Carnets sur sol

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[avant-concert] Michael JARRELL - Cassandre - Monodrame pour une double leçon d'humilité


(Extrait sonore suit.)

Cela fait un bon nombre d'années que les farfadet de céans aiment passionnément la musique de Michael Jarrell, mais il n'en avait jusqu'ici guère été question sur Carnets sur sol, même de son opéra captivant Galilée, donné à Genève il y a un peu plus d'un lustre. La version prochainement donnée par Fanny Ardant, Suzanne Mälkki et l'Ensemble Intercontemporain fournit l'occasion de faire plus ample présentation.


1. Un syncrétique

Son genre musical s'apparente assez à celui de Bruno Mantovani : un langage composite, atonal mais très sensible à la tension-détente, très chatoyant, et progressant souvent par l'usage des timbres (avec des techniques qui sentent l'héritage de Varèse).

Une musique très accessible, très intense du point de vue émotif, évitant largement les violences gratuites ou la minéralité qui sont souvent reprochées (à juste titre d'ailleurs) à la musique contemporaine.

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2. Un monodrame

On profite de la programmation de sa Cassandre à la Cité de la Musique, le 27 octobre, pour en parler un petit peu. Car il existe d'ores et déjà un superbe disque chez Kairos qui propose cette oeuvre dans sa version originale (celle qui sera jouée le 27).

L'oeuvre n'est pas un opéra, et le terme de monodrame choisi par le compositeur (qui précise une référence à Erwartung de Schönberg) est trompeur : le mot juste serait davantage monomélodrame. En effet, l'ensemble instrumental accompagne une récitante et non une chanteuse.

Jarrell, saisi par la puissance du texte de Christa Wolf, a longtemps hésité sur la nature de la nomenclature, entre opéra de chambre, monodrame semi-chanté (avec chant intimiste de Cassandre et fresques généreuses des récits des Grecs), pour aboutir finalement à ce vaste récit accompagné de musique.

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3. Humilité

Car c'est bien d'un récit acccompagné qu'il s'agit : du théâtre servi par un compositeur qu'on sent magnétisé et enthousiaste. Car à l'exception de deux interludes fort avisés pour ponctuer le drame, et qui ne durent en moyenne que deux minutes chacun, les cinquante minutes de l'oeuvre sont entièrement dévolues à la parole, presque seule parfois. [En se fondant sur les minutages de la version Mälkki, car le catalogue du compositeur en indique vingt de plus !] Contrairement à une musique de scène, la musique reste présente - même discrètement - en permanence, et dicte la cadence du débit du texte.

Cependant elle ne s'émancipe jamais pour créer un discours autonome mettant en valeur la maîtrise du compositeur : elle suit toujours le texte, seulement le texte, et s'efface souvent derrière lui.

En revanche, elle demeure extrêmement puissante, car elle crée des climats incroyables, contenus en germes par le texte, mais qui n'auraient absolument pas cet impact sans l'intervention du compositeur - l'entrée du Cheval ou le viol de Cassandre sont des moments réellement terrifiants et dans le même temps d'une grande pudeur.

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4. Christa Wolf

Le texte lui-même est typique de Christa Wolf, et explore la souffrance solitaire de la fille rejetée de ses parents, de la vierge déflorée par des Grecs que l'Histoire des vainqueur a dépeints comme brillants. Le mythe est traité avec sérieux, comme si sa lettre était véritable, mais en observant l'envers du décor. Ce que les récits rédigés par les hommes nous ont occulté.

Comme pour la Médée du même auteur (également adapté à la scène musicale, pour la plus belle oeuvre de Michèle Reverdy), le personnage central est une femme rejetée du monde en raison de son caractère honnête et peu enclin aux concessions. L'hystérie visionnaire de Cassandre, son sens des valeurs la rend paria chez elle, inquiétante ou nuisible aux siens, Priam son père devenant irrémédiablement "le roi" dans une terrible scène (économe) de répudiation. Elle tient en quelque sorte le rôle de la conscience, enchaînée lorsque les nécessités du monde réel et immoral prévalent - traitée comme une Electre, étrangère en sa maison.

