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Une décennie, un disque – 1620 – Francesca CACCINI, La liberazione di Ruggiero


1620


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[[]]
Melissa (Gabrilla Martellacci) vient réveiller Ruggiero (Mauro Borgioni) de son sommeil enchanté au pouvoir d'Alcine.

Compositeur : Francesca CACCINI
Œuvre : La Liberazione di Ruggiero dall'isola di Alcina (1625)
Commentaire 1 : Francesca Caccini est la fille de Giulio Caccini – compositeur de L'Euridice qui dispute à celle de Peri le prix du premier opéra conservé (le premier jamais créé étant La Dafne de Peri, perdu), présent avec toute la famille (dont sa filles) aux fastueuses noces d'Henri IV et de Marie de Médicis.
    Elle est cependant beaucoup plus qu'une héritière : polyglotte, poétesse en latin, compostitrice dès dix-huit ans, pratiquant les cordes grattées et le clavecin, chanteuse, professeur de chant ayant fondé sa propre école (avec un beau taux d'insertion professionnelle, considérant le nombre d'anciens élèves qui apparaissent dans des distributions), elle est la musicienne la plus payée de Florence, la seule compositrice professionnelle du temps (dont nous ayons trace), et son opéra est le premier à traiter la matière de l'Arioste et, semble-t-il, le premier à avoir voyagé hors d'Ialie – pour une création à Varsovie en 1628 !
    La Liberazione, commande officielle pour le carnaval florentin de 1625, constitue l'un des fleurons du recitar cantando : peu de lyrisme et d'effets, mais une sensibilité très fine aux inflexions du texte et à ses nombreux retournements de situation – dans les chants VI à X de l'Orlando furioso, Ruggiero est sauvé des sortilèges d'Alcina (qui chante les chevaliers prisonniers en plantes) par l'enchanteresse Melissa, envoyée par sa fiancée Bradamante. Avec tout ce que cela suppose d'illusions, d'amours et de désespoirs successifs.
    L'œuvre ne serait donc pas si exaltante si le poème de Ferdinando Saracinelli n'était lui-même l'un des tout meilleurs livrets, littérairement parlant, de toute l'histoire de l'opéra italien ; des situations très variées et agiles, servies dans une belle langue, sans céder aux formules stéréotypées, et explorant à loisir les psychologies au moyen de belles images. Rien à voir avec les textes hiératiques des premiers opéras ou les métaphores automatiques du seria, ici chaque tirade est l'occasion d'explorer une possibilité, de formuler des réflexions qui échappent à la forme sentencieuse habituelle. Un bijou.

Interprètes : Elena Biscuola (Alcina), Gabriella Martellacci (Melissa), Mauro Borgioni (Ruggiero)  // Ensembles Allabastrina et La Pifarescha (pas les mêmes instruments rares) // Elena Sartori (clavecin & direction)
Label : Glossa (2016)
Commentaire 2 :  Très sobre malgré la fusion de deux ensembles baroques, la plupart du temps soutenus par un clavecin seul ou deux théorbes, éventuellement avec l'adjonction d'un orgue positif, la version d'Elena Sartori ne cherche pas à esquiver la difficulté d'exécution majeure posée par cette œuvre : la musique n'est là que pour servir et exalter la déclamation du (beau) texte. Il faut donc un spectre sonore clair, et surtout des chanteurs très expressifs, à la prosodie exacte. L'équipe entièrement italienne, de belles voix peu amples mais aux saveurs capiteuses et très différenciées, est aussi rompue que possible à l'exercice, et réussit à emmener l'auditeur pour le voyage au pays où l'opéra est du texte pur… Vraiment une approche exemplaire qui ne cède jamais aux tentations de mise en valeur du génie des interprètes ou de fantaisies pour pimenter l'écoute : confiance dans l'œuvre, servie au plus juste.
   
Discographie soudaine :
    Alors qu'il n'a longtemps rien existé (hors une bande pirate de Garrido de la fin des années 90 échangée entre forcenés), voici qu'entre mi-2017 et début 2018 ont paru trois intégrales de cet opéra !  Effet « compositrice », nouvelle édition enfin lisible, prise de conscience en cascade de l'importance de cette œuvre ?  Je ne sais, mais l'abondance est là !
    La version parue chez Bongiovanni (Ensemble Romabarocca dirigé par Lorenzo Tozzi, capté à l'Oratorio del Gonfalone, à Rome) a les caractéristiques habituelles du label : ce n'est pas mal, mais enfin, ça ne joue pas très juste et la captation paraît vraiment sèche et pauvre, comme dans un placard (la réverbération ne diminuant pas vraiment l'impression). Par ailleurs l'édition ressemble assez à ce qu'on faisant dans ce répertoire dans les années 80, pas beaucoup d'invention instrumentale, très peu de musiciens, un peu gris. C'est un bon point de départ quand on n'a rien d'autre.
    Celle de Deutsche Harmonia Mundi, également captée sur le vif, mais lors d'une tournée (passée notamment par le Salon d'Hercule à Versailles en janvier 2017) est beaucoup plus prestigieuse, par Paul van Nevel et son ensemble Huelgas. Le point de vue, inverse de Sartori, est celui d'une instrumentation riche, d'un « rétablissement » de parties intermédiaires supposément manquantes. Néanmoins, on entend assez nettement la moindre habitude du baroque chez cet ensemble inapprochable en musique ancienne : une recherche de continuité dans l'accompagnement, de fondu orchestral, augmenté d'un moindre rebond des récitatifs, éloigne un peu du projet de déclamation brute des premiers opéras – de fait, Francesca Caccini écrit dans des tessitures très resserrées, au besoin ornementées, mais toujours dans la mesure qui permet la parfaite intelligibilité. Néanmoins très beau, la réelle réserve provient en réalité des accents germains (néerlandais ?) assez évidents et envahissants, qui sont un peu frustrants dans du répertoire de déclamation pure et sur un si beau livret.


