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Henry Février - La Damnation de Blanchefleur (première mondiale) - II - Prélude et récitatif


En trois notules :


3. Ecoute commentée

Je prie tout d'abord les auditeurs d'excuser le grincement disgracieux de la pédale...

Voici l'objet sonore dans son intégralité :


Il s'agit du premier enregistrement d'un extrait de l'oeuvre, depuis le début de l'histoire de la reproduction sonore. Comme d'habitude, elle est réalisée de façon tout à fait informelle par mes soins, simultanément au piano et dans les différents rôles, avec toutes les réserves que cela pourra impliquer en termes de finition.


Prélude partie AB

On l'a déjà brièvement décrit : des quartes ascendantes miment la brume qui s'élève sur un paysage du Nord de la France. Le baron Thierry observe depuis son château.

Une salle à voûte ogivale. Par une large verrière on découvre la campagne embrumée. C'est le soir, le crépuscule va descendre. Sonneries du couvre-feu, au loin.

Tout de suite, ce motif va subir des modulations et aboutir sur un très beau chromatisme, avec des accords dont la direction paraît tout d'abord incertaine, mais qui vont être repris pendant toute cette exposition sous diverses formes.

Seconde partie, on entend ces accords diaphanes (dans doute les violons dans l'aigu, peut-être avec sourdine) en quintes augmentées (la "patte sonore" des walkyries...) auxquels font immédiatement écho ces sonneries bondissantes, hors scène...

D'emblée, on est saisit par le sens du climat que portent ces très belles harmonies qui semblent avoir tiré beaucoup de profit de la lecture de Wagner et de l'enseignement de Fauré.

Prélude partie A'B'

Retour des quartes dans une autre tonalité, puis retour des accords diaphanes et sonneries lointaines également dans une autre tonalité, ce qui permet, tout en asseyant les motifs, de renouveler les couleurs et de faire progresser l'atmosphère.

Prélude partie C

Apparaît alors un petit motif rapide orientalisant, une sorte de broderie qui fait glisser progressivement la ligne mélodique vers le grave. Ce n'est pas une trouvaille immense (Ravel dans le cycle de mélodies Shéhérazade et Rabaud dans l'opéra Mârouf, savetier du Caire en emploient de très semblables), mais elle a beaucoup de charme et de pouvoir évocateur pour des oreilles occidentales.

Manifestement jouée par un hautbois, peut-on deviner, tandis que les violons en sourdine s'agitent dans le suraigu. Elle est à la fois paisible puisque la ligne mélodique prend son temps, et frétillante par l'accompagnement discret des cordes en trémolo.

Nous aboutissons alors, en glissant vers le grave (le procédé est assez comparable à certains motifs descendants dans les Adieux de Wotan à la fin de la Walkyrie, notamment celui du sommeil) à un radieux ut majeur.

Récitatif descriptif de Thierry

Thierry, baryton (créé par rien de moins que Vanni-Marcoux), rêve seul sur sa chaire seigneuriale.

L'Orient ! Djamina !
Terres de Palestine,
Lèvres de belles courtisanes,
Que vous êtes loin !

Le récitatif est d'abord errant, avec des rythmes assez raffinés destinés à coller au plus près à la déclamation - c'est donc, comme dans Pelléas, une invitation à la prise de liberté pourvu que le naturel de la langue soit exalté. Les intervalles sont essentiellement fondés sur la tierce mineure, ce qui procure ce ton un peu mélancolique.

Thierry s'extrait avec peine d'un rêve.

Le nom mystérieux de Djamina est prononcé pour la première fois, et ne sera explicité qu'à la fin de son monologue.

Le motif oriental C réapparaît, et se suspend pour laisser ce calme récitatif très contemplatif :

Une coupole immense de saphir :
Le ciel...
% Une immense turquoise :
La mer...

Nombreuses notes répétées, en une forme d'hébétude, de transport : Thierry n'est pas réellement éveillé, il rêve sans le concours du sommeil.

Les accords diaphanes du motif B, cette fois sans dissonance, se retrouvent pour ponctuer ces interventions.

Elle soupire,
Et le baiser de son écume tiède
Epouse l'or de la grève !

Le texte peut paraît précieux, mais il y a là une sorte de modestie dans cette expression en prose, sans circonvolutions syntaxiques ni effets de manche du vocabulaire. En tout cas, je suis personnellement assez sensible à cette expression-là, et particulièrement servie par une musique qui touche aussi juste.

La voix de Thierry, toujours avec des intervalles assez petits, s'est mêlée à cette mélopée orientale.

Progressant vers plus d'aigu et d'éclat, elle atteint soudain l'accord de la mineur.

Le soleil ! Le soleil !
Un triomphal soleil !

Et c'est un éclat paradoxal qui se produit, avec un accord parfait mineur qui, placé dans l'aigu, éblouit quasiment. Et l'on prolonge les appels glorieux au soleil sur du fa majeur, avant que l'orchestre ne se déchaîne, mêlant quintes à vide en trémolo et aux extrêmes du spectre sonore, et toujours ce mélisme oriental. On songe ici encore à "Asie" dans Shéhérazade de Ravel (après "d'amour ou bien de haine"), et ce climax est réellement saisissant, rien qu'au piano.

(La suite à venir.)


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David Le Marrec


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