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Johann Sebastian BACH - Messe en si - Marc Minkowski, Les Musiciens du Louvre (Metz 2007)

Un compte-rendu gracieusement fourni par Sylvie Eusèbe.


Metz, Arsenal, vendredi 30 mars 2007, 20h30.
Jean-Sébastien Bach, Messe en si mineur, BWV 232.

Marc Minkowski : direction ; Les Musiciens du Louvre-Grenoble.

Sopranos : Joanne Lunn, Blandine Staskiewicz, Judith Gauthier, Claire Delgado Boge
Altos : Philippe Jaroussky, Nathalie Stutzmann
Ténor : Emiliano Gonzalez Toro, Markus Brutscher
Basses : Joao Fernandes, Alan Ewing

L’excellente réputation de l’architecture et de l’acoustique de la salle de l’Arsenal à Metz est si célèbre que même sans connaître ce lieu j’en avais déjà souvent entendu parler. Récemment, dans une interview, à la question « à votre avis quelle est la salle idéale pour l’acoustique ? », Nathalie Stutzmann répondait sans hésiter « le Carnegie Hall de New York et l’Arsenal de Metz ». Cette réputation n’est pas usurpée et cette salle est en effet magnifique.

L’Arsenal de Metz est un long bâtiment sans étage construit sous Napoléon Ier. Comme son nom l’indique, il abritait armes et munitions, et pour bien le rappeler sur sa façade à la rigueur militaire, des cannons surmontant de petites pyramides de boulets sont sculptés en bas reliefs. Restauré à la fin des années 1980 par l’architecte Ricardo Boffil, il contient aujourd’hui une salle de concert de 1354 places.
Cette salle marque l’esprit par l’utilisation du bois et ses lignes simples. De plain-pied avec le hall d’entrée, une galerie court autour de son plan rectangulaire et guide les spectateurs jusqu’à l’arrière des sièges qui plongent vers la scène, trois « étages » plus bas. On embrasse alors cet espace d’un seul coup d’oeil en ayant l’impression d’être à l’intérieur d’un studiolo d’Urbino contemporain, ou dans le décor raffiné d’un opéra, celui d’un Don Giovanni par exemple. Les murs latéraux dans lesquels s’ouvrent deux niveaux de loges sont animés par des panneaux de bois lisse qui jouent sur les nuances de couleurs et les variations des veines du matériau. L’ensemble trace des formes décoratives stylisées : colonnes, moulures et frontons antiques au-dessus des loges et des portes d’accès à la scène sont apparentés au vocabulaire architectural du XVIIIe siècle. Cette gigantesque marqueterie est parcourue par de minces fils de laiton soulignant discrètement l’assemblage des panneaux ; le long des escaliers et des loges courent des rambardes en laiton doré donnant une touche brillante à ce lieu chaleureux.
De chaque côté de la scène et derrière elle, des gradins très raides montent vers la galerie qui fait le tour de la salle et, dans la lumière douce et dorée, les spectateurs qui s’y installent donnent l’impression de participer à une mise en scène savamment préparée. Devant la scène, de larges et confortables fauteurs noirs au design « année 70 » sont disposés en rangs espacés sur de forts gradins qui permettent une vue parfaite quelque soit sa place. Le sol est bien sûr recouvert d’un parquet en bois clair, et le plafond est composé de grands caissons.

Je suis très curieuse d’entendre la Messe en si de Bach par Marc Minkowski avec ses Musiciens du Louvre : pour leur première interprétation de cette œuvre, il est annoncé qu’ils la donneront sans les chœurs habituels très présents dans cette œuvre.
Les musicologues semblent s’accorder sur le fait que Bach n’ayant pas précisé clairement les effectifs requis pour l’exécution de cette Messe, il est tout à fait légitime d’en proposer des interprétations qui diffèrent sur ce point. Aussi Marc Minkowski choisit d’en présenter une version dans laquelle les voix des chœurs sont confiées à des solistes, soit une dizaine de chanteurs : quatre sopranos, deux altos, deux ténors et deux basses.
Je dois dire tout de suite que mes oreilles ne connaissaient que des versions « symphoniques » de la Messe en si, et seulement au disque. Pourtant dès les premières secondes du « Kyrie », ces versions s’éloignent, et celle qui est entrain de naître s’impose.

Disposés en arc de cercle derrière l’orchestre baroque, et sur des estrades qui les surélèvent légèrement, de gauche à droite voici les chanteurs : les altos Nathalie Stutzmann et Philippe Jaroussky puis les quatre sopranos ; au centre, les timbales, les cuivres, puis sur la droite les deux basses Alan Ewing et Joao Fernandes, et pour finir, les deux ténors, Markus Brutscher et Emiliano Gonzalez Toro. A propos des sopranos, je n’en connais aucune et le programme ne me permet pas de les « identifier ». Je regrette qu’il ne contienne pas les photos des chanteurs ou leurs noms avec les duos et arias qu’ils chantent. C’est pourtant facile à proposer puisque le texte de la Messe (en Latin et en Français, ce qui est une bonne chose) est dans le programme.

Cette Messe s’ouvre donc sur la première partie du « Kyrie » dont la large construction est parfaitement mise en valeur par Marc Minkowski : le chœur s’épanouit en lentes vagues successives, progressant dans un crescendo si maîtrisé qu’il ne devient évident que lorsque les forte résonnent déjà, les appuis sur les notes sont bien marqués et légèrement rebondissants, cette longue et magistrale « ouverture » se résout dans un point d’orgue à sa mesure, longtemps tenu et vibrant dans sa perfection harmonique.

Dans la plupart des passages forte où tous les chanteurs et les instrumentistes jouent, je me permets de souligner que les deux altos, pour lesquels je ne cache pas mon penchant, sont un peu noyés dans la masse : seuls quelques graves très reconnaissables de Nathalie Stutzmann ou quelques aigus tout aussi singuliers de Philippe Jaroussky percent ici ou là, alors que les sopranos dominent par leurs éclats et que les ténors et les basses soutiennent l’ensemble de leur puissance. De la même façon, dans ces moments, il m’est bien difficile d’entendre les bois qui ne passent pas la « barrière » des cordes.

Ces réserves étant faites, je peux aborder le « Gloria » dans lequel l’alternance des passages chantés par le chœur et ceux chantés par les solistes fait vite comprendre que Marc Minkowski a au moins attribué à chacun des dix solistes un aria ou un duo, parfois un peu plus. C’est équitable pour les chanteurs et cela permet de renouveler l’attention des auditeurs.

Le premier duo marquant pour moi est le « Domine Deus » qui réunit une soprano à la voix agréable proche du mezzo (désolée de ne pouvoir la nommer…) et le ténor Markus Brutscher qui me fait très forte impression tout au long de cette soirée. Son entrain et sa joie de chanter sont extraordinairement visibles, et sa voix est si puissante, si pleine d’énergie et de ferveur qu’elle entraîne les autres tout en s’en détachant. Je n’oublie pas cependant le magnifique solo de flûte qui ouvre ce duo, dont la douceur et le moelleux sont secondés par les délicats pizzicati des violoncelles et de la contrebasse. Magnifique.

