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Une décennie, un disque – 1690 – la zone d'influence de Grigny


1690


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[[]]
Dialogue sur les grands jeux, l'Amen conclusif de l'hymne Veni Creator Spiritus.

Compositeur : Nicolas de GRIGNY (1672-1703)
Œuvre : Prermier Livre d'orgue – 1699
Commentaire 1 : Cet unique legs de Grigny (mort à l'orée de sa trentaine) constitue aussi l'un des massifs les plus passionnants de la musique d'orgue française avant la fin du XIXe siècle… Écrit dans les formes canoniques (grande messe d'une part ; 5 hymnes plus brèves d'autre part, composées pour des fêtes spécifiques), il s'en distingue cependant par sa qualité musicale exceptionnelle.
    Harmonie plus audacieuse (son univers sonore est sensiblement plus colorée que ses contemporains ; et ces marches harmoniques très inhabituelles dans le langage d'orgue français d'alors pour faire progresser un thème !), contrepoint sophistiqué (ces nombreux mouvements fugués qui paraissent s'épanouir sans contrainte mélodique), lignes de basse originales (des fusées assez libres dans les Dialogues jusqu'à l'opposé, l'immense bourdon du Point d'orgue sur les grands jeux qui clôt l'hymne A solis hortus), véritable sens mélodique, il n'est pas considéré sans raison comme l'un des plus grands représentants de l'orgue français et universel.
    Exemple parmi d'autres, mais parlant pour nous rétrospectivement, Bach avait  recopié pour lui-même l'intégralité de son livre d'orgue, comme il le faisait pour les pièces d'intérêt qu'il étudiait et dont il s'inspirait. En ce qui me concerne, ce livre, et en particulier les Hymnes, concentre toutes les vertus de l'orgue baroque français, le petit frisson de l'audace en sus.

Interprètes : Vox Gregoriana, Orgues de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, Sven-Ingvart MIKKELSEN
Label : CDklassisk (2013)
Commentaire 2 : Ce double disque paraît un conseil évident à de multiples titres. Il contient l'intégralité du livre (et non, comme certaines parutions, deux volumes séparés ou, pour d'autres, seulement une moitié), inclut les parties de plain-chant (et très bien exécutées, ce qui fait respirer l'enchaînement de pièces qui étaient prévues pour ponctuer et non se succéder, en particulier probant dans la Messe), utilise un instrument adéquat (Saint-Maximin n'est pas mon chouchou, mais il reste l'instrument le plus emblématique pour jouer ces musiques), et fait sonner avec évidence son contenu. Mikkelsen utilise les qualités de fondu de l'orgue Isnard de 1774 (peu développées chez les instruments français du temps) et, tout en phrasant sans négliger la danse, assure une lecture lumineuse et peu heurtée, propice à l'écoute en continu et sur la longue durée. Ce n'est pas le plus audacieux, mais il est à l'usage, je trouve, la meilleure compagnie, dont on ne se lasse guère.
    Les orgues de la basilique du couvent royal de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, dans le Var, sont installées dans l'église gothique (du milieu du XVIe siècle) la plus vaste de Provence, si bien que l'instrument dispose de dimensions inhabituellement vastes, lui autorisant son profil sonore plus « symphonique » que ses contemporains. J'avoue être plus sensible aux sons plus typés des orgues antérieures (Quoirin de Bordeaux refait d'après le Dom Bedos de 1748, Le Picard de Beaufays livré en 1742, Boizard de Saint-Michel-en-Thiérache en 1714, voire le Tribuot de Seurre en 1699), dotées d'anches plus nasillardes et de mutations aux résonances plus centrales, avec pour résultat un fondu bien sûr moindre. Pour autant, il s'agit d'un instrument exceptionnel dans une esthétique parente, et, considérant le peu d'instruments du XVIIe siècle, son usage est parfaitement licite et bienvenu.

Un peu de contexte :
    Nicolas de Grigny, en dépit de son nom, est né et mort à Reims, où il a exercé à la tribune de la cathédrale jusqu'à sa mort, après un bref passage par la basilique Saint-Denis près de Paris.
    Il m'a fallu arbitrer entre les livres d'orgue de cet âge d'or de la plomberie française, parmi ses contemporains Pierre du Mage, Louis Marchand, et bien sûr François Couperin, qui publie ses deux messes dans la même décennie !  Les équilibres entre les nations et les genres m'ont fait écarter du Mage, et je donne volontiers la préséance à Grigny, un standard de l'orgue, mais moins célèbre que Couperin chez les mélomanes non spécialisés – par ailleurs, si la Messe de Grigny est moins immédiatement séduisante que celle des Paroisses de Couperin, elle me paraît encore plus riche, et les Hymnes sont d'une personnalité et d'un relief que, je crois, personne n'égale dans ces années.

