Carnets sur sol

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La Deuxième Messe de Bruckner et la Symphonie de Psaumes à la salle Pleyel (Gardiner / Monteverdi Choir / ORR)


Déception pour ce concert, parmi les plus attendus de la saison (aux côtés des dernières cantates de Schumann, du récital tragique de Véronique Gens et d'Arabella).

Avec la réponse aux deux questions existentielles :

  • Que valent les vents "authentiques" du XIXe siècle ?
  • Stravinsky a-t-il inventé Philip Glass ?


La question qui ne reçoit pas de réponse, c'est celle de la méchanceté nouvelle des lutins.

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1. Programme

Programme étrange d'abord, à moitié fantastique : le Begräbnisgesang de Brahms et la Deuxième Messe de Bruckner, pour aller d'emblée sur les cîmes. Il n'est pas besoin d'épiloguer sur la beauté de l'écriture pour choeur de Brahms, même si celui-ci s'accomplit plus complètement dans les sujets profanes. On trouvera du reste dans les pages de Carnets sur sol un certain nombre d'entrées autour de ces oeuvres.

Puis venait la Deuxième Messe de Bruckner, la plus belle de tout le répertoire aux yeux des lutins de céans - sans doute parce qu'elle a davantage l'apparence d'un motet. On l'a déjà sommairement évoquée, inutile de revenir sur ses citations grégoriennes et palestriniennes, la qualité de son contrepoint, la puissance de son intimisme.

L'enjeu de la courte seconde moitié était d'adhérer à la Symphonie de Psaumes de Stravinsky. Pourquoi pas, dans une version originale sur instruments anciens.

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2. Choeur

C'est l'interprétation, pour une fois, qui est le facteur déterminant de l'ensemble. Bien évidemment, le Monteverdi Choir impressionne, mais moins qu'on aurait pu le croire :

  • le Begräbnisgesang, quoique excellent, est un peu pâteux chez les voix de basse (manque d'échauffement, vu la durée inhabituellement longue du programme pour un choeur ?), et manque un brin d'abandon par rapport aux standards de l'ensemble ;
  • la Symphonie de Psaumes ne permet pas véritablement de briller dans les nuances et les timbres, aussi on entend surtout un très bel aspect plein de rondeur, pas forcément le plus adapté d'ailleurs à ce type de musique...


Ce choeur, qui d'ordinaire peut concourir pour le titre de meilleur du monde, était bien en deçà de ce que produit le Choeur de l'Orhestre de Paris - certes excellent, et certes rompu aux exigences de cette salle.

Dans la Messe de Bruckner, ils ont bien entendu tenu leurs promesses : rondeur du son, finesse individuelle des timbres, lisibilité des strates sonores, capacité à changer le timbre ou l'équilibre entre les pupitres, et surtout leur absolu contrôle dynamique, produisant n'importe quelle nuance n'importe quand, sans délai ni effort. Néanmoins le naturel n'est venu que dans la seconde moitié de la messe, le Kyrie et le Gloria étant encore un peu raides.

Remarquable prestation en tout cas, si on ne cherche pas à les comparer à eux-mêmes. Contre toute attente, c'était donc moins palpitant que d'autres versions discographiques, déjà signalées (le Monteverdi Choir n'ayant enregistré que la première Messe, à l'heure actuelle).

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3. Ecueils

C'est que le programme manquait aussi de répétitions (début d'une tournée ?), ainsi qu'en attestaient un certain nombre de petits décalages très inhabituels chez Gardiner.

Mais la déception venait des vents de l'Orchestre Révolutionnaire et Romantique, puisque la première partie n'était accompagnée que par eux. J'avais entendu dire qu'ils étaient parfois incertains, mais je n'avais jamais pu le constater moi-même, ayant été remarquables dans les radiodiffusions ou dans le Freischütz berliozien de la saison passée. Et je n'ai pas été déçu : jamais je n'avais entendu autant de pains dans un concert de musiciens professionnels.