Lancé par Nathalie Stutzmann dont les voyelles tenues sont toujours aussi spectaculaires, le « Qui tollis » rassemble peu à peu le chœur et contraste par son ambiance qui s’assombrit pour cette prière, la sonorité attristée des bois se détache sur les accords dramatiques du continuo.

Le premier aria pour alto « Qui sedes » est confié à Philippe Jaroussky. Je retrouve sa voix qui tombe des cieux, et malgré un hautbois plus rapide que dans mon souvenir, il chante posément et avec légèreté de délicats fortissimos.

L’aria suivant « Quoniam tu solus sanctus » est chanté par la basse Alan Ewing accompagnée par des cuivres irréprochables. Sa voix très profonde et sans doute riche en harmonies produit sur certaines notes une impression saisissante : on dirait que quelqu’un d’autre chante en même temps que lui ! (Et ce n’était pas une hallucination auditive de ma part, ou alors elle était collective, parce que plusieurs personnes autour de moi ont eu aussi cette impression).
Le « Gloria » s’achève sur le chœur « Cum Sancto Spiritu », final impressionnant de clarté et de force. Chaque voix relance successivement le thème par de délicates entrées, et cette première partie de la Messe se termine avec un « Amen » coupé net, dont l’acoustique de la salle absorbe immédiatement la formidable puissance.

Il est 21h45, et le public déjà très enthousiaste applaudit chaleureusement les musiciens.
Après une courte pause, voici la seconde partie, le « Symbolum Nicenum » qui débute par un long « Credo ».

Les musicologues soulignent que cette Messe n’en est pas vraiment une : elle ne peut pas être donnée dans une église lors de l’office. Et cela non seulement à cause de sa longueur, près de deux heures, et en raison des musiciens de haut niveau qu’elle demande, mais surtout parce qu’elle n’entre ni dans le cadre de la musique protestante, ni dans celui de la liturgie catholique, à cause du choix des textes et de leur disposition. Cette remarque et les choix interprétatifs de Marc Minkowski me font penser que cette « Messe » se rapproche de la « Passion». En voici un exemple très net à mon avis : l’articulation entre les trois chœurs successifs « Et incarnatus est », « Crucifixus » et « Et resurrexit », pendant lesquels l’épisode le plus dramatique de la vie du Christ nous est raconté comme dans une Passion (et le souvenir du « Es ist vollbracht ! » de la Saint-Jean à Leipzig est encore très présent dans ma mémoire).
Le premier de ces trois chœurs « Et incarnatus est » décrit avec gravité l’incarnation humaine du Christ sur la Terre. La musique est lente et profonde, l’attitude recueillie et la concentration des chanteurs, presque tous mains croisées devant eux, accentuent la dignité de leurs chants et nous préparent au chœur suivant, le « Crucifixus » encore plus lent, rendu inéluctable (« passus et sepultus est », « Il souffrit sa passion et fut mis au tombeau ») par les coups d’archets dramatiques, puis terminé par un triple pianissimo extraordinaire et bouleversant sur le « sepultus est » qui nous immerge dans le mystère entrain d’être vécu. Et immédiatement enchaîné à ce fantastique pianissimo, le « Et resurrexit » éclate dans la délivrance et le soulagement de son énergie libérée, ses fortissimos sont tellement forts que le sol en tremble sous les pieds !

Après ce moment intense, l’aria solo de la basse Joao Fernandes « Et in Spiritum Sanctum » n’atteint pas la même concentration. Malgré de beaux graves et un délicat accompagnement par deux hautbois, le chanteur semble rester un peu en retrait, cependant le texte de cet aria est sans doute plus difficile à animer que les autres.

Le chœur « Et exspecto » termine le « Credo » et fait lui aussi penser qu’il appartient plus à une Passion qu’à une Messe : le chef d’orchestre fait ralentir ses musiciens, au point que ce « j’attends la résurrection des morts, et la vie du monde à venir » littéralement mourrant se termine presque a capela… avant de renaître avec le trait joyeux et montant de la trompette dans un « Amen » fortissimo au final impeccable de précision.

Le public, plongé dans le profond silence qui suit les moments que l’on aimerait prolonger indéfiniment, attend probablement comme moi le magnifique chœur du « Sanctus ». Vif, très prenant, je remarque pourtant difficilement certaines phrases des cordes que j’aime beaucoup entendre planer au-dessus de l’orchestre.

Vient maintenant l’ « Osanna » qui encadre le « Benedictus ». Les chanteurs changent de place pour former une symétrie vocale, à gauche, basse, ténor, alto, deux sopranos, puis à droite, basse, ténor, alto, deux sopranos. L’aria du « Benedictus » est confié au ténor Emiliano Gonzalez Toro, qui déploie souplesse et douceur dans d’émouvants pianos ; il est soutenu par une flûte très expressive aux belles nuances et aux appuis nets. La reprise de l’ « Osanna » est dominée par les sopranos, enfin par une en particulier qui fait claquer des « a » que je trouve un peu agressifs…

Les solistes reprennent leurs places initiales, et voici le second aria pour alto qui est aussi le dernier aria de la Messe. L’« Agnus Dei » est confié à Nathalie Stutzmann, et j’en suis heureuse parce que c’était ce que j’espérais ! Le tempo choisi par les musiciens est très lent, dans l’introduction orchestrale, les archets frottent les cordes dans une « rugosité toute baroque ». Il me semble clair qu’en ralentissant ainsi son orchestre, Marc Minkowski donne le plus possible d’espace à la contralto, lui offrant la possibilité de déployer son accentuation et son imagination. Fidèle à son inventivité, et tout en restant dans la sobriété qui convient à l’œuvre, elle déploie de merveilleux effets, étirant les nombreuses reprises de « Dei », abordant certaines notes d’entrée par en dessous, attaquant le « a » de « Agnus » avec une rare netteté pour cette consonne difficile dans cette situation, coupant un « peccata » en deux : « pecca-ta » en nous laissant suspendus avant la dernière syllabe. Puis, comme à son habitude, face au dernier mot à chanter, la voici faisant un accent indescriptible sur le « o » de l’ultime « nobis » et bien sûr, n’oubliant pas de refermer son aria avec le « s » délicatement prononcé de ce même « nobis »… Tranquillité, ampleur et introspection pour cet « Agnus Dei » où l’accord entre la chanteuse et le chef m’a paru plus évident qu’avec les autres solistes. Mais il est vrai que de tous les chanteurs de ce soir, seule Nathalie Stutzmann chante régulièrement avec Marc Minkowski depuis une vingtaine d’années…
Cette « grande » Messe se termine non pas sur un « Amen », mais sur un « Dona nobis pacem » qui rassemble une dernière fois l’ensemble des solistes dans un large final au crescendo superbement conduit.

