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Thou, thee, thy, thine, ye - comment les comprendre ?

On rencontre peu ces formes, excepté dans la littérature anglaise, dans les circonstances de pompe ou dans certains usages archaïques.

Elles sont, de ce fait, considérées comme raffinées (ou vieillies). Pourtant, thou n'est pas l'équivalent d'un vouvoiement. Suite à la discussion avec Fitze, je me dis que ça peut toujours servir à quelqu'un.


Reprenons.

  1. En anglais contemporain, on utilise uniformément you comme pronom de la première personne, qu'il soit en position sujet (nominatif) ou en position COD (accusatif).
  2. Le déterminant possessif, your, est classé, chez les anglophones, comme un pronom-complément du nom (génitif), sur le modèle latin - pensez à ejus, qui n'est ni plus ni moins qu'un équivalent de déterminant possessif.
  3. Quant au pronom possessif yours, il est considéré au 'cas possessif'.

You est en réalité un vouvoiement ; les anglophones ne tutoient donc pas tout le monde (nonsense, such an idea !) mais vouvoient systématiquement, sans possibilité de choisir.


Précédemment, on connaissait en anglais beaucoup de formes complémentaires qui ont disparu.

  1. Dans le vouvoiement. Ye est le nominatif (le pronom sujet) de you. Comme souvent en français, le cas du complément, plus fréquent, l'a emporté, et il ne reste plus que you. A ceci près qu'il demeure en français des pronoms COD de deuxième personne au singulier régulièrement utilisés. Toutefois, de même, on emploiera le couple "tu/te", mais "vous/vous". Je prends un raccourci avec un exemple pronominal :Tu te chauffes. Vous vous chauffez.
  2. Dans le tutoiement. Tout le tutoiement a disparu. Thou est une incarnation à peine déformée du tu latin, avec une consonne initiale qui se spirantise (du souffle s'ajoute) et une diphtongaison d'ampleur tout à fait raisonnable.
    • Nominatif : thou ;
    • Accusatif (entre autres) : thee ;
    • Génitif : thy (ou thine) ;
    • Possessif : thine.


Ainsi, Didon tutoie de façon touchante sa suivante et confidente au moment de mourir : Thy hand, Belinda...


On utilise encore le tutoiement, dans quelques configurations figées ou vieillies.

  1. Pour s'adresser à Dieu, avec une majuscule déférente, mais c'est une tradition dans toutes les traductions des Textes. C'est aussi dans la droite ligne des leçons de prière dans les Evangiles, qui prônent la proximité en vue de la campagne de 2(00)7. Je vous renvoie au fameux Luc 11, 1 et au mode d'emploi en Matthieu 7, 7-11. On en trouve un exemple pratique dans Jean 17, 20-26. Le tutoiement semble de mise en effet, vu le ton de l'ensemble. Le Pater, en Matthieu 6, 9-13, est de toute façon traduit par du tutoiement chez Louis Segond, Jerusalem, TOB et Darby. Forcément, avec la désuétude du pronom anglais, la tournure prend une certaine emphase, mais on ne peut pas en faire porter la responsabilité à un prédicateur de langue araméenne du premier siècle...
    • Question incidente à mes lecteurs férus de théologie (et il y en a). Quand et pourquoi en France a-t-on utilisé le vouvoiement dans le Pater, avant de retourner au tutoiement ? Un provincialisme, comme le voi (autre question complexe) en italien ?
  2. Pour le protocole avec le souverain, c'est, j'imagine, une survivance du tutoiement ancien de César ou du roi-père du peuple. Dans les faits, on doit peu l'utiliser, je devine, surtout en diplomatie...
  3. Dans des archaïsmes : locutions figées, effets de style...
  4. Pour des dialectes écossais et anglais. Parfois on ne prononcera que la première ou la dernière partie de la diphtongue. J'imagine que la consonne 'spirantisée' doit elle aussi l'être de façon plus ou moins reconnaissable selon les endroits, ces choses se déforment très facilement.
  5. Chez les Quakers, qui l'utilisent couramment...

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Commentaires

1. Le mercredi 7 juin 2006 à , par ouf

Bon, j'ajoute une lumière à ce (toujours) excellent billet : Ira Gerswhin a commis un usage parodique, et faussement génitif, du majestueux thee dans son musical Of Thee I Sing.
(Un des meilleurs musical des frères Gershwin, by the way)
La juxtaposition de l'emphatique thee et de l'affectueusement intime baby en est aussi étrange qu'inhabituelle. Mais l'on sait qu'Ira Gershwin était un maitre incontesté des subtilités de la langue anglaise.

