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L'authenticité manquante & l'italianité triomphante - [les traités de Rameau]


En lisant le Code de musique pratique (Chapitre V, "Méthode pour l'accompagnement") de Rameau, paru en 1760, je suis frappé par quelques préceptes.

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D'abord le plus anecdotique :

Il me semble que les 'claviéristes' d'aujourd'hui, même les adeptes de l'authenticité, n'ont plus cette défiance du pouce, qui était utilisé essentiellement pour relever les touches bloquées. L'usage massif du pouce a d'ailleurs constitué une petite révolution dans l'histoire de la musique pour clavier, ouvrant la voie aux gammes du langage classique et aux arpèges du répertoire romantique.

La virtuosité de l'époque résidait plutôt dans une forme de souplesse entre les écarts digitaux. En effet Rameau recommande de jouer ainsi à la main droite :

  • do - mi - sol => index - annulaire - auriculaire
  • mi - sol - do => index - majeur - auriculaire
  • sol - do - mi => index - annulaire - auriculaire


Autrement dit, un position très exotique, un peu tendue pour un habitué du jeu moderne, et possible grâce à l'étroitesse des touches (sur un piano, on serait à la peine, sans parler du poids nécessaire...). L'annulaire sert pour les intervalles de tierce avec l'auriculaire et le majeur pour les intervalles de quarte, ce qui permettait une bonne souplesse pour les différents agréments.

Evidemment, ces positions existent, mais il me semble qu'elles sont beaucoup moins systématiques (et même plutôt rares) aujourd'hui.

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Rameau, dans une langue limpide et une approche très pragmatique, privilégie le rapport au clavier, à des repères digitaux, qui doivent faciliter le raisonnement harmonique.

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Plus profondément, il est intéressant de noter que Rameau préconise de ne conserver qu'une note à la main gauche et les trois autres à la main droite.

Pourtant, la spécificité du son français provient précisément de l'étalement de l'harmonie de façon égale, comme dans un choeur, et non comme pour un clavier, à l'italienne. C'est très vérifiable sur les partitions de Lully ou Campra qui nous sont parvenues en version intégrale d'orchestre.

C'est cet équilibre qui donnait cette plénitude et cet équilibre au son français. L'usage des hautes-contre, tailles et quintes de violon dont on nous a rebattu les oreilles ces derniers temps - et qui ne m'ont à ce jour pas réellement convaincu - constitue ainsi une conséquence de cet étalement du son, et non sa cause. C'est bien là qu'est le plus important.

Comment Rameau, prince du goût français, révéré comme tel aujourd'hui comme de son temps, peut-il commettre ce sacrilège ?

Tout simplement, nous sommes en 1760, et la fusion des goûts italiens et français, souhaitée par Stuck (Batistin) et Campra, dans la première décennie du siècle, est devenue réalité, avec même pour partie un triomphe du goût italien. Cela se manifeste sur un grand nombre de paramètres, et notamment dans la "claviérisation" de l'écriture orchestre : les opéras de Rameau sonnent, contrairement à Lully, Destouches ou Campra, remarquablement sur un piano !

Il est amusant d'en trouver ainsi la trace dans de simples conseils techniques d'harmonisation de la basse chiffrée - préceptes qui ne sont vraiment pas ceux de Lully.

Les lutins facétieux préparent un point sur cette notion paradoxale d'italianité pour les prochaines semaines.


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Commentaires

1. Le mercredi 13 avril 2011 à , par Simon

Salut,

pour ta première remarque, sur les doigtés, le pianiste moderne les rencontre au contraire tout le temps! Il suffit de rajouter le pouce, par exemple pour l'accord do-mi-sol on rajoute un sol dans le grave que joue le pouce, et on a la position que tout le monde pratique de nos jours. Ce sont donc bien des positions systématiques, qui ne demandent aucun effort particulier par rapport à la pratique moderne (les doigtés sont les mêmes pour les 3 états de l'accord), et qui au contraire facilitent la tache pour des accords avec touches noires.

2. Le jeudi 14 avril 2011 à , par DavidLeMarrec

Ave !