Le public applaudit vigoureusement musiciens et solistes, avec une ovation spéciale pour le jeune flûtiste Florian Cousin. Les nombreux rappels voient les chanteurs reparaître sur scène pour un salut en commun et recevoir, pour les femmes, un bouquet de fleur.

Le choix des solistes de Marc Minkowski est remarquable : je n’ai pas souvent entendu un tel ensemble, tous les chanteurs soutiennent parfaitement leur chant, leurs forte sont justes et leurs pianissimos admirables ! J’ai bien sûr aimé certaines voix plus que d’autres, et en dehors de Nathalie Stutzmann et de Philippe Jaroussky qui pour moi ont vraiment des voix et une musicalité « à part », je tiens à citer encore une fois Markus Brutscher qui m’a impressionnée par la force de son chant.

Cette Messe en si, baroque et sans « chœur », est une si belle réussite que cela serait une très bonne idée de la fixer au disque !

S. Eusèbe, 1er-3 avril 2007

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Commentaires

1. Le jeudi 5 avril 2007 à , par Inactuel :: site

merci pour cet excellent compte-rendu.
Minkowski, ses musiciens et chanteurs ont donné le même programme le dimanche précédent dans le grand auditorium du Cargo/MC2 de Grenoble.
Là également, cette interprétation fut particulièrement remarquée.
Vivement qu'un disque soit enregistré!
D.

2. Le jeudi 5 avril 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Merci à David pour sa "mise en valeur" et merci à Inactuel pour son soutien.
Je viens juste d'apprendre que nous avons de la chance : nos voeux vont être exhaussés le jeudi 17 mai prochain à 10h sur Radio Classique car l'enregistrement du concert du 25/03/07 sera diffusé :-) !!!
S comme super contente

3. Le jeudi 5 avril 2007 à , par Inactuel :: site

Merci de nous avoir averti de cette future émission,
...à vos casssssettes !
D.

4. Le vendredi 6 avril 2007 à , par Philippe[s]

Je pense que l'appellation "avec choeur de solistes" est plus juste que "sans choeur" pour ce type d'interprétation.
Est-ce que l'effectif de l'orchestre est réduit lui aussi ?

5. Le vendredi 6 avril 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Oui, tout à fait d'accord avec le choeur de solistes ! Pour l'effectif, je vais vérifier le nombre précis de musiciens avant de répondre, mais ils n'étaient pas très nombreux.
En attendant, Joyeuses Pâques à tous :-) !

6. Le mercredi 11 avril 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Pour Philippe(s) : 8 violons, 2 altos, 3 violoncelles, 1 contrebasse, 2 flûtes, 3 hautbois, 2 bassons, 1 cor, 3 trompettes, timbales, orgue, et un chef d'orchestre.

Pour David et pour tous : j'ai le plaisir de présenter ci-dessous mon petit dernier !


Paris, Salle Pleyel, vendredi 06 avril 2007, 20h.
Georg Friedrich Haendel : Il Trionfo del Tempo e del Disinganno

Marc Minkowski : direction ; Les Musiciens du Louvre-Grenoble.

La Beauté : Olga Pasichnyk (soprano)
Le Plaisir : Anna Bonitatibus (mezzo-soprano)
La Désillusion : Nathalie Stutzmann (alto)
Le Temps : Stefano Ferrari (ténor)


A l’issue du concert, lors du dernier rappel, Marc Minkowski prend sur son pupitre la partition d’Il Trionfo del Tempo e del Disinganno et, dans un geste éloquent en direction du public, il pose la main dessus. Il a raison : pendant que nous applaudissons à tout rompre les musiciens et les solistes, pensons-nous à Haendel ?
En 1910, dans son ouvrage consacré à Haendel, Romain Rolland écrit ceci :
« … ce n’est pas seulement de cette popularité un peu banal que je veux parler, quoiqu’elle ne soit pas à négliger : car il n’y a qu’un sot orgueil et un cœur rétréci qui dénient toute valeur d’art à l’art qui plaît aux humbles ; ce que j’entends surtout par le caractère populaire de la musique de Haendel, c’est qu’elle est vraiment conçue pour tout un peuple, et non pour une élite de dilettantes, comme l’opéra français entre Lully et Gluck. Sans jamais se départir d’une forme souverainement belle, elle traduit, en un langage immédiatement accessible à tous, des sentiments que tous peuvent partager ».
C’est ce langage « populaire » qui vient de nous toucher dans cette musique joyeuse ou triste, calme ou rageuse, méditative ou extravertie, et rappelons-nous que c’est Haendel que nous sommes entrain de saluer avec enthousiasme à travers ses interprètes.

Il a composé ce Trionfo del Tempo e del Disinganno (Le Triomphe du Temps et de la Désillusion) à 22 ans, sur un texte du Cardinal Pamphili, alors qu’il était à Rome. C’était son premier oratorio, genre créé pour contourner l’interdiction papale de représenter un opéra dans la Cité Sainte. En dehors de l’absence d’action scénique et de ses deux parties au lieu des trois actes, il y a beaucoup de similitudes entre ce Trionfo et un opéra : une histoire, des personnages allégoriques, des dialogues, des ouvertures, des récitatifs, des arias, des duos et même deux quatuors.

A l’image de l’œuvre qui va suivre, une Sonate au tempo bien marqué rassemble avec maîtrise des ambiances variées, comme un dialogue entre le violon et l’alto ou un solo de hautbois. On remarque d’ailleurs tout au long de l’œuvre que les associations voix-instrument solo sont souvent originales et très réussies : soprano avec violoncelle (« Venga il Tempo »), mezzo avec orgue (« Un leggiadro giovinetto »), contralto avec flûtes (« Crede l’uom »), ténor avec les violons.

Le premier air est celui de la Beauté qui contemple sa jeunesse dans un miroir en déplorant qu’il n’en sera pas toujours ainsi. La voix de la soprano Olga Pasichnyk est extrêmement puissante et elle me semble en profiter avec exagération : au 8ème rang de face, ses forte aigus me font presque mal aux oreilles…

Mais le Plaisir arrache la Beauté à sa méditation et lui jure qu’elle sera toujours belle, en échange la Beauté promet de ne jamais trahir la confiance de ce Plaisir si obligeant.
Dans son premier air, le Plaisir incite à se détourner de la peine, et la mezzo-soprano Anna Bonitatibus séduit par son engagement. Son vibrato est plus net que celui de la soprano, et elle roule les « r » avec légèreté (« non avrrra »).