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Commentaires

1. Le lundi 27 août 2018 à , par Morloch François

Dans tout cela, toujours pas d'orgue alors qu'ils semblent très énervés dans cette décennie avec Cornelis Helmbreecker, Samuel Scheidt et plein d'autres comme Charles Raquet à Notre-Dame de Paris. Les joueurs de crincrin sont aussi déchaînés, il y a création des Violons du Roy, sans même parler des luthistes scandaleusement discriminés par cette série, dont Nicolas Vallet et son Secret des Muses. Sans compter Heinrich Schütz, ce dernier va-t'il passer à la trappe comme le pauvre Monteverdi ignoblement persécuté par ce blog ^^

Ralalala tout cela est terrible. Snirf...

2. Le lundi 27 août 2018 à , par DavidLeMarrec

Et surtout, en 1630, Dowland ne se sent plus très frais.

L'orgue est prévu, plus tard. Pour le crincrin, c'est quand même très peu documenté au disque (et les ballets Louis XIII, j'ai un sérieux à conserver en ces pages, et la confiance de milliers de lecteurs à ne pas dépenser avec légèreté !). Tu as raison, je n'ai prévu aucun disque de luth, misère… Mais je n'ai vraiment plus de place au XVIIe, il faudra attendre la saison II.

Schütz ne va pas passer à la trappe, mais c'est encore secret, schütz !

3. Le mercredi 29 août 2018 à , par Benedictus

Peu de choses à rajouter en commentaire à cette série «Une décennie, un disque»: les Lamentations de Lassus par Herreweghe (mais Van Nevel est peut-être encore mieux pour le seul Vendredi), le Cinquième Livre de Marenzio et le Sixième de Gesualdo par la Compagnia del Madrigale, Cœur (quelle tuerie, ce disque! Et puis de bons souvenirs...), La Liberazione di Ruggiero par Sartori - rien que des choses que j'aurais pu choisir moi-même!

4. Le jeudi 30 août 2018 à , par DavidLeMarrec

Ce ne sont pas nécessairement les tubes, mais je crois en effet avoir choisi des disques marquants de la période (en plein dans ton cœur de cible pour l'instant, et ça ne devrait pas cesser de sitôt).

J'ai été surpris d'aimer davantage La Chapelle Royale que Huelgas, en réécoutant Lassus, mais je lui ai trouvé une poésie et même rapport au texte plus subtil, là où Huelgas est d'une pureté très franche. Deux très grandes versions de toute façon (les autres sont loin derrière de mon point de vue ; j'avais beaucoup écouté les Tallis, cela dit, qui sont très bien).

5. Le jeudi 30 août 2018 à , par Benedictus

en plein dans ton cœur de cible pour l'instant, et ça ne devrait pas cesser de sitôt


Oui, a priori, pas avant le XVIIIᵉ, je dirais.

J'ai été surpris d'aimer davantage La Chapelle Royale que Huelgas, en réécoutant Lassus, mais je lui ai trouvé une poésie et même rapport au texte plus subtil, là où Huelgas est d'une pureté très franche.


C'est très vraisemblable - mais ça m'avait surtout frappé dans les Lagrime, où pour le coup, je préfère Herreweghe. À propos, je sais que tu les aimes (beaucoup) moins que les madrigaux, mais la récente version Herreweghe des Répons de ténèbres de Gesulado (chez les amis de Cololi φ) est vraiment magnifique.

j'avais beaucoup écouté les Tallis, cela dit, qui sont très bien


Dans les Lamentations de Lassus? Jamais entendu. C'est sorti récemment? D'eux je ne connais que le disque avec la Messe Osculetur me, en effet très bien mais un peu ancien, déjà (j'y avais découvert le fabuleux Timor et tremor.)

6. Le jeudi 30 août 2018 à , par DavidLeMarrec

À mon avis, on restera relativement alignés jusqu'au XIXe.
Mais là, le choix deviendra tellement pléthorique… j'ai encore à méditer pour essayer d'équilibrer les genres, les nations… Autant j'ai eu un peu de peine pour trouver quelque chose pour la décennie 1760 – assez peu documentée au disque, et pas particulièrement prodigue en chefs-d'œuvre de toute façon, sauf si l'on aime vraiment le décoratif joliet –, autant à partir de 1800, je vais me faire lapider de tout côté pour tout ce que je n'aurai pas cité. Imagine que je me sente obligé de mentionner un opéra italien des années 1820 et que je n'aie plus de place pour Schubert !

Les Lagrime, il me semble que j'y avais trouvé Herreweghe un peu plus tiède, mais c'est très possiblement les conditions d'écoute qui peuvent avoir altéré cette variable. Très belles propositions dans tous les cas.

Les Répons de Gesualdo, oui, j'aime moins que ses derniers madrigaux, mais c'est plutôt ce qu'il a fait de mieux dans le domaine sacré, donc je suis intéressé. Pas sûr que Herreweghe soit le plus propre à m'exalter cela dit, considérant que je trouve Gesualdo un peu sage à l'église.

Tu as raison, les Tallis, c'est dans les Lamentations de Brumel que je les ai beaucoup entendus (œuvre pour laquelle on n'a pas le même luxe de choix que pour Lassus, sans parler du reste de son auteur, particulièrement déserté).

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