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Rostand-Ibert-Honegger - L'Aiglon - Wagram imaginaire

A propos de l'Acte IV.


La pièce de Rostand est reprise mot pour mot, simplement coupée (le débit chanté étant toujours plus lent que parlé), dans cette émouvante fresque. Le texte est très touchant, et agencé avec une concision admirable.

Mise à jour du 27 juillet 2010 : Les compositeurs, grâce au ciseau d'Henri Cain, librettiste incontournable d'alors, ont ramené de six à cinq le nombre d'actes (l'acte III de Rostand est supprimé), et se sont ici clairement partagé le travail, avec les actes extrêmes confiés à la délicatesse diaphane de Jacques Ibert, les actes II et IV, d'affrontement, réalisés par Arthur Honegger. Le brillant bal de l'acte III étant le fruit d'une collaboration plus croisée mais est aussi, selon d'autres sources, essentiellement attribuée à Honegger (il est vrai que stylistiquement, il domine à cet endroit).

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Acte IV. Le Duc de Reichstadt, rattrapé lors de sa fuite sur la plaine même de Wagram, assiste au suicide de son ami le vieux grenadier Flambeau, préférant son couteau au peloton autrichien. En tâchant de réveiller ses souvenirs glorieux, le Duc, lui-même autant enivré de gloire que de douleur, croit voir sourdre de la terre la mémoire de Wagram. Des choeurs en coulisses répètent les souffrances du mourant, témoignage du legs sanglant du père. Pris de délire, lui, victime expiatoire, entend les plaintes se changer en hymne et tandis que la Marseillaise retentit, et se précipite contre le régiment autrichien qui approche - son propre régimentelet qui lui a été confié par les autorités autrichiennes. L'acte se clôt par le retour à l'ordre du Duc, changé en colonel autrichien automate.

Outre l'attachant vétéran et le personnage idéaliste et fragile du Duc, on ne peut qu'être admiratif devant l'écriture de la scène, tour à tour dans une polytonalité vénéneuse (avant l'extrait de la Radioblog), dans un mode récitatif captivant et dans une évocation militaire depuis les coulisses. La plupart des enjeux moraux de la politique extérieure napoléonienne sont brassés, sans contradiction, sans prise de parti : l'exaltation de la gloire, l'horreur de la mutilation, le dérisoire des gains, l'accusation de la postérité, l'expiation de la race entière de Bonaparte comme preuve de sa bonne foi, le poids écrasant de son souvenir dans le siècle...
Ce qui est très fort, c'est surtout de passer en revue tout cela, de façon fluide et sans aucun aspect théorique : ce sont purement les situations dramatiques qui nourrissent la réflexion, ensuite. Avec cette apparition à la fois délirée et pertinente, cette incarnation collective des soldats morts à Wagram par le choeur en coulisse ; des plaintes, des reproches muets, une fidélité auxquels répond le Duc sans jamais se faire entendre, jusqu'à prendre enfin conscience de son statut de prolongement expiatoire de son père - par fatalité et par devoir. Ce constat, qui éclaire enfin le ressort des quatre autres actes, se fait, de façon bouleversante, sur la montée des hymnes patriotiques qui, à rebours, entérinent la responsabilité et le destin du fils. On le voit, lorsque celui-ci console le mourant, il le fait une fois de plus en se rendant transparent, en prônant le sacrifice pour le défunt père : il était à l'acte III le petit colonel incapable d'être le Petit Caporal, ici il est l'interprète des mânes de l'Empereur qu'il ne rejoindra jamais dans la gloire. Ces traits sont le symptôme d'une impossibilité à vivre pour cette âme impétueuse, qui ne peut rien être d'autre qu'un reflet fugace d'un temps révolu.

Aucun pathos, d'ailleurs. Au moment du suicide de Flambeau, la musique joue une ritournelle gaie sur le trait d'esprit qu'il lance au Duc. La simplicité de la scène n'en est que plus bouleversante. En vérité, je suis très admiratif.

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Mise à jour du mardi 27 juillet 2010 :


L'acte IV dans la version donnée à Marseille le 3 octobre 2004.
Alexia Cousin (le duc de Reichstadt), Alain Vernhes (Flambeau), Doris Lamprecht (Comtesse Camerata), Marc Barrard (Metternich). Choeurs et orchestre de l'Opéra de Marseille dirigés par Patrick Davin.
Après la polytonalité du début, l'extase du rêve face au vent, on assiste à la superposition, à la fin de l'acte, du Chant du départ, de la Marseillaise et de la déclamation du duc. Très impressionnant.