Pour tempérer un peu les ardeurs des deux personnages qui se sont déjà exprimés, voici le Temps uni à la Désillusion (dans le sens la non-illusion, c’est-à-dire de la Vérité plutôt que de la triste Désillusion).
Lentement, la Désillusion rappelle que la beauté ne dure qu’un instant et ne revient jamais. J’apprécie toujours autant ce « non torna piu » chanté par Nathalie Stutzmann, a cappella pour la première fois, et avec gravité pour bien marquer son importance. L’articulation admirable du « piu » détache le « i » et retient si doucement, si longuement le « u/ou ». La contralto accentue davantage la seconde partie de l’aria plus « joyeuse » (les « i » de « ride » et de « fiore »), et lors des nombreuses reprises des quatre premiers vers, elle agrémente son chant de délicates variations, plongeant le public dans un silence attentif.

La riposte du Plaisir est immédiate : « prenons les armes, et l’on verra qui sera le plus fort ».
Le défit est lancé, et dans un air très virtuose la Beauté se confie « à une armée de plaisirs » afin de combattre « les cruelles morsures du Temps ». Olga Pasichnyk est ici très brillante dans ses vocalises, malgré quelques aspérités aux changements de registres.

Mais voici que s’avance le Temps qui fait retentir très virilement son indignation : « une frêle beauté me déclare la guerre ? » et ce « fa guerra » fait véritablement trembler ! Très concentré, sérieux, pénétré de son rôle, le ténor Stefano Ferrari, fermement campé sur ses jambes, les points serrés, déploie une puissante énergie pour faire ouvrir les tombeaux afin de montrer à cette légère Beauté qu’ils sont remplis de ses semblables. L’engagement du chanteur est touchant, son chant, parfois un peu faux, ne fait cependant pas oublier la difficulté de la partition.

Mais peine perdue, la jeune Beauté en duo avec le Plaisir estime que les soucis sont pour la vieillesse. Les deux voix vont bien ensemble et sont équilibrées, elles vocalisent de concert avec virtuosité.

Jusqu’à la fin de l’œuvre vont ainsi s’affronter le Plaisir d’un côté et le Temps uni à la Désillusion de l’autre, poursuivant cette pauvre Beauté de leurs vérités. On se doute bien de l’issue du combat, et puisque les arguments des uns et des autres ne brillent pas par leur profondeur philosophique, on s’attache à suivre la musique qui traduit avec une stupéfiante imagination l’évolution prévisible du propos.

Donc, après ses premiers airs joyeux et brillants où la Beauté exprime avec insouciance toute sa fière et jeune vanité, nous la voyons déjà beaucoup plus inquiète à la fin de la première partie, jetant des regards angoissés au Temps et surtout à la Désillusion qui lui tient tête.

Le Plaisir quant à lui essaye encore la persuasion en douceur dans un air qui s’ouvre sur un solo d’orgue (« Un leggiadro giovinetto »). Lors de la création, c’est Haendel lui-même qui tenait l’orgue, Corelli étant à la direction… Aujourd’hui, beaucoup des musiciens se balancent au rythme paisible de cet aria et Marc Minkowski arrête presque de conduire son orchestre.

Dans son air magnifique « Crede l’uom », la Désillusion nous averti que le Temps est invisible et que là est son danger. Nathalie Stutzmann accentue le « e » de « Crede » et le tient de telle sorte qu’il fait vibrer mon tympan d’une façon particulière, propre à cette chanteuse. Elle marque les temps avec souplesse et donne corps à de longues variations sur le « a » de « vanni » : partant d’assez bas, elles montent en une lente progression pour se résoudre sur le « i » appuyé. La partie centrale est courte mais virtuose, et la fin de l’air est si émouvante que le public fait une ovation à Nathalie Stutzmann, les musiciens l’applaudissent et Marc Minkowski en profite pour lui faire un baisemain.

L’orchestre se déchaîne pour l’air du Temps (« Folle, dunque tu sola presumi »), et le ténor Stefano Ferrari, toujours aussi engagé, tient bon au milieu de cette tempête !

La seconde partie de l’œuvre voit la Beauté échapper progressivement au Plaisir. Celui-ci pourtant combat avec virulence dans deux airs où il exprime sa colère. Anna Bonitatibus est extrêmement impressionnante, sa voix souple, rebondissante, réaliste de beaux fortissimos bien gradués, et de délicats pianissimos. Elle culmine, ou fulmine, dans l’aria « Come nembo che fugge col vento » : elle observe le public d’un regard noir et vindicatif, elle s’adresse à lui avec véhémence, tourne les pages de sa partition avec violence, suit la musique de tout son corps, et reçoit en échange de tant d’engagement réussit une grande ovation.
Mais, en guise d’ample respiration entre ces deux airs « musclés », je ne résiste pas au plaisir de citer l’air « Lascia la spina » à la musique si célèbre puisque Haendel l’a utilisée trois fois, la plus connue étant dans Rinaldo pour l’aria « Lascia ch’io pianga ». Après la réplique de la Désillusion qui, s’adressant à la Beauté, lui décrit les larmes des justes comme des perles du ciel, Marc Minkowski « met musicalement en scène » cet aria du Plaisir. Il impose un long, un très long silence, et lorsque l’attention du public est la plus profonde, il débute l’aria. Les longs soupirs détachent nettement les mots des deux premiers vers (Lascia- -la spina- , cogli- -la rosa- ) et ils prolongent notre silence recueilli. Lors des reprises, Anna Bonitatibus atteint une intensité dramatique exceptionnelle grâce à de merveilleux pianissimos, et dans le silence, toujours lui, qui suit l’aria, éclate une ovation digne de notre émotion.

La Désillusion de Nathalie Stutzmann anime peu à peu ses arias, « Più non cura » est encore ample et ponctué de graves longtemps tenus (le second « o » de « orror » par exemple), mais « Chi già fu del biondo crine » bouge en souplesse, les variations s’envolent même si le « à » de « cadrà » (s’effondrer) reste profond pour accentuer le sens du mot.

Le très beau duo du Temps et de la Désillusion est introduit par le violoncelle et le théorbe qui reprennent le thème du premier aria de la Désillusion « Se la Bellezza ». Les voix d’une grande douceur s’accordent parfaitement, lors des reprises, la contralto lance « Il bel pianto » a cappella, puis le ténor reprend le chant dans une belle complémentarité, et les chanteurs se rejoignent sur les derniers mots de l’aria « in ogni fior ».

Après de longues hésitations, la Beauté se tourne enfin du côté de la sagesse. Cette transformation est couronnée par l’ultime aria de l’oratorio « Tu del Ciel ministro eletto » que la soprano chante dans une retenue croissante. Marc Minkowski ralentit progressivement son orchestre, le dépouillement musical et les silences de plus en plus présents nous préparent à la fin de l’œuvre et traduisent l’élan de la Beauté vers Dieu. Olga Pasichnyk atteint une belle intériorité et traduit avec émotion l’entrée dans le monde spirituel. Puis la musique s’arrête dans une sobriété étonnante, comme suspendue, nous laissant dans un profond silence que personne n’ose rompre pendant de longues secondes.

Un léger geste du chef d’orchestre, et voici le public presque soulagé de pouvoir applaudir. Ovations pour les quatre chanteurs qui saluent tour à tour, ovation pour l’hautboïste Emmanuel Laporte à qui la soprano fait don d’une rose de son bouquet !

