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La revanche de la versification allemande (Lenau courbattu)

Suite à la conversation où Bajazet me faisait remarquer plusieurs faiblesses de la théorie à laquelle je faisais référence, je me suis penché plus avant sur la question.

Quelques rectifications importantes, donc.

1. Principe conservé

Il y avait en effet une confusion dans la source que j'avais consultée. Aussi, je note cette fois-ci la référence[1], de façon à pouvoir relayer les abondants courriers de protestation en cas d'erreur manifeste.

La versification allemande est bien fondée, comme je le disais, sur un ensemble de pieds - on parle plutôt de mesures. Le moyen le plus commode de ne pas s'égarer est de vérifier le nombre d'accents.

Mais pas de la façon systématique à laquelle je m'étais fié.

Le rythme du vers se fonde bien sur une alternance de syllabes fortes et faibles, une succession ou d'iambes (- +, on parle de rythme ascendant du vers[2]), ou de trochées (+ -, on parle de rythme descendant[3]). Il existe, plus rarement, des rythmes dactyliques : le pied comprend alors deux syllabes faibles + - -.

Was klingt mir so heiter
- / + - - / + -

(Eichendorff, Marmorbild)




2. Nuances significatives

La subtilité est que pour déterminer le rythme de l'ensemble du vers, on se fonde sur la présence ou non d'une syllabe faible initiale, l' Auftakt, qui détermine l'ensemble.

Exemple :
Des alten, heil'gen, dichtbelaubten Haines
- / + - + - + - + - + -
(Deuxième vers de l' Iphigénie de Goethe.)

Dans ce cas, l'accentuation faible de la première syllabe caractérise un rythme ascendant (iambique). C'est toujours le cas du vers de théâtre.

Inversement, en l'absence d' Auftakt, le rythme de l'ensemble du vers est descendant (trochaïque).
Herz, mein Herz, was soll das geben ?
+ - + - + - + -
(Goethe, Neue Liebe, neues Leben)

On maintient de ce qu'on a précédemment précisé de la dernière syllabe faible, qui n'est pas nécessairement décomptée dans le nombre total de syllabes. Le vers peut donc s'interrompre sans transgression sur une syllabe forte :
Wie in der Göttin stilles Heiligtum
- / + - + - + - + - +
(Iphigénie)

En réalité, l'accentuation est souple : le principe est surtout de ne pas placer une syllabe faible qui soit plus accentuée que la syllabe forte qui précède...




3. La rime

Comme je le stipulais déjà, elle n'est pas obligatoire - décorative. Le théâtre ne l'emploie généralement pas. La poésie bien plus souvent.

Disposition tout ce qu'il y a de plus classique : suivies/plates (aabb), croisées (abab), embrassées (abba).

A savoir, la licence de la rime dite souabe, une subtilité semblable à la fameuse "rime pour l'oeil" (une explication a posteriori du vers français qui fait toujours recette). Il s'agit ici non pas d'une contrainte, mais d'une lience.
On considère en effet pour la rime que

  • ü et i,
  • ö et e,
  • eu et ei

sont compatibles.




4.Le vers problématique

Ce vers de Lenau.

Reich' ich den Becher Wasser
("J'apporte une coupe d'eau")

Spontanément, je le scandais - / + - + - + - , sentant l'accentuation sur "ich". Ce qui est étrange, comme le soulignait avec justesse Bajazet, le verbe étant prioritairement accentué.

Qui plus est, Schumann débute sa mesure sur Reich' et ne module ni ne note d'accent sur ich, qui n'est pas non plus un point culminant - pourtant j'y sens comme un appui, une respiration.

Si j'en crois ce vers cité et analysé par Jean-Marc Pastré, mon ressenti était juste - du moins du point de vue du décompte du vers ; dans la langue parlée, c'est une autre affaire.

Tret' ich noch jetzt mir schauderndem Gefühl.
- / + - + - + - + - +

La structure est exactement la même, et le décompte identique à celui que j'avais proposé. Il est vrai qu'il s'agit du seul moyen de rendre le vers régulier, appui sur le pronom sujet manifestement facilité par l'inversion.

C'est, je pense, une licence poétique fréquente, admise comme telle.

Ce qui explique que Bajazet ait senti l'accentuation de la langue, tandis que je sentais celle du vers...

Je me pose toutefois la question si un décryptage du vers + - - / + - + - ne serait pas envisageable. [Ce qui donnerait entièrement raison à Bajazet et me causerait un ulcère, mais la chose semble possible.]
Voilà qui bousculerait bizarrement toute la structure du texte (pour un vers qui n'est pas le plus significatif), mais le nombre d'accents demeure identique, ce qui laisse la solution ouverte. En tout cas J.-M. Pastré n'adopte pas cette solution pour son exemple, ce qui tend à prouver que la disposition que je suggérais initialement est au minimum possible - et la plus régulière pour Lenau. Mais la présence d'une seconde solution laisse de quoi méditer...

La solution tient sans doute dans le fait qu'une syllabe faible ne doit pas être plus forte que la forte qui précède, mais qu'une syllabe forte peut être plus faible que la faible qui précède, si j'en crois Jean-Marc Pastré. A moins qu'il y a une règle spécifique à l' Auftakt qui ne soit pas exposée. Il reste beaucoup d'interrogations sur le détail, en conséquence.




J'aurais aimé m'étendre plus longuement et plus finement sur la question, mais je n'ai pas pour l'instant à disposition d'ouvrage correspondant à mes souhaits. Si le temps me le permet, peut-être en fouinant dans les ouvrages en allemand que j'ai pu repérer.

Notes

[1] Beaucoup de difficultés à trouver un ouvrage traitant de la question, pourtant parmi des dizaines de livres techniques sur l'allemand. Les seuls traités complets que j'aie pu trouver étaient en allemand, et le temps m'a fait défaut pour m'y plonger sérieusement. C'est donc sur le seul texte français accessible à la bibliothèque où je me trouvais, une brève annexe de grammaire générale, qu'il a fallu jeter mon dévolu. Nouvelle grammaire de l'allemand, de Jean-Marc Pastré, chez Ophrys.

[2] Steigender Rhythmus.

[3] Fallender Rhythmus.


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