Alternatives discographiques :
Grigny constituant en réalité un standard de ce répertoire, les versions ne manquent pas ! 
    Pour la Messe, je recommande volontiers Marina Tchebourkina sur le Boizard de Saint-Michel-en-Thiérache, des timbres et une ardeur hors du commun, tout cela rugit superbement. Deux réserves qui ne me l'ont pas fait recommander prioritairement : il n'y a pas d'alternatim en plain-chant (pas déterminant, mais dommage), et les Hymnes ne sont pas très bien captés à Saint-Croix (Dom Bedos de Bordeaux), la réverbération masque un peu le détail – alors que le lieu n'est pas si difficile et que les disques de Chapelet, Leonhardt ou Kei Koito ne souffrent pas de ce problème. Olivier Vernet, dans un genre au contraire avant tout élégant, est recommandable aussi.
    Pour les Hymnes, le disque du titulaire historique de Saint-Maximin (depuis 1961 !), Pierre Bardon, est à découvrir absolument : sa registration permet une audition d'une netteté inégalée, et ses explosions d'anches sont absolument terribles (cet Amen du Veni Creator Spiritus, ou ces mouvements fugués !). Si je ne l'ai pas proposé, c'est qu'il ne propose pas de plain-chant, que l'intégrale est en deux volumes séparés (Pierre Vérany, donc pas toujours faciles à trouver), que la Messe est moins marquante à mon sens, et surtout que, dans le cadre d'une série qui ne s'adresse pas aux amateurs exclusifs d'orgue baroque français (qui ont déjà testé tout ça), l'écoute sur la durée est assez vite fatigante, à force d'anches tonitruantes. Mais j'en recommande très vivement l'écoute, une expérience qui n'a pas d'équivalent. Autre très belle version, Jean-Pierre Lecaudey sur le Tribuot de Seurre, orgue bourguignon inauguré l'année de la publication du Livre de Grigny, donc exactement dans le même air du temps, aux timbres plus légers et acidulés, servi par un jeu orné avec beaucoup d'expressivité, une expérience différente du spectre sonore de ces pièces, qu'il faut tenter.
    Pour le reste, je n'ai pas cité plusieurs versions de noms considérables, mais qui ne disposent vraiment pas du même intérêt : Isoir est très sage et lisse, Coudurier bien tranquille, Chapuis assez raide (ça a vraiment vieilli) et sur des orgues pas du tout adaptées qui sonnent vertes, crues, tristes ; à tout prendre, Marie-Claire Alain a ses vertus très réelles, une valeur sûre dans un goût qui n'a rien d'authentique, mais qui a le mérite de fonctionner malgré tout.


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Commentaires

1. Le mardi 6 novembre 2018 à , par C. de Melleau-Magnac


Cher Monsieur Le Marrec,

Très intéressante anthologie décennale !

Je me suis particulièrement arrêté sur l'article concernant le Livre d'orgue de Grigny.
Une bénigne faute de frappe dans le commentaire 1 : A Solis Ortus et non Hortus.
Ma référence discographique reste Bernard Coudurier, "tranquille" peut-être, mais d'une respiration souveraine, et animée quand il faut,
sur un orgue (Cintegabelle) peut-être mieux proportionné à Grigny, et néanmoins brillant.
Avec toute mon admiration.

2. Le jeudi 8 novembre 2018 à , par DavidLeMarrec

Révéré Comte,

Merci pour votre rectification fournie, et de belle prestance comme toujours, c'est un régal. Les Pères ont bien sûr eu l'idée plus congruente de comparer le Christ triomphant au soleil levant plutôt qu'à qu'à un jardin isolé…

J'avais été assez déçu de Coudurier, que j'aime bien d'ordinaire, mais qui a vraiment vieilli dans sa manière doucette et peu dansante ou contrastée – pas au point de Chapuis, qui paraît désormais insupportablement figé et qui, quoique pionnier fondamental, est difficile à réécouter. Je n'ose le suggérer qu'en tremblant : disons que Chapuis est le Leppard de l'orgue et Coudurier le Malgoire, avec ses moments restés indémodables et d'autres où la jeune génération bourdonnante s'est avantageusement emparée des préceptes qu'il n'avait pas lui-même exploités tout à fond.

Mais j'admets tout à fait qu'il existe un charme à la désuétude et aux bouquins cornés, que je ne dédaigne pas moi-même.


Veuillez, M. le Comte, recevoir l'assurance de mes chamades les plus éclatantes.

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David Le Marrec


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