En ouverture de cette soirée, et alors que tout le monde n’était pas encore installé dans la salle, Marc Minkowski est venu sur scène pour nous faire deux annonces. Immédiatement reconnu par le public parisien et déjà très fortement applaudi, il a du attendre un peu pour que le silence revienne. Il a d’abord tenu à remercier Nathalie Stutzmann qui, malgré un rhume attrapé lors de leur récente tournée avec la Messe en si, a tout de même accepté de chanter ce soir.
J’ai l’impression que peu de chefs dirigent cette œuvre et que pour Marc Minkowski elle est importante puisque cela fait vingt ans qu’il la donne régulièrement. Il a donc souligné qu’à quelques jours près, on fêtait avec ce concert le 300ème anniversaire de la création d’Il Trionfo del Tempo e del Disinganno de Haendel.

S. Eusèbe, 8-9 avril 2007

7. Le vendredi 13 avril 2007 à , par DavidLeMarrec

L’excellente réputation de l’architecture et de l’acoustique de la salle de l’Arsenal à Metz est si célèbre que même sans connaître ce lieu j’en avais déjà souvent entendu parler. Récemment, dans une interview, à la question « à votre avis quelle est la salle idéale pour l’acoustique ? », Nathalie Stutzmann répondait sans hésiter « le Carnegie Hall de New York et l’Arsenal de Metz ». Cette réputation n’est pas usurpée et cette salle est en effet magnifique.

C'est à cet endroit, sauf erreur, qu'a été enregistrée la Callirhoé enregistrée par Hervé Niquet pour Glossa.


De plain-pied avec le hall d’entrée, une galerie court autour de son plan rectangulaire et guide les spectateurs jusqu’à l’arrière des sièges qui plongent vers la scène, trois « étages » plus bas. On embrasse alors cet espace d’un seul coup d’oeil en ayant l’impression d’être à l’intérieur d’un studiolo d’Urbino contemporain, ou dans le décor raffiné d’un opéra, celui d’un Don Giovanni par exemple. Les murs latéraux dans lesquels s’ouvrent deux niveaux de loges sont animés par des panneaux de bois lisse qui jouent sur les nuances de couleurs et les variations des veines du matériau. L’ensemble trace des formes décoratives stylisées : colonnes, moulures et frontons antiques au-dessus des loges et des portes d’accès à la scène sont apparentés au vocabulaire architectural du XVIIIe siècle. Cette gigantesque marqueterie est parcourue par de minces fils de laiton soulignant discrètement l’assemblage des panneaux ; le long des escaliers et des loges courent des rambardes en laiton doré donnant une touche brillante à ce lieu chaleureux.
De chaque côté de la scène et derrière elle, des gradins très raides montent vers la galerie qui fait le tour de la salle et, dans la lumière douce et dorée, les spectateurs qui s’y installent donnent l’impression de participer à une mise en scène savamment préparée. Devant la scène, de larges et confortables fauteurs noirs au design « année 70 » sont disposés en rangs espacés sur de forts gradins qui permettent une vue parfaite quelque soit sa place. Le sol est bien sûr recouvert d’un parquet en bois clair, et le plafond est composé de grands caissons.

Quelle description évocatrice !

Il est vrai que le lieu est enchanteur. Pour mesurer la puissance évocatrice de votre prose :
(scène)
(salle depuis le côté cour)

Le nom d'Arsenal fait sans doute beaucoup de mal au rayonnement culturel d'une si belle salle qui rappelle plus Vicence que la base sous-marine de Bordeaux...


Les musicologues semblent s’accorder sur le fait que Bach n’ayant pas précisé clairement les effectifs requis pour l’exécution de cette Messe, il est tout à fait légitime d’en proposer des interprétations qui diffèrent sur ce point.

C'est une bonne synthèse. :-) Il existe tant d'hypothèses contradictoires sur les effectifs de Bach, souvent insuffisamment étayées faute de documents pertinents...
Et aussi : faut-il le réaliser comme à l'époque ? comme Bach réclamait que ce soit fait ? s'est-il pleinement adapté aux effectifs disponibles, ou rêvait-il tout de même à autre chose ?


A propos des sopranos, je n’en connais aucune et le programme ne me permet pas de les « identifier ». Je regrette qu’il ne contienne pas les photos des chanteurs ou leurs noms avec les duos et arias qu’ils chantent. C’est pourtant facile à proposer puisque le texte de la Messe (en Latin et en Français, ce qui est une bonne chose) est dans le programme.

Blandine Staskiewicz est celle blonde, avec un chignon et un port altier. (Si j'en crois les photographies.)



Je n'ai rien de plus précis en magasin.

Vous pouvez faire connaissance avec elle dans la note sur Callirhoé. Elle a surtout pratiqué la tragédie lyrique (Aréthuse dans la Proserpine de Lully, Sémélé de Marais pour les plus récents), le seria (elle chantait Ottone dans la Griselda dirigée par Spinosi au Théâtre des Champs-Elysées, aux côtés de Sonia Prina et Veronica Cangemi), et aussi de petits rôles dans l'opéra français du dix-neuvième siècle (Mignon de Thomas par exemple).

Oui, je sais, c'est celle qui chantait le mieux, pourquoi ?


Dans la plupart des passages forte où tous les chanteurs et les instrumentistes jouent, je me permets de souligner que les deux altos, pour lesquels je ne cache pas mon penchant, sont un peu noyés dans la masse

C'est normal, ce sont les voix les moins sonores et les plus mal placées dans l'harmonie.

1) Les moins sonores naturellement, une voix d'alto féminin ou masculin est généralement moins éclatante. La première parce qu'elle utilise le grave, le second parce qu'il utilise le fausset, qui est moins sonore que le mécanisme I (la voix de poitrine).

2) Les moins sonores dans la distribution des voix. En effet, les sopranos tiennent la partie de dessus, la mélodie, immédiatement audible ; les basses soutiennent l'ensemble, on les entend avec un peu d'attention. Les voix intermédiaires sont défavorisées, mais les ténors disposent souvent d'un contrechant assez remarquable, et plutôt dans l'aigu, ce qui les rend très audibles.
Restent les alti, au centre de l'harmonie, utilisant le grave et souvent avec une ligne dépendante des sopranes.

Je ne pense pas que les interprètes de ce soir, solistes, instrumentistes ou chef, soient réellement en cause. Ni le compositeurs d'ailleurs, je m'empresse de le préciser pour ne pas que Philippe\[s\] me pourfende séance tenante.


: seuls quelques graves très reconnaissables de Nathalie Stutzmann ou quelques aigus tout aussi singuliers de Philippe Jaroussky percent ici ou là, alors que les sopranos dominent par leurs éclats et que les ténors et les basses soutiennent l’ensemble de leur puissance.