Et ci-suit le texte, mieux mis en forme (acte V chez Rostand). On a choisi le texte original de façon à ce que vous puissiez observé les choix faits par les deux compositeurs.

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SCENE PREMIERE
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LE DUC, FLAMBEAU, PROKESCH.


Tous les trois, immobiles dans leurs manteaux, attendent. Silence,
pendant lequel on entend le vent souffler.

LE DUC, ouvrant son manteau pour que le vent s'y engouffre, et le
refermant brusquement.

Tiens! je prends de ton vent, Wagram, dans mon manteau!

A Flambeau qui regarde, sur la route, vers la gauche.

Les chevaux?

FLAMBEAU
Pas encor. Nous arrivons trop tôt.

LE DUC
Au premier rendez-vous que me donne la France,
Je dois, comme un amant, arriver en avance!

Il se met à se promener de long en large et arrive devant le poteau. Il
s'arrête.

Leur poteau!... jaune et noir!... Ah! je vais donc pouvoir
Marcher sans rencontrer un poteau jaune et noir!
Sur de doux poteaux blancs des noms charmants vont luire.
Oh! lire Chemin de Saint-Cloud! au lieu de lire

Il monte sur une pierre pour lire l'écriteau.

+ Route de Grosshofen! +

Tout d'un coup se souvenant.
Tiens! mais... mon régiment
Se rend à Grosshofen, à l'aurore!

FLAMBEAU
Comment?

LE DUC
J'ai donné l'ordre hier, quand j'ignorais encore...

FLAMBEAU
Nous serons loin lorsqu'ils passeront, à l'aurore.

Un homme sort de la petite cabane, un vieux paysan, à barbe blanche,
et manchot.

LE DUC
Cet homme?

FLAMBEAU
Il est à nous. Sa cabane nous sert
De rendez-vous. -- Ancien soldat. Dans ce désert
Explique la bataille aux étrangers.

LE PAYSAN, apercevant un groupe, étend machinalement sa main
vers l'horizon, et commence, d'une voix de guide.

A gauche...

FLAMBEAU, s'avançant.
Non; moi, je la connais!

Le paysan, le reconnaissant, sourit et salue. Flambeau allume son petit
brule-gueule français à la longue pipe allemande du vieux.

PROKESCH, à Flambeau.
Qu'est-ce qui le débauche
Du service autrichien?

LE PAYSAN, qui a entendu.
Monsieur, j'étais mourant
Je me traînais par là. Napoléon, le Grand
Vint à passer...

FLAMBEAU
Toujours il parcourait la plaine
Le lendemain.

LE PAYSAN
Le grand Empereur prit la peine
D'arrêter son cheval, et devant lui, -- devant!
Il me fit amputer par son docteur...

FLAMBEAU
Yvan.

LE PAYSAN
Donc, si son fils s'ennuie à Vienne, qu'il émigre!
Moi, je l'aide!...

A Flambeau, fièrement, en tapant sur sa manche vide.

Le bras -- coupé -- devant lui!

FLAMBEAU
Bigre!
On n'a pas tous les jours la satisfaction
D'avoir le bras coupé devant Napoléon!

LE PAYSAN, avec un geste résigné.
La guerre!...

Les deux vétérans se sont assis sur le petit banc qui tient à la cabane, et
côte à côte, ils fument, laissant de temps en temps échapper
rêveusement un mot.

On se battait!...

FLAMBEAU
On mourait.

LE PAYSAN
Nous mourûmes.

FLAMBEAU
On allait!...

LE PAYSAN
Nous aussi.

FLAMBEAU
On tirait, dans des brumes !...

LE PAYSAN
Nous aussi.

FLAMBEAU
Puis, après, quelque officier noirci
Venait nous dire : On est vainqueur!

LE PAYSAN
A nous aussi.

FLAMBEAU, se levant, indigné.
Hein?

Il hausse les épaules et souriant.

Au fait!...

Et serrant la main au vieux.

Si quelqu'un nous entendait!

LE DUC, immobile, au fond.
J'écoute.

LE PAYSAN, philosophiquement, regardant ses fleurs.
Bah! mes géraniums poussent bien!

FLAMBEAU, hochant la tête.
Je m'en doute!

Il montre le coin ou fleurissent les géraniums.

Tiens! à cet endroit même onze petits tambours!

LE DUC, se rapprochant.
Onze petits tambours?

