Je ne pouvais cependant pas communiquer autre chose que mon ressenti, celui d'une frustration relative, du sentiment d'être incomplètement au coeur des oeuvres. A cause de leur sophistication intrinsèque, à cause peut-être aussi d'une fatigue de ma part, et à cause aussi, je le crains, d'une interprétation très mesurée des musiciens, ce qui desservait en fin de compte l'intelligibilité d'oeuvres déjà totalement dans la nuance.

En ce qui concerne Ruta Lenciauskaite, mon ressenti a été confirmé par la vérification dans la biographie : le concert n'est pas exactement son métier, et à ce titre, comme je le dis explicitement, elle a pu être intimidée, insuffisamment préparée ou quoi que ce soit. C'était réellement assez froid, exact mais comme neutre - ce qui sont effectivement les caractéristiques d'un chef de chant.

C'est une observation, que je partage avec qui veut la lire, sans prétendre à l'autorité. Je pense que vous avez pris une mauvaise cible, puisque l'objet principal de ce site est de parler d'oeuvres (et d'enthousiasmes concernant ces oeuvres). J'ai surtout évoqué ledit concert pour aborder ces oeuvres qui sont, dans un répertoire que j'aime énormément, à la frontière de ce qui est intelligible par le public (qui paraissait totalement paumé dans le coin où j'étais) - ce qui explique peut-être leur très rare programmation. (Et moins l'absence de programmation des oeuvres de Koechlin ou Cras, cela dit.)

Autant je suis tout à fait d'accord sur le fait que le jugement péremptoire bien / pas bien est déplaisant, surtout lorsqu'il est virulent ("le concert était mauvais, les musiciens médiocres", etc.), autant on ne peut pas non plus prétendre à chaque fois que tout est merveilleux. A ce niveau de qualité, on ne peut pas attaquer les musiciens, mais on peut en revanche constater que, sur soi, rien de se passe, ou que telle ou telle chose manquait. En l'occurrence, les phrasés du piano m'ont fait défaut, et peut-être un peu plus de feu pour le Quatuor de Chausson, manière de le tirer de sa grande abstraction (qui est le fait du compositeur).

De surcroît, je suis tout récemment parisien, aussi je suis amplement émerveillé par la qualité superlative de l'offre, que je ne cherche en rien à niveler par une posture blasée.

Pour vous en faire une idée plus précise, je vous incite, si cela vous chante, à vérifier la teneur de mes commentaires habituels sur les spectacles que j'ai pu voir cette saison. Je ne pense pas qu'on puisse m'accuser d'être agressif ou même tiède envers les musiciens :
http://operacritiques.free.fr/css/index.php?2009/08/26/1342 .


Merci pour ce dernier rebond, et bonne fin de soirée !

6. Le mercredi 24 mars 2010 à , par Bès

Bonsoir à nouveau,
Trompé de cible sans doute. Réagir à chaud n'est jamais bon - excusez, je vous prie, cette prime agressivité gratuite.
Affaire de ressenti en effet ; ayant perçu exactement l'inverse. Ayant même été fort séduit, notamment par le quintette, dont l'interprétation m'avait, lors de ce concert, bien plus transportée que l'écoute que j'ai pu en faire depuis sur l'intégrale de la musique pour chambre de Vierne édité par Timpani. Disque que je me suis donc procuré suite à ce concert. Au moins donc ont-ils eu l'immense mérite de jouer -et fort bien à mon avis - une musique trop délaissée.
Bonne fin de soirée.

7. Le mercredi 24 mars 2010 à , par DavidLeMarrec

On est bien d'accord, ce n'est pas un mince mérite, d'autant que l'effort de mémorisation et de mise en place n'est pas négligeable, au moins pour le Chausson. Surtout pour l'accueil roupillant que lui faisait à coup sûr le public. Déjà, lorsqu'on joue le Quatuor de Debussy ou de Ravel, toute la salle (pourtant presque vide) n'est pas conquise, alors du Chausson et du Vierne, qui ne sont pas spécialement primesautiers...

C'est effectivement très courageux et bienvenu. Et une très bonne nouvelle si d'autres ont pu en tirer parti et se (re)plonger dans ces musiques passionnantes. :)

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