Oui, si on ajoute le pouce, c'est identique, mais ça donne un équilibre complètement différent à la main si tu l'enlèves. Un peu comme si tu disais que marcher avec le seul pied gauche est facile, puisque tout le monde l'utilise. -<:o)

3. Le jeudi 14 avril 2011 à , par Simon

Non, ce n'est pas comparable: il y a même chez les compositeurs modernes des parties où ça tricote dans les arpèges et où le pouce n'est pas mobilisé. J'ai essayé, et ça ne m'a pas gêné...
Après cela dépend des conceptions, et ça peut être effectivement problématique si l'on joue avec un pouce "roi".
Il y a des arpèges, qui selon moi, sont plus faciles à exécuter sans passage du pouce qu'avec.
Par exemple un arpège montant de do mineur, qu'on joue habituellement:
do (1) - mib (2) - sol (3) - do (1) - mib (2) - sol (3) etc...
moi je trouve qu'il est plus facile de l'exécuter ainsi:
do (1) - mib (2) - sol (3) - do (5) - mib (2) - sol (3)- do (5) - mib (2) etc...
Avec le passage de l'index à la place du passage du pouce.

Sinon, on peut éventuellement faire un nouveau rapprochement entre Rameau et Debussy, ce dernier ayant écrit une étude où l'utilisation du pouce est proscrite ("Pour les huits doigts")!

4. Le jeudi 14 avril 2011 à , par DavidLeMarrec

Sinon, on peut éventuellement faire un nouveau rapprochement entre Rameau et Debussy, ce dernier ayant écrit une étude où l'utilisation du pouce est proscrite ("Pour les huits doigts")!

En effet, mais ça concerne bien plus large que Rameau : dans ses pièces pour clavier, il y a justement un usage du pouce assez novateur, avec déjà des gammes à la classique (premier double de la gavotte de la grande Suite en la). Pas pour rien que ça sonne si bien au piano !
Ce qu'il écrit là atteste simplement de l'usage jusqu'à son époque, de tous les compositeurs en fait.


Ensuite, sur le volant technique : ta solution pour l'arpège empêche de lier convenablement. Enlève la pédale, et vois s'il n'y a pas des trous. :)
Je trouve do1 mib2 sol1 do2 sol4 sol1 do2 sol4... beaucoup plus élégant et efficace, en particulier par ce que permet le passage du pouce. Ensuite, ça dépend aussi d'où vont tomber tes temps, parce que selon le doigté, tu accentues presque autmatiquement les notes-pivot...

5. Le jeudi 14 avril 2011 à , par Simon

Ah oui, d'accord.


Précisément, je parlais sans la pédale. J'y arrive mieux que la solution avec passage de pouce que j'ai proposé. Celle que tu propose est effectivement la plus aisée!
Je voulais simplement mettre l'accent sur le fait qu'un passage de pouce n'est pas par essence plus aisé qu'un autre passage d'un autre doigt - que personne ne pratique, pour le coup!

J'ai commencé à y penser il y a quelques temps, je m'étais amusé à composer une étude pour piano, et dans un passage j'avais imaginé un trait fait de septièmes montantes à la main droite, et le meilleur doigté que j'ai trouvé était:
rébb (=do3) (2) - dob (1) - sib (2) - la (5) - sol# (2)
Avec donc un passage du 2 par dessus le 5!

6. Le jeudi 14 avril 2011 à , par DavidLeMarrec

Si, si, le passage du pouce est par essence plus aisé : il est le seul (pour des raisons pratiques, étant détaché des autres pour permettre la préhension) à pouvoir passer sous tous les autres à la fois, et aisément encore !

7. Le jeudi 14 avril 2011 à , par Simon

Seulement pour des cas où le pouce se trouve sur une touche blanche! Et comme on arrange tous les doigtés pour que ce soit le cas, forcément c'est parce que quand c'est possible, c'est une bonne solution, qui évite d'avoir à travailler des tas de configurations de passages.
Mais tous les autres doigts peuvent passer, à la différence qu'ils passent par-dessus - ce qui est plus pratique donc pour aller chercher une touche noire. En tout cas, ce n'est pas par essence le pouce qui est plus facile dans absolument tous les cas de figures, malgré ses propriétés qui effectivement l'avantagent par rapport aux autres dans la plupart des cas.

8. Le jeudi 14 avril 2011 à , par DavidLeMarrec

La différence est tout de même que les autres doigts ne peuvent pas réellement passer par dessus, à moins de renverser la main !

A part ça, effectivement, pour le passage du pouce sur les noires, on est Grosjean comme devant.

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