Carnets sur sol

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Parlons lied IV - Ich grolle nicht

Note rédigée à l'attention toute particulière de Sylvie E***. :-)
Traduction et commentaires sur les choix opérés.


J'ai fait une tentative, comme suggéré, sur Ich grolle nicht (Heine/Schumann).

Lied fameux s'il en est, sur ce rythme obstiné, ces basses profondes, son avancée rectiligne, ses accents sur le temps qu'il faut maîtriser - la vulgarité est toujours à un pas.

Les phrases sont denses, difficile de faire une traduction musicalement adaptable sans faire allusif, voire perdre du sens.

J'ai essayé :

  • de conserver le rythme et les points d'accentuation, afin de la traduction soit chantable. Tous les vers sont chantables en dix syllabes accentuées de façon similaire à l'allemand ;
  • de ne jamais m'arranger avec le sens (ce qui serait inévitable avec une version versifiée, j'ai essayé...) ;
  • de conserver au maximum la structure, l'ordre des mots. Je m'arrête lorsque ça ne sonne plus français ou que j'aboutis à des sonorités très disgracieuses. dans de ton coeur la nuit a l'avantage de conserver l'accentuation sur les mêmes mots, mais Dieu que c'est vilain
! 

Passent donc à la trappe :

  • certains mots, sous-entendus
  • le développement exact des notions
    1. pour des raisons métriques d'abord
    2. parce qu'un poème n'est pas un traité d'équivalences allemand-français ensuite.

Ma proposition Je ne me plains est ambiguë, puisqu'elle masque peut-être le grief, pour en faire quelque chose de plus passif - le terme est généreux en français, du gémissement à l'assignation ! Je ne te juge est possible aussi, et peut-être préférable. En attendant, j'ai réalisé une première adaptation de la partition avec le présent texte - j'ai abandonné les accents, c'est plus rapide à faire, un bon mémo pour moi, mais ne vous est d'aucune utilité, d'après ce que vous m'en dites. [Edit : Je ne proteste ferait perdre de la couleur, mais serait peut-être un "moyen terme" plus pertinent. A réfléchir.]
J'ai hésité à mettre J'ai vu ma mie, ah! combien misérable., mais la musique donnait peu de place pour le phraser correctement. Les rythmes obstinés permettent la formule plus longue que j'ai choisie : J'ai vu ma mie, à tel point misérable.. Ce choix a en outre l'avantage d'éviter d'accentuer la plainte pour conserver l'ambiguïté amère du texte, entre déploration et grief.
Je le sais bien remplace Je le sais trop, qui sonnait mal, et surtout ne ménageait pas l'assonance nasale avec Je ne me plains. Les sonorités se rapprochent ainsi de nicht et längst, je vous y sais sensible. :-)
Voilà pour quelques points, en attendant le débat.

Je vous laisse juge.

Ich grolle nicht, und wenn das Herz auch bricht, / Je ne me plains - quand il se briserait ;
Ewig verlor'nes Lieb ! Ich grolle nicht. / Amour perdu_à jamais, je ne me plains.
Wie du auch strahlst in Diamantenpracht, / Si tu scintilles, en éclat de diamant
Es fällt kein Strahl in deines Herzens Nacht. / Aucun rayon dans la nuit de ton coeur.
Das weiß ich längst. / Je le sais bien.

Ich grolle nicht, und wenn das Herz auch bricht, / Je ne me plains - quand il se briserait ;
Ich sah dich ja im Traume, / Car je t'ai vue en songe,
Und sah die Nacht in deines Herzens Raume, / J'ai vu la nuit qui règne dans ton sein,
Und sah die Schlang', die dir am Herzen frißt, / J'ai vu l'aspic, qui te rongeait au coeur,
Ich sah, mein Lieb, wie sehr du elend bist. / J'ai vu ma mie, à tel point misérable ;
Ich grolle nicht. / Je ne me plains.





P.S. : Pour que vous puissiez consulter plus confortablement et réfléchir paisiblement à tout ça, je vous ai mis la note au format PDF, si ça peut vous servir...