C'était la lumière d'une fin de bougie au fond de la nuit... :-)

2. Le mercredi 7 juin 2006 à , par Laurent :: site

Pour apporter de l’eau au moulin de ouf, un extrait du livre Lyrics on Several Occasions de Ira Gershwin :


When we first played this sentimental political campaign song for those connected with the show, there were one or two strong objectors who thought that juxtaposing the dignified “of thee I sing” with a slangy “baby” was going a bit too far. Our response (a frequent one over the years) was that, naturally, we’d replace it with something else if the paying audience didn’t take to it. This was one time we were pretty sure that they would; and they did. Opening night, and even weeks later, one could hear a continuous “Of thee I sing, Baby!” when friends and acquaintances greeted one another in the lobby at intermission time.


3. Le mercredi 7 juin 2006 à , par fitze

Merci pour ces précisions :-) ; j'ignorais que ces différentes formes correspondaient à une déclinaison.

citation : "You est en réalité un vouvoiement ; les anglophones ne tutoient donc pas tout le monde (nonsense, such an idea !) mais vouvoient systématiquement, sans possibilité de choisir."

Je reste dubitative sur la pertinence du terme "vouvoiement", ou en tout cas sur son sens. Linguistiquement, je veux bien te croire, mais cuturellement, je crois que la distinction n'a pas lieu d'être ; mais d'autres qui ont passé plus de temps que moi en Amérique du nord en savent peut-être plus...

4. Le mercredi 7 juin 2006 à , par Ouf

What ? Je ne suis pas le seul français à lire Lyrics on several occasions ?
Que du beau monde, sur ton blog, David ! ;-)
J'imagine que ce merveilleux petit essai sur la rime et la versification des lyrics a aussi dû être le livre de chevet de Stephen Sondheim.

5. Le mercredi 7 juin 2006 à , par Laurent :: site

À quand un article sur le "Usted" espagnol ? À l'inverse des Anglais qui ont délaissé progressivement le tutoiement au profit d'un vouvoiement généralisé, les Espagnols semblent en passe de faire le choix inverse... (Désolé de donner l'impression de passer commande... Mettons que j'alimente la "wish list" du carnet.)

6. Le mercredi 7 juin 2006 à , par DavidLeMarrec

Ouf :
Bon, j'ajoute une lumière

Heureusement que tu as reposté, parce que le premier commentaire n'a valeur que de chandelle.


Ira Gerswhin a commis un usage parodique, et faussement génitif, du majestueux thee dans son musical Of Thee I Sing.

Effectivement, c'est assez subversif !


C'était la lumière d'une fin de bougie au fond de la nuit...

Allons, allons, c'était une chandelle à 80 watts, au moins.


Ouf :
Que du beau monde, sur ton blog, David ! ;-)

Ah, mais chez Laurent, il y a des tonnes de considérations du même tonneau !


Fitze :
Je reste dubitative sur la pertinence du terme "vouvoiement", ou en tout cas sur son sens. Linguistiquement, je veux bien te croire, mais cuturellement, je crois que la distinction n'a pas lieu d'être ;

Evidemment, à partir du moment où l'on supprime le tutoiement, le vouvoiement n'a plus de valeur distinctive. Mais il est significatif de noter que les Anglais ont aboli le tutoiement et non l'inverse...


Merci à Laurent pour sa substantielle citation !

Laurent :
À quand un article sur le "Usted" espagnol ? À l'inverse des Anglais qui ont délaissé progressivement le tutoiement au profit d'un vouvoiement généralisé, les Espagnols semblent en passe de faire le choix inverse... (Désolé de donner l'impression de passer commande... Mettons que j'alimente la "wish list" du carnet.)

Non, au contraire, je suis très content si je peux aider ! Mes connaissances en vieil espagnol sont hélas bien minces. Je lis l'espagnol contemporain, mais mis à part qu'autrefois, c'était paraît-il un bazar assez comparable au français, je ne sais guère que dire à ce sujet. Il me semble que tu as dit l'essentiel, mais je tâcherai de faire quelques recherches, pour voir : une grammaire historique de l'espagnol, ça doit bien exister dans une bibliothèque quelconque.

7. Le jeudi 8 avril 2010 à , par Music Search :: site

Merci pour un blog sympa! Vous possédez une grande source de inforrmation qui nous réunit ici encore et encore. Tout d'abord, je tiens à dire, l'amour de la musique. Je suis toujours à la recherche de grands éloges et de la musique culte. C'est une telle bénédiction pour moi.

8. Le samedi 13 juillet 2013 à , par Dig-Bruno

Fantastique. La musique, plus les "Foreign Language" à mon age, c'est formidable d'apprendre toujours les choses les plus belles.

9. Le dimanche 14 juillet 2013 à , par David Le Marrec

Bonsoir Bruno,

Croyez bien que nous en sommes profondéments delightés.


Bonne soirée.

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David Le Marrec


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