C'est cela. :-)


De la même façon, dans ces moments, il m’est bien difficile d’entendre les bois qui ne passent pas la « barrière » des cordes.

Ceci est un peu plus étonnant pour un orchestre sur instruments d'époque, dont les harmoniques sont normalement très individualisées.
Surtout que Minkowski n'est généralement pas avare de couleurs boisées, dans les verts éclatants qui sont sa spécialité.


Le premier duo marquant pour moi est le « Domine Deus » qui réunit une soprano à la voix agréable proche du mezzo (désolée de ne pouvoir la nommer…)

Si c'est Blandine, elle est bien mezzo, en effet. :) Et voix plus qu'agréable, à la fois soyeuse et fière.


L’aria suivant « Quoniam tu solus sanctus » est chanté par la basse Alan Ewing accompagnée par des cuivres irréprochables. Sa voix très profonde et sans doute riche en harmonies produit sur certaines notes une impression saisissante : on dirait que quelqu’un d’autre chante en même temps que lui ! (Et ce n’était pas une hallucination auditive de ma part, ou alors elle était collective, parce que plusieurs personnes autour de moi ont eu aussi cette impression).

Au disque, il ne m'avait guère impressionné, une voix qui m'avait semblée assez banale.
Mais j'ai récemment eu cette impression d'une voix qui déclenchait des échos surnaturels, à savoir Patricia Schumann en Rezia (Oberon de Weber) sous la baguette du même Minkowski. Dans l'aigu forte, la voix produit comme un grelot surnaturel, qui semble venir d'ailleurs. J'ai vérifié mes enceintes, mais non, aucune saturation en vue, ni dans la prise de son initiale. La première fois que j'entendais cela.

[En réalité, il faisait peut-être semblant de lire la partition et un souffleur lui dictait son texte ?]


(et le souvenir du « Es ist vollbracht ! » de la Saint-Jean à Leipzig est encore très présent dans ma mémoire).

Pour nous aussi, d'une certaine manière.


Après ce moment intense, l’aria solo de la basse Joao Fernandes « Et in Spiritum Sanctum » n’atteint pas la même concentration. Malgré de beaux graves et un délicat accompagnement par deux hautbois, le chanteur semble rester un peu en retrait, cependant le texte de cet aria est sans doute plus difficile à animer que les autres.

C'est un chanteur qui a un côté un peu gourd (un peu vert disent certains), avec notamment des aigus durs, pas tout à fait en place. Une voix très riche et très sombre, qui est semble-t-il impressionnante en salle.


Vif, très prenant, je remarque pourtant difficilement certaines phrases des cordes que j’aime beaucoup entendre planer au-dessus de l’orchestre.

Vous parliez de versions symphoniques, mais si elles n'étaient pas sur instruments d'époque, pour sûr il y aura une différence.
A titre personnel, mes versions favorites sont Jochum, Scherchen et Shaw, autant dire des visions pas tout à fait orthodoxes (voire franchement pas catholiques). Contrairement aux Passions où je préfère les lectures sur instruments d'époque - même si j'aime beaucoup la version Mendelssohn de la Saint-Matthieu.

Vous voyez, je ne suis pas en mesure de vous jeter la pierre, parlez sans vous contraindre. :-)

Par ailleurs, très beau souvenir de Koopman l'an passé, le soir même où je vivais les premières heures de ma Passion giocosale.

[L'allusion est un peu obscure, mais vous pouvez consulter saint Bajazet de la Croix.]


enfin par une en particulier qui fait claquer des « a » que je trouve un peu agressifs…

Ah, le mystère infini de la prononciation latine... toujours une surprise. Même pour Nat', ça fluctue sérieusement selon les époques. ;)


Les solistes reprennent leurs places initiales, et voici le second aria pour alto qui est aussi le dernier aria de la Messe. L’« Agnus Dei » est confié à Nathalie Stutzmann, et j’en suis heureuse parce que c’était ce que j’espérais ! Le tempo choisi par les musiciens est très lent, dans l’introduction orchestrale, les archets frottent les cordes dans une « rugosité toute baroque ». Il me semble clair qu’en ralentissant ainsi son orchestre, Marc Minkowski donne le plus possible d’espace à la contralto, lui offrant la possibilité de déployer son accentuation et son imagination. Fidèle à son inventivité, et tout en restant dans la sobriété qui convient à l’œuvre, elle déploie de merveilleux effets, étirant les nombreuses reprises de « Dei », abordant certaines notes d’entrée par en dessous, attaquant le « a » de « Agnus » avec une rare netteté pour cette consonne difficile dans cette situation, coupant un « peccata » en deux : « pecca-ta » en nous laissant suspendus avant la dernière syllabe. Puis, comme à son habitude, face au dernier mot à chanter, la voici faisant un accent indescriptible sur le « o » de l’ultime « nobis » et bien sûr, n’oubliant pas de refermer son aria avec le « s » délicatement prononcé de ce même « nobis »… Tranquillité, ampleur et introspection pour cet « Agnus Dei » où l’accord entre la chanteuse et le chef m’a paru plus évident qu’avec les autres solistes. Mais il est vrai que de tous les chanteurs de ce soir, seule Nathalie Stutzmann chante régulièrement avec Marc Minkowski depuis une vingtaine d’années…
Cette « grande » Messe se termine non pas sur un « Amen », mais sur un « Dona nobis pacem » qui rassemble une dernière fois l’ensemble des solistes dans un large final au crescendo superbement conduit.

J'aurais peur d'un brin d'affectation de ce côté tassé ou poussé, selon les cas, que je déplore chez elle, mais il est vrai que son Cara sposa était de belle facture.
Tom Koopman avait fait le choix étonnant de le confier à une voix naturelle. Très peu sonore, donc, mais une simplicité, un caractère direct extrêmement touchants. Un bon choix pour le sommet émotionnel de cette Messe (choix qui s'avérait moins payant ailleurs).


Cette Messe en si, baroque et sans « chœur », est une si belle réussite que cela serait une très bonne idée de la fixer au disque !

Ca pourrait se vendre, surtout si les critiques sont bonnes. Donc, bien possible que : oui.


Merci pour l'ample description !

8. Le mardi 17 avril 2007 à , par Sylvie Eusèbe

C’est aussi dans cette salle qu’a été enregistré « l’original de la bande son originale » d’un film que vous adorez sûrement : Farinelli ;-). Je n’ose imaginer ce que vous pouvez penser de la musique du film… J’ai vu récemment un documentaire sur l’enregistrement puis le montage de cette bande son, et j’ai été très impressionnée par les deux chanteurs, la soprano Ewa Mallas-Godlewska et surtout le haut-de-contre Derek Lee Ragin.

Merci d’illustrer ainsi mes propos par des photos :-) !