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Commentaires

1. Le lundi 20 mars 2006 à , par Sylvie Eusèbe

Merci, merci infiniment !!!
Je réécoute le lied avec votre traduction et la partition dès que je peux, et je vous en parle après. S.

2. Le mercredi 22 mars 2006 à , par DavidLeMarrec

Je suis navré, mon antispam n'a apparemment pas de fonction "liste verte", et il vous catalogue, pour quelque obscure raison technique, avec les spammeurs - et j'en suis fort fâché, parce que vous y êtes en fort mauvaise compagnie.

Si je peux passer tous les jours, je tâcherai de le désactiver, je n'aurai qu'à enlever les faux commentaires à la main.

3. Le dimanche 26 mars 2006 à , par DavidLeMarrec

Les spammeurs sont revenus, j'ai dû rétablir le filtre...

4. Le lundi 27 mars 2006 à , par Sylvie Eusèbe

Avant tout, un grand merci pour votre article sur ce célèbre lied, c’est vraiment très gentil à vous d’avoir répondu (et si vite) à mon souhait :-) !
Quant à moi, excusez mes réponses assez courtes et peu rapides, je n’ai en ce moment guère qu’un demi-dimanche pour vous écrire… Désolée :-).

J’apprécie beaucoup les explications que vous donnez dans la présentation de votre traduction : vous résumez les difficultés à contourner et vous annoncez pourquoi vous avez fait tel ou tel choix : c’est très instructif et en plus ça limite les critiques :-) !

Je ne voudrais pas avoir l’air de m’y connaître en Allemand (surtout que ce n’est pas le cas), mais d’après mon dictionnaire, la traduction de base pour « grollen » est tout de même « garder rancune » ou « ne pas en vouloir à ». Bien sûr, c’est extrêmement difficile à placer dans un poème, et encore plus s’il est chanté ! Vous soulignez du reste le problème de la conservation du sens : « Ma proposition « Je ne me plains » est ambiguë, puisqu’elle masque peut-être le grief… ». « Je ne te juge » me semble en effet préférable, dans la mesure où le verbe juger induit une prise de recul qui peut suggérer le pardon. Mais là on fait vraiment dans la nuance !
Pour s’amuser un peu, je vous liste les 3 traductions que j’ai de ce premier vers, elles illustrent bien sa difficulté, et c’est d’ailleurs beaucoup pour lui que je vous ai proposé ce lied (vous avez parlé quelque part de « perfide » :-) non ? ) :

Livret CD van Dam / Baldwin : J’ai pardonné, dût se briser mon cœur !
Livret CD Stutzmann / Collard : Je ne te maudis pas, mon cœur dût-il se briser,
Livret récital Fontainebleau Stutzmann / Södergren : Non, je ne t’en veux point, mon cœur dût-il se fendre,
Votre traduction : Je ne me plains – quand il se briserait ;

Et c’est aussi édifiant pour les autres vers…

Mais à propos, chez vous, où est donc passé le « Herz » du premier vers ? Il n’y a pas que les cœurs qui se brisent :-)…

Cependant, je comprends votre volonté de trouver une traduction française chantable. J’ai particulièrement bien aimé le « bri » de « briserait » sur le la bémol, et les deux « jamais » sur le la puis le ré. Le « bien » qui finit la première strophe est en effet plus séduisant qu’un « trop », et j’imagine parfaitement son impact sur le sol forte tenu pendant 6 temps : aussi terrifiant que le « än » de « längst » !

J’ai vraiment aimé suivre la partition et votre traduction en même temps que l’écoute du lied (et je suis certaine que vous devinez dans quelle version…). Ça fonctionne parfaitement, et il est inutile de jeter un coup d’œil au texte allemand, sans pour autant en perdre une miette, ce qui ne serait pas acceptable. Bravo !

