Carnets sur sol

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Réversibilité - (Gottfried Huppertz / Fritz Lang)


Les témoignages en temps de guerre ont toujours quelque chose de profondément troublant lorsqu'ils proviennent de la nation opposée dans laquelle nous n'avons pas été élevés. Ou l'on voit combien ce qui a pu être appris comme juste et naturel à nos aïeux était objet d'aversion tout aussi étayée et évidente...

Il est parfois difficile de se représenter ces écarts - ou ceux qui séparent les vertus cardinales de la France (sans même convoquer Vichy) des années cinquante de celles que nous glorifions aujourd'hui (perpétuation vs. clairvoyance, obéissance vs. déconstruction).
Et, lorsqu'on y parvient, il est difficile de ne pas juger ses ancêtres (comment pouvaient-ils être aussi crédules !) ou de ne pas regretter le passé (le temps où l'on respectait l'aînesse et les idéaux).

Ce petit extrait visuel et sonore mis en ligne par les lutins malicieux de CSS permet, je crois, d'éprouver assez violemment ce type de décalage, et peut-être de mieux le comprendre :


L'Orchestre Symphonique de la Radio de Sarrebruck (Rundfunksinfonieorchester Saarbrücken), un des plus beaux orchestres européens de mon point de vue, dirigé par Berndt Heller.
Cette version (celle parue en DVD en 2001) est beaucoup plus ronde et romantique, mais aussi amplement plus poétique, que celle qui accompagne la récente parution complète fondée sur les bandes vidéos de Buenos Aires (2010). Cette dernière étant menée par Frank Stobel et le Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin (Orchestre de la Radio de Berlin, l'ancien orchestre de radio de Berlin-Est, qui comme son vis-à-vis de l'Ouest joue beaucoup de musique "décadente" ou "dégénérée").


Je ne sais pas si l'objectif de Gottfried Huppertz (compositeur de la BO originelle de Metropolis) était de susciter l'effroi en rappelant les sonneries françaises aux allemands (on peut difficilement imaginer la terreur que ce thème menaçant, dont les derniers échos n'avaient pas dix ans, pouvait susciter chez les spectateurs outre-Rhin), ou bien de figurer un chant révolutionnaire hors de contrôle.

Dans les deux cas, l'apparition de cette Marseillaise déformée en tonalité mineure, figurant une forme d'aveuglement collectif destructeur, vers la fin d'un film dans lequel on est déjà plongé depuis des heures, procure une impression très étrange au spectateur français - un soudain « décollement » de l'illusion dramatique, une sorte de « bogue » émotionnel. La logique du film nous mène à considérer cette musique comme menaçante, mais l'habitude culturelle de n'importe quel français fait adhérer à cette musique... Les deux impulsions s'entre-choquent.

C'est qu'on a vécu, l'espace d'un instant, les deux points de vue simultanément. Ce petit moment de Metropolis permet véritablement une expérience singulière, le type d'ubiquité émotionnelle qu'on ne croit pas forcément possible de vivre.

(Navré pour les lecteurs qui n'ont pas été élevés en France, en revanche, ou aux contempteurs les plus vigoureux de la Marseillaise... je crains que cela ne fonctionne pas pour eux.)


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Commentaires

1. Le samedi 14 juillet 2012 à , par Mo :: site

Pour un spectateur français, je ne sais pas si l'inquiétude vient de la logique du film, ou de la distorsion par rapport à ce qui devrait être entendu, ce qui est attendu et normal. Evidemment, j'ai pensé à ça en ayant déjà lu le billet et vu les premières images... Donc même si j'ai fermé les yeux après, pour voir (justement!), c'est faussé... Mais c'est le décalage qui est inquiétant je pense, même sans les images. Et la Marseillaise est un air connu ailleurs qu'en France, du coup le décalage me semble perceptible de façon assez général. Un peu comme un spectateur français le percevrait sur La bannière étoilée, même sans savoir que c'est la Bannière étoilée qu'il entend.