Pour rester dans la photographie artistique, je reconnais assez mal Blandine Staskiewicz dans les portraits que vous me proposez : je ne suis pas du tout physionomiste, et ce soir-là à l’Arsenal, il y avait deux blondes aux cheveux longs... Enfin, disons que j’ai peut-être peur de la reconnaitre, parce qu’elle ressemble à la soprano dont les « Osanna » agressifs ne m’ont pas du tout plu… Mais je peux complètement me tromper, et je n’ai rien entendu de désagréable dans la voix de l’autre soprano blonde, bien au contraire.

C’est gentil à vous de me consoler en m’expliquant que c’est normal que je n’ai pas assez entendu mes chanteurs préférés ;-) ! Tout de même, Minkowski aurait peut-être pu faire « baisser un peu » les sopranos (surtout une des deux blondes aux cheveux longs…) et le sieur Markus.

Je suis certaine que la «soprano-mezzo » du Domine Deus n’était pas Blandine S. : elle portait les cheveux mi-longs, avec une frange… quels fantastiques critères musicaux, n’est-ce pas ;-) ?

L’impression d’une deuxième voix accompagnant celle d’Alan Ewing était vraiment étrange, et d’autant plus qu’à ma gauche comme à ma droite, nous avons entendu la même chose… Le fantôme de l’Arsenal peut-être ?

Désolée, Joao Fernandes ne m’a pas impressionnée… si, si, c’est possible de ne pas m’impressionner…

Je ne suis pas très riche en Messe en si. Je l’ai découverte avec un enregistrement « économique » donc un peu ancien, dirigée par Karajan. Je suis incapable d’écouter cela aujourd’hui, je trouve que les choeurs sont affreux, surtout les ténors, et je m’ennuie complètement… Le mouvement baroque est passé par là, je crois ! J’ai une autre version « symphonique », c’est celle de Giulini. Je l’aime toujours beaucoup, mais j’y suis attachée un peu plus que pour des raisons musicales, à cause de mon « affection de jeunesse » pour ce chef (et n’allez pas suspecter quelques « relations inavouables » hein ;-) !). C’est dans sa version que ce trait du Sanctus m’avait particulièrement frappée.

Hum, allez n’ayons pas peur du ridicule : qu’est donc qu’une « voix naturelle » ? Et y en aurait-il donc une qui ne le soit pas ?

Pour le disque : au risque (très léger) de décourager les producteurs éventuels, je rappelle que cette Messe sera diffusée sur Radio Classique le 17 mai à 10h. Je n’ai pas encore vérifié l’info, mais si elle est juste, je ne serai peut-être pas la seule entre ma radio et mon ordinateur…

9. Le mardi 17 avril 2007 à , par DavidLeMarrec

C’est aussi dans cette salle qu’a été enregistré « l’original de la bande son originale » d’un film que vous adorez sûrement : Farinelli ;-).

L'avantage, c'est que lorsqu'on voit le nom de Corbiau, on sait toujours que ce sera artistiquement mauvais. :) Mais à part cela, cette entreprise de laisser parler la musique dans un cinéma grand public est tout à fait sympathique, à défaut d'être d'une grande rigueur et d'un goût parfait.

Toutefois, je me suis surpris, en revoyant tout récemment une scène de ce film que j'avais vu distraitement il y a pas loin d'une dizaine d'années, à la trouver plutôt réussie, celle autour du tube Lascia ch'io pianga. Contrastes un peu forcés, mais le parti pris est intéressant.

Par ailleurs, l'ensemble du film est assez grotesque et ennuyeux - pour mon goût personnel.


Je n’ose imaginer ce que vous pouvez penser de la musique du film…

Ni excès d'honneur ni excès d'indignité. C'est bien chanté, et on a essayé, avec un succès mitigé, de reproduire une voix qui ne soit pas celle d'un falsettiste, effort louable.


J’ai vu récemment un documentaire sur l’enregistrement puis le montage de cette bande son, et j’ai été très impressionnée par les deux chanteurs, la soprano Ewa Mallas-Godlewska et surtout le haut-de-contre Derek Lee Ragin.

Heu, c'est un contre-ténor.
Le timbre et les manières de Derek Lee Ragin m'ont toujours indisposé, c'est assez apprêté à mon goût. Par ailleurs, un très bon professionnel, aucun doute de ce côté. Ce choix n'était pas absurde.


Pour rester dans la photographie artistique, je reconnais assez mal Blandine Staskiewicz dans les portraits que vous me proposez : je ne suis pas du tout physionomiste, et ce soir-là à l’Arsenal, il y avait deux blondes aux cheveux longs... Enfin, disons que j’ai peut-être peur de la reconnaitre, parce qu’elle ressemble à la soprano dont les « Osanna » agressifs ne m’ont pas du tout plu… Mais je peux complètement me tromper, et je n’ai rien entendu de désagréable dans la voix de l’autre soprano blonde, bien au contraire.

Si je vous mets un extrait de sa voix, vous reconnaîtriez peut-être ?
Le haut de la tessiture de Blandine est un peu dur, elle est, du moins pour l'instant, bien mezzo, et c'est son médium qui emporte l'enthousiasme. Idéal pour les bas-dessus de la tragédie lyrique, moins pour le seria - son Ottone de la Griselda de Vivaldi m'avait laissé une impression mitigée : souveraine dans les récitatifs, mais aigus un peu criés dans les airs, où sa personnalité rayonnait moins.


C’est gentil à vous de me consoler en m’expliquant que c’est normal que je n’ai pas assez entendu mes chanteurs préférés ;-) ! Tout de même, Minkowski aurait peut-être pu faire « baisser un peu » les sopranos (surtout une des deux blondes aux cheveux longs…) et le sieur Markus.

C'est plus compliqué que cela, je le crains, comme je vous le disais. :)


Je ne suis pas très riche en Messe en si. Je l’ai découverte avec un enregistrement « économique » donc un peu ancien, dirigée par Karajan. Je suis incapable d’écouter cela aujourd’hui, je trouve que les choeurs sont affreux, surtout les ténors, et je m’ennuie complètement…


Quelle version Karajan ? Le studio, j'imagine, pas l'horrible captation sur le vif avec le Symphonique de Vienne, qui en plus d'être inaudible côté prise de son...

Le mouvement baroque est passé par là, je crois ! J’ai une autre version « symphonique », c’est celle de Giulini.


Oui, donc bien des versions symphoniques avec grand orchestre. Effectivement, Minkowski fait du contraste avec ça.

Mais je ne me moquerai pas : comme je le disais, pour cette oeuvre en particulier, j'aime beaucoup certaines versions à la traditionnelle.


Je l’aime toujours beaucoup, mais j’y suis attachée un peu plus que pour des raisons musicales, à cause de mon « affection de jeunesse » pour ce chef (et n’allez pas suspecter quelques « relations inavouables » hein ;-) !).


Mais non, rien n'est inavouable, je vous rappelle que ceci est censé être un « blogue », c'est-à-dire un endroit où on raconte tout à la face du monde.


Hum, allez n’ayons pas peur du ridicule : qu’est donc qu’une « voix naturelle » ? Et y en aurait-il donc une qui ne le soit pas ?