FLAMBEAU
Je les revois toujours!
C'étaient, sous leurs shakos, onze boucles pareilles
Entre l'écartement naïf de leurs oreilles;
Onze, qui sans savoir ni le but ni le plan,
Marchaient, heureux de vivre, en faisant ran plan plan!
On les blaguait un peu, car, ayant su lui plaire,
Ils étaient les chouchous de notre cantinière;
Mais lorsqu'ils tricotaient la charge, ces tapins,
Lorsqu'ils tapaient, pareils à des petits lapins,
Sur leurs onze tambours de leurs vingt-deux baguettes,
Ce tonnerre faisait frémir nos baïonnettes,
Dont les zigzags d'acier semblaient dire, dans l'air
« Nous n'avons pas pour rien la forme d'un éclair! »
C'est là que le crachat d'un gros tousseur de bronze
Prit ces onze tambours en file, et...

Avec un geste qui fauche.

Tous les onze!

Il se tait une seconde, pieusement, et reprend plus bas.

Il fallait voir la cantinière!... ah! sacrebleu!
Elle avait relevé son grand tablier bleu,
Comme ces vieilles font qui glanent dans la plaine,
Et, folle, elle glanait des baguettes d'ébène.

Secouant son émotion.

Mais de parler de ça, ça vous enroue!...

Toussant pour s'éclaircir la voix.
Hum! Hum!

Il cueille un géranium, et avec une brusque gaieté:

Recette pour changer un vil géranium
En Légion d'honneur : on ôte trois pétales!

Il arrache trois pétales; les deux qui restent forment un minuscule
papillon rouge, et le place à la boutonnière de son pardessus en lui disant
:

Hein? Sur mon beau revers de velours, tu t'étales?...

Au Duc, lui désignant du menton cette décoration improvisée.

C'est bien celle que tu me donnas, Monseigneur?

LE DUC, mélancoliquement.
Je l'ai donnée en rêve!

FLAMBEAU
Et je la porte en fleur.

Depuis un instant, au fond, des hommes à grands manteaux arrivent,
se serrent la main, se groupent.


SCENE II
--------------

LES MEMES, MARMONT, LES CONSPIRATEURS.


UNE OMBRE, se détachant du groupe et descendant vers le Duc et
Flambeau.

+ Sainte-Hélene. +

FLAMBEAU, répondant.
+ Schoenbrünn +

LE DUC, reconnaissant celui qui s'est avancé.
+ Marmont! +

MARMONT, s'inclinant.
Duc, bonne chance!

LE DUC, désignant ceux qui restent au fond.
Ces ombres?

MARMONT
Nos amis.

LE DUC
Ils restent à distance?

MARMONT
C'est que de déranger Votre Altesse ils ont peur,
Et, Sire, que déjà vous êtes l'Empereur.

LE DUC, frissonne, et après un silence.
Empereur?... Moi?... Demain?... Je te pardonne, traître !
J'ai vingt ans et je vais régner!
Ah! mon Dieu! que c'est beau d'avoir vingt ans et d'être
Fils de Napoléon premier!

Ce n'est pas vrai que je suis faible et que je tousse!
Je suis jeune, je n'ai plus peur!
Empereur?... Moi?... Demain?... -- Comme la nuit est douce!...

LA VOIX D'UN CONSPIRATEUR, arrivant.
+ Schoenbrünn. +

UNE AUTRE VOIX, répondant.
+ Sainte-Hélene. +

LE DUC
Empereur!...
Ah! je la sens ce soir assez vaste, mon âme,
Pour qu'un peuple y vienne prier!
Il me semble que j'ai pour âme Notre-Dame!...

UNE VOIX
+ Sainte-Hélene. +

UNE AUTRE
+ Schoenbrünn. +

LE DUC
Régner!...

Régner! -- C'est dans ton vent, dont le parfum de gloire
Commence à me rapatrier
Qu'au moment de partir je devais venir boire
Wagram, le coup de l'étrier!

Régner! Qu'on va pouvoir servir de grandes causes
Et se dévouer à présent!
Reconstruire, apaiser, faire de belles choses!
Ah! Prokesch, que c'est amusant!

Prokesch, tous ces vieux rois dont les âmes sont sourdes,
Oh! comme ils doivent s'ennuyer!
J'ai les larmes aux yeux. Je me sens les mains lourdes
Des grâces que je vais signer!

Peuple qui de ton sang écrivis la Légende,
Voici le fils de l'Empereur!
Oh! toute cette gloire, il faut qu'il te la rende.
Et qu'il te la rende en bonheur!