C'est la seconde leçon d'humilité.

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5. Le livret

Le texte utilisé par Michael Jarrell est inspiré de l'adaptation scénique du récit original par Gerhard Wolf - dont le spectacle décida Jarrell à composer un opéra sur cette matière. La traduction française sur laquelle il se fonde est due à Alain Lance et Renate Lance-Otterbein.

L'oeuvre s'ouvre sur la captivité en Grèce, avant de reprendre le fil des événements depuis les premières visions jusqu'à la chute de Troie et au départ d'Enée.

Le style, énigmatique, évocateur, un peu poseur, est tout à fait typique du vingtième siècle. Malgré ses tics de l'expression du "soupçon" ou de la poésie alternative façon Duras, il est d'une grande beauté de langue, ménageant un équilibre périlleux entre une préciosité de l'expression et la recherche d'une lecture prosaïque des événements.

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6. Succès

L'oeuvre, écrite en 1993 et créée en février 1994 au Théâtre du Châtelet (Marthe Keller accompagnée par David Robertson dirigeant l'Intercontemporain), a connu un grand nombre d'adaptations : dès 1996 Michael Jarrell réalise une Kassandra fondée sur le texte allemand - on voit bien tout ce que cela peut imposer sur la réécriture des durées, voire de l'emplacement de certains effets... Néanmoins je ne dispose pas du détail de la refonte, bien que les deux partitions soient commercialisées.

Puis viennent en 2005 et 2006, deux Cassandra, l'une italienne, l'autre anglaise.

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7. Entretien et extrait

Sur le site du compositeur, on peut entendre un extrait du très beau début, assez représentatif, et lire un entretien assez instructif sur la genèse de l'oeuvre, vraiment précis sur la démarche "émotive" du compositeur, et sans conceptualisations fumeuses.

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8. Disque

Le disque paru chez Kairos est en français, déclamé d'une façon versatile par Astrid Bas, ample sans effets, pudique sans affectation. Admirable.

Le tempo choisit par Suzanne Mälkki est manifestement très rapide, à en juger par les vingt minutes d'écart avec ce que prévoit le catalogue de Jarrell. Néanmoins, le texte paraît débité sans hâte, avec seulement la bonne urgence, et l'Ensemble Intercontemporain assure bien sûr l'exécution avec une décontraction (au meilleur sens du terme) assez décontenançante.

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9. Concert

Ce seront les mêmes musiciens.

L'oeuvre contient des dispositifs informatiques qu'il sera sans nul doute intéressant d'entendre en action dans la salle.

Elle est aussi l'occasion pour une récitante (voire un récitant !) de briller formidablement, grâce à la durée et à la gamme immense de situations et des émotions.

C'est pourquoi la présence de Fanny Ardant m'inquiète quelque peu, et qu'étant déjà familier de l'oeuvre, je ne suis pas certain de m'y rendre, malgré tout mon intérêt pour Jarrell et cette pièce-ci en particulier.
En effet, n'étant pas très enthousiasmé par l'actrice en général, je trouve l'affectation de la récitante souvent assez pénible, privilégiant la pose attendue (et pas toujours juste) au détrimant du naturel et de la "vérité" du personnage. Sa participation à La Haine de Victorien Sardou / Offenbach, oeuvre certes assez médiocre, m'avait assez fortement indisposé...

Aussi, l'entendre faire son tour de force pendant une heure m'effraie quelque peu, surtout si cela abîme une oeuvre que je vénère.

[Au demeurant, le procédé n'est pas illégitime, il faut bien remplir un peu, quitte à proposer comme appât des gens célèbres indépendamment de leur pertinence dans l'exercice.]

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10. Bilan

Je n'ai peut-être pas assez insisté sur cet aspect, mais il s'agit d'une oeuvre majeure d'aujourd'hui, aussi bien pour le théâtre que pour la musique, et c'est assurément un disque recommandé très chaleureusement si l'on est sensible à l'intrication entre les deux genres. Une forme d'idéal atteint.


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