Pour finir, deux choses minuscules. Vous me direz qu’en matière d’amour, tous les poèmes sont intemporels, mais tout de même je suis très conditionnée : « ma mie » pour « mein Lieb » me fait penser aux poèmes de l’amour courtois du Moyen-Âge, et « l’aspic » à Cléopâtre… on est bien loin du romantisme allemand (ou de ce que cela m’évoque, ce qui est sûrement encore autre chose) ! Bon d’accord, ne tenez pas trop compte de mes remarques, elles sont dues une déformation professionnelle : je travaille en archéologie :-) !

Votre intérêt pour le lied et vos traductions devraient contribuer à rendre ce fragile répertoire accessible à un plus grand nombre. Vous devriez proposer vos services aux maisons de disques et à ceux qui conçoivent les livrets des récitals, ce serait faire œuvre d’utilité musicale et publique !

Encore merci, Sylvie.










5. Le lundi 27 mars 2006 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Sylvie !

Très heureux de vous lire à nouveau ! Pour la petite histoire, les spammeurs ont passé le filtre mais pas vous...

Oui, "je ne me plains" n'est pas spontanément compréhensible comme une plainte juridique, et pourtant, c'est un sens qu'il a aussi !

Sinon, j'ai proposé "je ne proteste", qui est à peu près équidistant de "je ne me plains" et de "je ne te juge".

"Livret CD van Dam / Baldwin : J’ai pardonné, dût se briser mon cœur !"

On peut discuter sur "j'ai pardonné", mais la traduction est parfaitement chantable !

"Livret CD Stutzmann / Collard : Je ne te maudis pas, mon cœur dût-il se briser,"

Un peu romancé pour le premier hémistiche.

"Livret récital Fontainebleau Stutzmann / Södergren : Non, je ne t’en veux point, mon cœur dût-il se fendre,"

Pas mal du tout.

"Et c’est aussi édifiant pour les autres vers…"

Edifiant, en quel sens ?


"Mais à propos, chez vous, où est donc passé le « Herz » du premier vers ? Il n’y a pas que les cœurs qui se brisent :-)…"

Eh oui, mais à moins de supprimer le conditionnel, je n'ai pas trouvé de solution...
Le livret Van Dam/Baldwin offre une bonne solution en inversant "coeur" et "briser". Les deux autres ne répondent pas à notre cahier des charges, puisqu'elles sont métriquement libres (et pas toujours plus précises, comme la n°2).

"Cependant, je comprends votre volonté de trouver une traduction française chantable."

Ici, j'ai conservé scrupuleusement la métrique, contrairement aux précédentes où j'avais opéré quelques modifications. Du coup, je n'ai pas eu besoin de modifier une note.


"J’ai particulièrement bien aimé le « bri » de « briserait » sur le la bémol, et les deux « jamais » sur le la puis le ré. Le « bien » qui finit la première strophe est en effet plus séduisant qu’un « trop », et j’imagine parfaitement son impact sur le sol forte tenu pendant 6 temps : aussi terrifiant que le « än » de « längst » !"

Je m'en doutais. :-)


"J’ai vraiment aimé suivre la partition et votre traduction en même temps que l’écoute du lied (et je suis certaine que vous devinez dans quelle version…). Ça fonctionne parfaitement, et il est inutile de jeter un coup d’œil au texte allemand, sans pour autant en perdre une miette, ce qui ne serait pas acceptable. Bravo !"

Merci, dans ce cas-là, nous pourrons remettre ça. Mais je ne suis pas assez familier de l'autre lied que vous me proposiez pour le tenter tout de suite. Si vous avez d'autres suggestions...


"Pour finir, deux choses minuscules. Vous me direz qu’en matière d’amour, tous les poèmes sont intemporels, mais tout de même je suis très conditionnée : « ma mie » pour « mein Lieb » me fait penser aux poèmes de l’amour courtois du Moyen-Âge, et « l’aspic » à Cléopâtre… on est bien loin du romantisme allemand (ou de ce que cela m’évoque, ce qui est sûrement encore autre chose) ! Bon d’accord, ne tenez pas trop compte de mes remarques, elles sont dues une déformation professionnelle : je travaille en archéologie :-) !"