Peuple, on m'a trop menti pour que je sache feindre!
J'ai trop souffert pour t'oublier!
Liberté, Liberté, tu n'auras rien à craindre
D'un prince qui fut prisonnier!

La guerre, désormais, ce n'est plus la conquête,
Mais c'est le droit que l'on défend!
(Ah ! Je, vois une mère, au-dessus de sa tête
Elever vers moi son enfant!)

D'autres noms, désormais, je veux qu'on s'émerveille
Que Wagram et que Rovigo
Mon père aurait voulu faire prince Corneille
Je ferai duc Victor Hugo!

Je ferai... je ferai... je veux faire... je rêve...

Il va et vient, s'enivrant, s'enfiévrant; on s écarte avec respect.

Ah ! je vais régner! J'ai vingt ans!
Une aile de jeunesse et d'amour me soulève!
Ma Capitale, tu m'attends!

Soleil sur les drapeaux! multitudes grisées!
O retour, retour triomphal!
Parfum des marronniers de ces Champs-Elysées
Que je vais descendre à cheval!

Il m'acclamera donc, ce grand Paris farouche!
Tous les fusils seront fleuris!
On doit croire embrasser la France sur la bouche
Lorsqu'on est aimé de Paris!

Paris ! j'entends déjà tes cloches!

UNE VOIX
+ Sainte-Hélene. +

UNE AUTRE
+ Schoenbrünn. +

LE DUC
Paris! Paris ! je vois.
Je vois déjà, dans l'eau troublante de la Seine,
Le Louvre renverser ses toits!

Et vous qui présentiez à mon père les armes
Dans la neige et dans le simoun,
Vieux soldats, sur mes mains je sens déjà vos larmes Paris!

UNE VOIX DANS L'OMBRE
+ Sainte-Hélene. +

UNE AUTRE
+ Schoenbrünn. +

FLAMBEAU, au Duc qui, épuisé, chancelle.
Qu'avez-vous?

LE DUC, se raidissant.
Moi?... Rien! rien!

PROKESCH, lui prenant la main.
Vous brûlez!

LE DUC, bas.
Jusqu'aux moelles!

Haut.

Mais ça s'en va quand je galope! Et les étoiles
Scintillent comme des molettes d'éperons!
Et voici des chevaux! et nous galoperons!

On vient d'amener des chevaux. Flambeau prend par la bride celui qui
est destiné au Duc et le lui amène.

PROKESCH, à Marmont, lui montrant les conspirateurs.
Pourquoi ces gens sont-ils venus?

MARMONT
Mais pour qu'on sache
Qu'ils ont trempé dans le complot!

LE DUC
Une cravache!

UN CONSPIRATEUR, lui en tendant une et se présentant dans un
salut.

Le vicomte d'Otrante!

LE DUC, avec un léger recul.
Hein? le fils de Fouché?

FLAMBEAU
Ce n'est pas le moment d'en être effarouché!

Il arrange le cheval.

L'étrier long?

LE DUC
Non, court.

UN AUTRE CONSPIRATEUR, saluant.
Cet homme qui s'incline,
C'est Goubeaux, le meilleur agent de la cousine
De Votre Majesté...

Il salue encore.
Goubeaux.

LE DUC
Bien.

GOUBEAUX, resaluant.
L'agent chef.

UN AUTRE CONSPIRATEUR, qui s'est vite avancé.
Pionnet!... Je représente ici le roi Joseph;
C'est moi qui de sa part apportai les subsides...

LE DUC, à Flambeau qui dispose les brides.
Le filet seulement!

UN AUTRE CONSPIRATEUR, s'avançant et saluant.
J'ai disposé les guides,
Les relais. Vous pourrez, au village prochain,
Vous déguiser.

Il salue en se nommant.

Morchain.

FLAMBEAU
Oui, oui, Machin!

LE CONSPIRATEUR, criant.
Morchain!

UN AUTRE
On m'a chargé des passeports : besogne ingrate! Voilà!

Il remet les passeports à Flambeau et ajoute avec satisfaction :

C'est merveilleux, aujourd'hui, comme on gratte!

Il salue.

Guibert!

TOUS, parlant à la fois autour du cheval.

Goubeaux!... Pionnet!... Morchain!...

FLAMBEAU, les repoussant.
Nous comprenons!
UN D'EUX, saisissant l'étrier pour le tenir au Duc.
Feu votre père avait la mémoire des noms!

