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Attention, mythe glissant

Matière première fournie par Philippe(s).

Dans l'ensemble de ce texte passionnant (de très belles considérations sur le Pelléas de Maeterlinck, par exemple), un extrait m'interpelle

Et puis, de nouveau le mythe : le Hollandais Volant erre en quête du mot ; s’il l’obtient (par serment de fidélité), il cessera d’errer (ce qui importe au mythe, ce n’est pas l’empirie de la fidélité, c’est sa profération, c’est son chant).

in Fragment d'un discours amoureux, Roland Barthes

Loin de moi l'idée de vouloir pinailler sur un texte globalement si pertinent, mais dans tout mythe, tout dépend de la version du mythe que l'on considère. Je ne crois pas que Wagner soit sur le pan décadent de ce mythe et pourtant, ici, la parole ne suffit pas.

Wagner a toujours une défiance contre la parole. C'est elle qui damne le Hollandais, qui emporte Tannhäuser vers le blasphème, Elsa vers l'exigence opposée à l'interdit, elle qui promet Eva à un Maître décati, lie indéfectiblement Wotan à la mort de Siegmund. La parole est au moins aussi souvent le moyen de la malédiction ontologique que de la délivrance qui la suit. En tout cas, le péché originel chez Wagner s'accompagne toujours de la parole, et son usage éventuel pour conjurer le sort est toujours postérieur.

Au contraire de ce que postule Barthes, dans le mythe adapté par Wagner, le mot est vain, n'est d'aucune force. Ce qu'il faut, c'est la preuve, qui ne pourra être obtenue que par l'avancement du terme : en mourant immédiatement, Senta ôte tout doute sur ses potentielles infidélités futures. Les serments y sont réputés vains.
Naturellement, tout cela est propre à Wagner, qui adopte invariablement depuis le Hollandais une même structure dogmatique posée sur les mythes qu'il adapte. Ce système fonctionne toujours sur la résolution du péché par l'expiation exemplaire et désintéressée de la femme - un bouc émissaire au sens le plus primitif, qu'il y ait admiration ou pas pour la victime. Senta, Elisabeth, Elsa (sort involontaire), Isolde (certes accompagnée), Sieglinde, Brünnhilde, la mère de Parsifal, Kundry. Au passage, les seules femmes qui restent sont des casse-pieds de première catégorie (et souvent de rang inférieur) : Mary, Ortrud, Fricka, Erda et même, dans une certaine mesure, Vénus, Brangäne, Magdalene.

Evidemment, dans le mythe initial, il n'y a pas ce charabia chrétien néo-platonicien. Les maladresses de l'écriture de Wagner n'arrangent rien à l'affaire, avec leurs archaïsmes peu heureux (le Ring particulièrement) et surtout avec ces tirades infinies fondées non sur le développement d'une idée - au demeurant souvent pertinente - mais sur un ressassement stérile, en contradiction avec l'approfondissement musical du sujet. On se prend à rêver du résultat avec un bon librettiste ou une esthétique poétique semblable à celle de l'excellent Hollandais, d'une grande efficacité dramatique.
Mais cette adaptation, quoi qu'il en soit, dément assez nettement la consubstantialité de cette parole de fidélité au mythe du Hollandais Volant.

Voilà, juste manière de causer.

CosetteLeMarrec


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Commentaires

1. Le vendredi 10 avril 2009 à , par Morloch :: site

Comme tu en reparles, j'en profite : je n'ai jamais été convaincu à 100 % de la misogynie de l'affreux Richard. Il a toujours fréquenté des femmes à forte personnalité, pour ce que j'en connais, et dans ses opéras, ce sont beaucoup de dures-à-cuire tout de même. Elles finissent mal, c'est vrai, mais sur ce critère il faudrait développer la misandrie forcenée de Wagner, parce que de côté là non plus ce n'est pas la gloire.

Enfin bon, tu as sans doute raison, mais je me suis posé la question.

2. Le vendredi 10 avril 2009 à , par DavidLeMarrec

Non, non, on est d'accord, il admire beaucoup les femmes. Je fais juste remarquer qu'à force de leur faire jouer un rôle christique, les hommes sont bien tranquilles. Mais dans son esprit, il est évident que c'était positif.

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