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[amphi] Yann Beuron dans les Baudelaire de Debussy (et autres mélodies françaises)


(Mercredi 18 avril 2012.)

Les Clairières dans le ciel de Lili Boulanger (rare et novateur, mais dont je n'adore pas les couleurs harmoniques ni la rhétorique vocale) avaient été remplacées, il y a quelques mois, par un plus commun Tel jour telle nuit de Poulenc. Sinon, on retrouvait ses Fauré enregistrés chez Timpani et les très tendus et audacieux Baudelaire de Debussy, quasiment jamais chantés par des hommes, fussent-ils ténor.

Je tiens tout simplement Yann Beuron pour le plus grand chanteur en activité, si l'on prend en compte les principaux critères : sûreté de la technique, étendue du répertoire, régularité des (grandes) réussites, capacité de révéler des rôles, beauté du phrasé, clarté de la diction, expression, qualité de la projection, impact physique. Très peu parviennent à conjuguer tout cela au plus haut niveau.

Cette affirmation peut paraître étrange lorsqu'on n'en a que l'image du disque ou des retransmission : ce quelque chose d'un peu rondouillet et mou dans l'émission disparaît complètement sur le vif, au profit d'un grain plus rugueux, qui sert de très belle assise à toute la voix.

Et c'est exactement ce que l'on pouvait entendre dans ses Fauré : autant son (très bon) disque (ainsi que les bandes des concerts donnés un peu avant) est un peu lisse, un peu trop moelleux, autant en salle, alors même qu'il fait le voix d'une interprétation très lyrique (voire très vocale) de ces pièces, la diction reste souveraine.
Je n'ai jamais entendu, je crois, un artiste exalter si bien la structure d'un poème, la logique de succession et de réponse des vers, en le chantant. Chaque vers complète le tableau d'une façon qui paraît profondément logique, le phénomène est très saisissant.

Ses Poulenc se tiraient du prosaïsme ou de la banalité mélodique fréquents chez ce compositeur (quoique Tel jour telle nuit fasse partie de ses réussites) par une lecture assez lyrique, recréant une logique mélodique, mais surtout ici aussi par le détail de l'expression de chaque vers. Sans parler de la volupté sonore pure qui reste constante chez lui.

En seconde partie, les deux (très difficiles) premiers Baudelaire de Debussy sont un peu ternis, moins évidents que les remarquables Festes Galantes qui précédaient. Pour plusieurs raisons : l'une tient à la mise en musique, assez lente et très peu naturelle prosodiquement (aussi bien par la tension vocale que par les mouvements, les intervalles, les durées en cours de vers...), de Debussy ; l'autre à un moment de fatigue chez Yann Beuron (voix manifestement un peu sèche, ce qui était sensible dès le début du concert mais a suscité quelques notes un peu blanchies dans cette partie). Il faut dire aussi que l'écriture vocale en est conçue à l'intention de voix plus ductiles que celle de ténor - une voix de femme, en réalité.

Les suivants étaient au contraire des monuments de maîtrise technique et de recueillement poétique, une référence jamais entendue pour moi, aussi bien en concert qu'en retransmission ou au disque.

Deux très beaux bis : le bref Madrigal de Shylock de Fauré et Bleuet de Poulenc, qui poursuivent l'aboutissement extrême de ses derniers Debussy.

Le clin d'oeil final avec Allons-y Chochotte de Satie était peut-être superflu de ce point de vue, mais le petit mot qui le précédait était assez étonnant : d'abord Yann Beuron y avouait "ne plus avoir beaucoup de voix" (difficulté qui s'était sentie, mais pas vraiment entendue, et surtout sujet complètement tabou pour un chanteur !), ensuite il professait que "la musique, ce n'est pas grave", un très beau credo particulièrement rare déjà chez les mélomanes, et à plus forte raison pour l'artiste professionnel dont la fonction est tout de même de rendre justice à la musique - pour en vivre.

Ce Satie-là, sans grand intérêt (ni musical ni humoristique), était bien chanté, mais avec un moelleux pas forcément idéal et surtout une rupture de ton un peu rude. Le plaisir qu'avait Beuron à le proposer revêtait toutefois quelque chose d'assez fortement communicatif.

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Côté piano, Mathieu Pordoy était d'une remarquable exactitude dans ces pièces difficiles, d'une belle musicalité aussi, mais malgré son piano à queue ouvert, utilisait des nuances trop douces pour pouvoir être bien entendu par rapport au chanteur, ce qui était un peu dommage vu la qualité des accompagnements dans ces mélodies... et la belle façon dont ils étaient joués.

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Superbe soirée, donc. Pas la plus contrastée, pas étonnante non plus puisqu'on allait y voir, par principe, le plus beau récital de la saison, mais superlative tout de même. Il est si rare d'entendre Yann Beuron longuement - ses rôles étant rarement les plus étendus en durée, et ses récitals (trop) peu fréquents.


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Commentaires

1. Le mardi 29 mai 2012 à , par Petit pois de senteur mauve

Merci pour ce compte rendu. J'aurais aimé y assister.

2. Le mercredi 30 mai 2012 à , par DavidLeMarrec

Merci pour ce soutien de pois !

3. Le jeudi 31 mai 2012 à , par Petit pois de senteur mauve

Les petits pois sont rouges

4. Le samedi 2 juin 2012 à , par DavidLeMarrec

Les gesses sont en fleurs ; je répète, les gesses sont en fleurs.

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