Au sens strict, je ne crois pas, à part elles des synthétiseurs ! :)
Côté chant, on parle de voix naturelle pour une voix
a) soit qui n'est pas travaillée, telle qu'elle est initialement placée (bien ou mal) ;
b) soit qui a naturellement un bon placement. On note avec ravissement qu'il "a une voix naturelle", un avantage certain ;
c) enfin pour une voix qui n'emploie pas le formant du chanteur, ce réseau d'harmoniques qui permet de passer l'orchestre. Une voix de chant populaire et pas de chant lyrique.

C'était au troisième cas que je faisais allusion. La voix était une voix de musique traditionnelle plus que d'opéra, peu sonore, peu vibrée, et sans harmoniques "lourdes". Certaines sopranes peuvent tricher avec cela, parce que les aigus passent facilement l'orchestre, mais des alti, ça n'arrive guère.


Pour le disque : au risque (très léger) de décourager les producteurs éventuels, je rappelle que cette Messe sera diffusée sur Radio Classique le 17 mai à 10h. Je n’ai pas encore vérifié l’info, mais si elle est juste, je ne serai peut-être pas la seule entre ma radio et mon ordinateur…

Merci pour l'information !

10. Le mercredi 18 avril 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Eh bien quoi, vous n’appréciez pas le maître du « Maître de musique » ?!!! Quand ce film est sorti, j’étais dans ma « période José van Dam », alors j’ai bien aimé ;-) ! J’ai revu « Farinelli » il y a peu. Je ne m’en souvenais pas bien, et c’est vrai que la « mise en scène » des problèmes personnels du castrat est un peu emphatique. Sinon, beaux décors, beaux costumes, et assez belle bande-son.
Désolée pour le haut-de-contre ;-(. Malgré votre impressionnant article sur ce sujet je mélange encore… Mais vous savez sûrement que la répétition est la base de l’enseignement, n’est-ce pas ;-) ?

Je ne reconnais déjà pas Blandine S. en photo, alors sa voix, vous pensez !!! Mais malheureusement, à force de faire des recoupements, je suis maintenant presque certaine que c’est elle qui ne m’a pas trop plu… Je fais encore quelques vérifications et je vous tiens au courant.

Et naturellement, merci pour vos éclaircissements sur les voix naturelles.
S

11. Le mercredi 18 avril 2007 à , par DavidLeMarrec

Eh bien quoi, vous n’appréciez pas le maître du « Maître de musique » ?!!! Quand ce film est sorti, j’étais dans ma « période José van Dam », alors j’ai bien aimé ;-) !

C'est ce pourquoi j'ai tenu jusqu'au bout, l'entendre en pleine forme chanter des choses inhabituelles. Exercices, Rigoletto, lied...


J’ai revu « Farinelli » il y a peu. Je ne m’en souvenais pas bien, et c’est vrai que la « mise en scène » des problèmes personnels du castrat est un peu emphatique.

Et le ton et l'image franchement prosaïques.

Mais vous savez sûrement que la répétition est la base de l’enseignement, n’est-ce pas ;-) ?

C'est pourquoi j'ai tout de même osé le faire remarquer en petits caractères.


je suis maintenant presque certaine que c’est elle qui ne m’a pas trop plu…

Ce ne serait pas très étonnant, à ce que vous en dites. :)

12. Le lundi 23 avril 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Eh bien, cela ne vous étonnera pas : c'était bien elle ;-) !
Pour la version de la Messe avec Karajan, j'en ai une enregistrée avec Berlin (chez DG of course, 2 CD pour le prix d'un, ce qui est idiot parce que comme je ne l'aimais pas, j' ai racheté une autre version...).

13. Le lundi 23 avril 2007 à , par DavidLeMarrec

Nous voilà fixés pour votre manque de goût le verdict.

;-)

14. Le jeudi 26 avril 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Avec ou sans le verdict ci-dessus ;-), savez-vous (et quelle inconscience de commencer par ces mots lorsque je m’adresse à vous 8-) ), savez-vous ce qu’il y a en bas de la page 49 du Classica-Répertoire d’avril 2007 ? Si vous le savez, votre modestie ou votre mépris vous interdit sans doute d’en parler ici, et si vous ne le savez pas, apprenez que c’est la fin d’un article sur les sites internet sur la musique classique, et dans le dernier chapitre « les forums », il y a deux petites photos-écran de vos pages (une actuelle et la page avec une partition qui renvoie à CSS). Par contre l’adresse de votre blog ressemble malheureusement beaucoup à une autre qui est mentionnée, peut-être à vos dépens. Je ne donnerai pas son nom ici : même en cette période électorale je n’étale pas mes opinions politiques, mais je ne cache pas quel est le blog que je préfère ;-) !

15. Le lundi 30 avril 2007 à , par David Le Marrec

Bonjour Sylvie !

Et merci pour cette commission. :-)

Oui, plusieurs échos bienveillants m'ont rapporté ceci.

Ce n'est ni modestie ni mépris si je n'en ai pas fait état : bien que je ne lise pas ces magazines, j'ai pu constater à cette occasion (on m’a donné à lire la page concernée) que leurs pages Internet étaient un peu moins picorées au hasard, avec une organisation et une hiérarchisation apparemment très efficaces.

Mais je ne vois pas ce que l'affichage de cette référence apporterait aux lecteurs. A ceux qui ne connaissent pas le site, en lisant la revue, pourquoi pas, mais à ceux qui sont déjà sur les lieux, que leur importe ! La forme carnet est par essence suffisamment centrée sur le maître des lieux, nul besoin d'en rajouter.

Ajoutons à cela que, accordant peu de crédit (et l'ayant déjà dit) à ces magazines peu informatifs à mon goût, je serais mal placé pour me vanter de lauriers qu'il me dispenseraient... Si je ne leur accorde guère de crédit, le fait qu'ils disent du bien de CSS ne doit pas, en principe, me ravir plus que la mesure ne l'accorde. :-)

Enfin, il ne serait pas honnête de ma part de revendiquer une référence qui n'est pas explicitement faite. Manifestement, la copie d'écran du site a été fournie pour remplacer le caractère peu distinctif de l’interface d'un site voisin sur lequel je me rends (pas le forum maudit auquel vous faites allusion :-).
Bref, CSS a manifestement été vu par les rédacteurs, mais a surtout servi d'illustration. Pas de quoi en tirer gloire, donc.


Si l’on ajoute à cela que le sujet aurait fait une note aussi modérément constructive que prodigalement immodeste, vous savez tout de mon silence.


[Cela dit, je me félicite de partager ces miettes de gloire en votre compagnie !]

16. Le jeudi 17 mai 2007 à , par DavidLeMarrec

Diffusion sur Radio Classique ce matin.

En effet, Alan Ewing est impressionnant ! Nat' et Phiphi en très grande forme aussi, ils y sont dans leur élément...

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