Les flûtes étaient seulement stridentes, mais justes. Pour les hautbois et les clarinettes, l'exactitude était plus douteuse, et surtout les timbres vrillaient et hululaient en produisant un son proche de ce que l'on entend dans les orchestres d'harmonie amateurs. Pire que tout, les cors étaient complètement aléatoires, et des solos entiers pouvaient être un ton trop bas... Le contraste avec la netteté et la rondeur du choeur était difficile à supporter : à la fin de l'Agnus Dei, un cor a vaillamment tenu sa note hors de l'harmonie sur un accord conclusif, quelque chose comme un sol naturel dans un accord de mi majeur... Douloureux.

A l'inverse, les trompettes et trombones étaient assurés, et les bassons d'une superbe largeur de timbre.

On pourrait tout à fait défendre cette prise de risque - parce que les musiciens de Gardiner ne sont pas des imposteurs, ils n'auraient assurément pas failli avec des instruments standards - si cela apportait une plus-value timbrale. Or, les bois et cuivres à l'ancienne, s'ils apportent des saveurs plus corsées, entraînent :

  • une dissociation accrue des timbres des vents avec le reste de l'orchestre ou avec le choeur ;
  • une variété timbrale bien moindre, le son criard demeurant aussi dans les piani, aux antipodes de la suspension poétique des sons purs du cor moderne dans les nuances douces. La distinction entre flûtes, hautbois et clarinettes est également amoindrie.


Aussi, même lorsque les musiciens domptent leur instrument (la plupart du temps tout de même), on obtient un résultat en deçà des finesses que permettraient des instruments de facture plus performante.
Je ne dirais pas du tout la même chose des cordes ou des pianos, mais ici, le problème était flagrant, et ces vents claironnants qui tiennent d'ordinaire grâce à la qualité d'exécution et d'investissement deviennent ici très problématiques, lorsque mis à nu (sans parler des défaillances).

Avec pour résultat un Begräbnisgesang pas très gracieux et une très belle Messe de Bruckner inutilement abîmée en plusieurs endroits.

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4. Coup de grâce

Après avoir été un peu moins ébloui que de coutume par le Monteverdi Choir et plutôt indisposé par les cuivres (le tableau à charge est lourd, mais je ne peux pas dire que j'aie souffert non plus...) [1], il a fallu subir, sans doute dans de moins bonnes prédispositions, la Symphonie de Psaumes. Exécutée avec une sûreté meilleure (mais relative) des vents, certes... le problème cette fois-ci venait de l'oeuvre, à laquelle je ne trouve que peu d'intérêt. Les timbales qui scandent chaque temps sur un bout de l'arpège brisé d'un accord majeur (de type do-mi-sol-mi-do-mi-sol-mi-do etc.) pendant cinq minutes, ou l'on admire que Stravinsky ait inventé Philip Glass, ou bien l'on crève de rire, comme un de mes voisins, qui s'est finalement effondré sous l'emprise d'un rire nerveux.

Je ne nie pas des qualités à cette partition - après tout, on pourrait se moquer des Choéphores de Milhaud sur des critères similaires -, mais en plus de ces coutures trop audibles, il se trouve que plus subjectivement elle ne produit absolument rien sur moi, ni en positif, ni en négatif.

Quelle ne fut pas ma détresse lorsque, assez rassuré par le fait qu'on ne peut pas bisser un mouvement de dix minutes sans aspect saillant particulier, j'entends Gardiner prendre sa baguette pour le bis sans changer la partition de son pupitre.

Je souffris. Mon voisin céda zygomatiquement au moment du retour du timbalier fou. Afin de garder bonne contenance, je me plongeai dans le programme de salle, un peu honteux de m'ennuyer comme ces gens qui viennent au concert en supposant que la musique doit s'offrir à eux sans effort.
Et puis dix minutes, ça passe vite tout de même. Je survécus donc.

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Mais je suis un peu déçu.





Notes

[1] Globalement, la soirée est restée agréable, bien sûr. Mais s'il faut retrancher le Brahms pas très réussi et le Stravinsky peu intéressant quelle que soit l'exécution, il ne reste que la magnifique Messe de Bruckner, inégalement exécutée... Cela n'ôte rien à la gloire de Gardiner, mais il est étonnant qu'il se présente avec ce manque de finition devant le public - à la reprise, le dernier mouvement de la Symphonie de Psaumes, pourtant correctement exécutée, était bien plus habitée et sûre techniquement... Bien sûr, une soirée manquée est toujours possible.


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David Le Marrec

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