UN AUTRE, se précipitant, et se nommant.
Borokowski! C'est moi -- que Monseigneur s'informe! --
Qui fis faire pour la comtesse l'uniforme!

LE DUC, nerveux.
C'est bon! c'est bon! de tous je me souviendrai bien!
Et mieux encor de celui-là -- qui ne dit rien!

Il désigne, de la cravache, un homme qui est resté dédaigneusement à
l'écart enveloppé dans son manteau.

Ton nom?

L'homme se découvre, s'avance, et le Duc reconnaît l'attaché français.

Quoi! vous ici?

L'ATTACHE, vivement.
Pas en partisan, Prince;
En ami seulement !... Certes pour que je vinsse
Il fallut...

FLAMBEAU
A cheval! Le ciel blanchit vers l'Est!

LE DUC
J'empoigne la crinière! Alea jacta est!

Il met le pied à l'étrier.

L'ATTACHE
Duc, à ce rendez-vous, si j'ai voulu me rendre
C'était pour vous défendre, au besoin!

LE DUC, qui allait sauter en selle, s'arrêtant.
Me défendre?

L'ATTACHE
J'ai cru que vous couriez un danger.

LE DUC, tourné vers lui, le pied toujours à l'étrier.
Un danger?

L'ATTACHE
Ce drôle -- que demain je compte endommager --
Quittait le bal tantôt sans m'envoyer le moindre
Témoin. Je lui cours donc après. Je vais le joindre,
Quand dans l'ombre il accoste un autre individu...
Et je reste cloué par un mot entendu!
Il était question de tuer Votre Altesse
Surprise au rendez-vous, ce soir.

LE DUC, avec un cri d'effroi.
Dieu! la comtesse!

L'ATTACHE
Le rendez-vous... c'était ici. Je le savais
Par vous. J'y suis venu. Tout va bien. Je m'en vais!

LE DUC
Le rendez-vous? Mais c'est le pavillon de chasse!
Ils vont assassiner la comtesse à ma place!
Rentrons!

CRI GENERAL
Oh! non!

UN CONSPIRATEUR
Pourquoi?

LE DUC, avec désespoir.
La comtesse!...

PROKESCH, voulant le retenir.
Elle peut
Se faire reconnaître...

LE DUC
Ah! tu la connais peu!
Mais cette femme-là se fera, par ces brutes,
Tuer dix fois pour que je gagne dix minutes!
Rentrons!

PLUSIEURS
Non!

LE DUC
Je ne peux pourtant -- rentrons là-bas --
Souffrir qu'on m'assassine et que je n'y sois pas!

D'OTRANTE
Tous nos efforts perdus!

UN CONSPIRATEUR, furieux
S'il faut qu'on reconspire

MARMONT
Vous ne pourrez plus fuir!

UN AUTRE
Et la France?

UN AUTRE
Et l'Empire
Ils sont tous autour de lui

LE DUC
Arrière!

MARMONT
Il faut partir!

LE DUC, avec force.
Il faut rentrer!

PROKESCH
Rentrer, c'est abdiquer peut-être à tout
La couronne

LE DUC
Partir, c'est abdiquer mon âme!

MARMONT
On peut sacrifier quelquefois...

LE DUC
Une femme?

MARMONT
Risquer, pour une femme, au moment du succès...

FLAMBEAU
Allons décidément, c'est un prince français!

LE VICOMTE D'OTRANTE, résolument au Duc.
Voulez-vous partir?

LE DUC
Non! -- Otez-vous, que je passe!

LE VICOMTE D'OTRANTE, aux autres.
S'il ne veut pas partir, qu'on l'enlève!

TOUS, se précipitant vers le Duc.
Oui! Oui!

LE DUC, levant sa cravache.
Place!
Place! ou levant ce jonc qui vous cravachera,
Je charge à la façon de mon oncle Murat!
A moi, Prokesch! Flambeau!

UN CONSPIRATEUR
De force, il faut le prendre!

LE DUC, à l'attaché français.
Et vous! vous qui veniez ici pour me défendre,
C'est en voulant m'ôter le scrupule et la foi
Qu'on veut m'assassiner vraiment! défendez-moi!

L'ATTACHE
Non, Monseigneur, partez !

LE DUC
Moi? Comment? Que je laisse?...

L'ATTACHE
Partez, je vais aller défendre la comtesse!

LE DUC
Et vous qui n'êtes pas, Monsieur, mon partisan,
Vous assureriez donc ma fuite?