(zut, j'ai oublié le code, on me demande si je susi really human. Je crois bien que oui)

2. Le dimanche 15 juillet 2012 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Mo !

Je ne suis pas tout à fait sûr que vous ayez raison : la « littérature » sonore regorge de versions déformées de la Marseillaise, comme dans 1812 de Tchaïkovski, et puis évidemment au cinéma. Ici, le traitement musical n'est pas particulièrement exceptionnel de ce point de vue, et harmoniquement, vu la date de composition, je doute que ce soit susceptible d'effrayer qui que ce soit à l'époque - on est très loin des paroxysmes schrekero-straussiens (ou même korngoldiens) dont Huppertz est complètement parent.

Ce ne sont ni plus ni moins que des bribes de Marseillaise en mineur, avec quelques fottements de seconde, rien de bien redoutable. En revanche, couplée aux images, la musique évoque une libération des instincts sauvages (que ce soit par rapport à la Révolution ou aux récentes campagnes européennes), et les deux entrent en résonance assez violemment.

Merci pour ce rebond !

3. Le lundi 16 juillet 2012 à , par Cololi

Tient donc, un billet sur Métropolis, serait ce un pur hasard ? :)

4. Le lundi 16 juillet 2012 à , par DavidLeMarrec

Non, pas un pur hasard, j'étais un peu plongé dans la musique de muet en ce moment : visionnage de The Mark of Zorro de Niblo avec différentes bandes son (patchwork de classiques ou improvisation organistique - cette dernière assez exceptionnellement efficace !) dans le cadre de ma série. Et puis, il y a quelques mois, j'ai découvert l'exceptionnelle bande originale d'Edmund Meisel pour Berlin, die Sinfonie der Großstadt (sans voir le film), dont je compte parler bientôt.

Dans mon enthousiasme, j'avais envie de me confronter à d'autres réussites du genre, et il se trouve que je n'avais jamais entendu Metropolis avec la musique de Huppertz. C'est amusant, je n'avais jamais vraiment adhéré à l'oeuvre, alors qu'adjointe à sa musique, elle s'est révélée - et je pourrais désormais la voir sans musique et l'apprécier tout autant.

Mais je n'ai pas encore vu en entier la version de 2h20 confectionnée en 2010, seulement la version restaurée de 2h de 2001 - je trouve l'accompagnement de Sarrebruck exceptionnel, encore meilleur que celui de l'ex-radio Berlin-Est, et j'éprouve quelque frustration à passer de l'un à l'autre.

5. Le lundi 16 juillet 2012 à , par Cololi

Moi j'ai vu la toute dernière version, celle de 2010 je crois. C'est pas la même musique qu'avant ??
Franchement ce que j'ai entendu était totalement génial !!

6. Le lundi 16 juillet 2012 à , par DavidLeMarrec

Ce n'est pas tout à fait la même musique, en effet, puisqu'elle doit à chaque nouvelle restauration être adaptée selon les coupures (ce qu'il manque comme bande vidéo !).

Et ce n'est bien sûr pas le même orchestre. En 2001, c'est le Symphonique de la Radio de Sarrebruck (Berndt Heller), version assez romantisante, très ronde et lumineuse ; en 2010, c'est l'Orchestre Symphonique de la Radio de Berlin, l'ancien orchestre de Radio de Berlin-Est (l'actuel orchestre de Janowski) dirigé par Frank Strobel, plus altier et tranchant.

Deux très belles versions de toute façon, mais je me suis beaucoup attaché à la vision de Heller, qui pousse la logique musicale de Huppertz assez loin, en assumant complètement le traitement optimiste, presque distancié, qui prévaut pendant une bonne première moitié de l'oeuvre...
Chez Strobel, il y a moins de souplesse agogique, on est plus proche du mécanisme implacable qu'on attend chez Meisel.

La musique en elle-même, malgré certaines incongruités (quelle vision joyeuse de l'ordre de Metropolis à ses débuts !), est très belle et prenante, oui.

7. Le mercredi 1 août 2012 à , par Mo :: site

Je pensais moins à l'aspect 'féroce' de la Marseillaise qu'à l'inconfort et au malaise du décalage. Mais je connais très mal la 'littérature" musicale et les citations! Je vais penser à écouter 1812 dès que je retrouverai une connexion permanente!

8. Le jeudi 2 août 2012 à , par DavidLeMarrec

C'est une oeuvre assez saisissante de ce point de vue, avec l'opposition des hymnes dans l'orchestre. Vous toucherez un mot de vos impressions, chez vous ou ici ?

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