Il me semble avoir déjà vu cela en traduction pour des poèmes de cette époque, mais je vous accorde bien volontiers que ce n'est pas idéal, et que l'archaïsme va à l'encontre de la fluidité naturelle recherchée par les romantiques.
Je n'y ai pas vu de solution pour l'instant.


"Votre intérêt pour le lied et vos traductions devraient contribuer à rendre ce fragile répertoire accessible à un plus grand nombre. Vous devriez proposer vos services aux maisons de disques et à ceux qui conçoivent les livrets des récitals, ce serait faire œuvre d’utilité musicale et publique !"

C'est très gentil, merci à vous. Mais je crains que leurs réseaux ne soient déjà encombrés, et que mon CV en la matière ne les impressionne guère.

En revanche, si nous continuons à en produire, je peux peut-être les proposer sous une forme ou une autre à ceux qui voudraient se familiariser avec ce répertoire.

6. Le vendredi 18 avril 2008 à , par camille rossignol

Bonjour, je suis actuellement entrain de travailler sur les oeuvres de Schumann. Pourriez- vous me dire, selon vous, comment texte et musique sont ils liés, par quels procédés musicaux comprend on le texte...Je vous remercie.
C. Rossignol

7. Le vendredi 18 avril 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Bonjour Camille,

Ce sujet a déjà été abordé abondamment sur Carnets sur sol ; en fouillant, vous devriez trouver des pistes.

Concernant Schumann et le lied, il y a même un article précisément consacré à la question du rapport texte / musique.

8. Le samedi 28 mars 2009 à , par SR

Bonjour,

A titre purement indicatif, et pour éventuellement relancer votre discussion, sachez qu'un jeune auteur-compositeur à adapté en français (et quelque peu etoffé) "Ich Grolle Nicht" sur son premier album. Cela devient "Sans rancune"

L'artiste en question : Bastien Lucas (http://www.bastienlucas.fr)
Le texte en français : http://bastienlucas.free.fr/chansons.php?rech_chanson=53&rech_type=3
La maquette du morceau en français : http://bastienlucas.free.fr/grenier.php?rech_grenier=25&rech_type=01.%20AUDIO

9. Le dimanche 29 mars 2009 à , par DavidLeMarrec

Bonjour SR !

Merci pour la référence, c'est très intéressant, le squelette du texte est totalement refondu dans les codes de la chanson, avec un résultat plus proche du poncif que ne l'était Heine des autoroutes romantiques, mais très révélateur des différences de perception / conception.

Je remarque aussi que la durée est doublée, et que ce qui est un intermède un peu violent chez Schumann (en contradiction volontaire avec son texte) devient une chanson nostalgique, presque tendre, autour d'un refrain.
On pourrait dire que là où l'accent et le rythmique l'emportent chez Schumann (les croches sur le temps, les octaves basses), le mélodique prend le pas chez Bastien Lucas.

Très bonne idée de prolongement !

10. Le dimanche 29 mars 2009 à , par SR

Bonjour,

De rien David !
De mémoire, dans une interview, Bastien Lucas disait effectivement avoir voulu rallonger tout ça car il se sentait frustré de n'entendre que si peu une si jolie mélodie.

Sur son album, il est d'ailleurs allé encore plus loin en arrangeant le morceau sans piano, juste des guitares, mandoline, batterie, etc. (En écoute par ici : http://www.deezer.com/track/316904).

Il est intéressant du coup de noter la réaction des gens qui ne connaissent pas l'histoire de cette chanson (celle de Bastien Lucas), et qui sont à mille lieux de s'imaginer qu'elle puisse être une pièce de classique à l'origine tellement elle sonne actuelle (de par ses arrangements ?).

C'est également flagrant lorsqu'au sein d'un même concert, Bastien se fait apparement plaisir à chanter au cours de la soiré la version originale en allemand, après avoir proposé la sienne adaptée en français, en jouant sur les nuances d'accent, de rythmique et de "violence" auxquelles tu fais référence justement.

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David Le Marrec


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