L'ATTACHE
Allez-vous-en!
Ce que j'en fais, c'est pour cette femme

LE DUC
Sans doute,
Mais...

L'ATTACHE, à Prokesch.
Courons tous les deux! -- Prokesch connaît la route!

LE DUC, hésitant encore.
Je ne peux...

PLUSIEURS VOIX
Si! si! si!

MARMONT
C'est le meilleur parti!

On entend le galop d'un cheval.

TOUS
Partez donc!

LA COMTESSE, apparaissant dans l'uniforme du Duc, couverte de
boue, pale, échevelée, hors d'haleine.

Malheureux, vous n'êtes pas parti!

SCENE III
----------------

LES MEMES, LA COMTESSE


LE DUC, éperdu.
Vous!... Mais on m'avait dit!... Pouvais-je fuir?

LA COMTESSE, rageusement.
Oui, certes!

LE DUC
Une femme...

LA COMTESSE, avec mépris.
Une femme! eh bien, la grande perte!

LE DUC, balbutiant.
Mais je...

LA COMTESSE
Mais vous deviez m'abandonner!

LE DUC
Songez...

LA COMTESSE, furieuse.
Je songe au temps perdu!

LE DUC
Vos dangers...

LA COMTESSE
Quels dangers?

LE DUC
Nos alarmes pour vous étaient...

LA COMTESSE, fièrement.
Quelles alarmes?
Flambeau n'a-t-il donc pas été mon maître d'armes?

LE DUC
Mais cet homme ?...

LA COMTESSE
Partez!

LE DUC
Qu'avez-vous fait?

LA COMTESSE
Oh rien!
Il a tiré son sabre -- et j'ai tiré le mien!

LE DUC
Pour moi!... tu t'es battue?

LA COMTESSE
«Oh! oh! le fils du Corse!»
Grondait-il, «j'ignorais qu'il fût de cette force! »
« Il ne s'en doutait pas lui-même! ». . Mais ma voix...

LE DUC, voyant du sang à la main de la Comtesse.
Ah! vous êtes blessée!

LA COMTESSE, secouant dédaigneusement le sang.
Oh! ce n'est rien, les doigts!
... Mais ma voix me trahit « Une femme?» Il recule.
- « Défends-toi donc! » -- «Je ne peux pas, c'est ridicule!
Cette femme n'est pas le chevalier d'Eon! »
- « Défends-toi! cette femme est un Napoléon! »
Sentant sa lame, alors, par la mienne rejointe,
Il fonce!... et je lui fais...

FLAMBEAU
Le coup de contre-pointe!

LA COMTESSE, mimant le coup.
Un! deux!

FLAMBEAU
Vous avez dû l'étonner rudement!

LA COMTESSE
Il ne reviendra pas de son étonnement!

LE DUC, se rapprochant, à voix basse.
Dieu! -- mais la jeune fille, alors?

LA COMTESSE, haussant les épaules, a voix haute.
Que vous importe?

LE DUC
Chut! -- Est-elle venue?

LA COMTESSE, après une seconde d'hésitation.
Eh bien... non! Quand la porte
S'écroula tout à coup sous un poing furieux
J'étais seule!

LE DUC
Elle n'est pas venue! Ah ?...

Et avec un léger dépit mélancolique.

Tant mieux!

LA COMTESSE
Mais des gens arrivaient au bruit. Si l'on m'arrête,
Le plan est découvert trop tôt! Je perds la tête.
Je sors en tâtonnant. J'entends je ne sais qui
Crier d'aller chercher Monsieur de Sedlinsky...
Et je fuis en prenant votre cheval de selle!
-- Je l'ai crevé! -- je n'en peux plus!...

LE DUC
Elle chancelle!

Prokesch et Marmont la soutiennent.

LA COMTESSE, défaillante.
Après ce que j'ai fait, ah ! j'espérais au moins
Apprendre son départ, ici, par les témoins!

UN DES CONSPIRATEURS, qui faisait le guet sur la route,
accourant, à la Comtesse.

Vous êtes poursuivie! et dans une minute...

Mouvement de tous pour fuir.

LE DUC, criant.
Soignez-la! cachez-la! là, dans cette cahute!

Il montre la cabane que le paysan leur ouvre vivement.

LA COMTESSE, qu'on emporte à moitié évanouie vers la cabane.

Partez!

LE DUC, interrogeant anxieusement ceux qui l'emportent.
Elle n'a rien?

LA COMTESSE
Mais partez donc! ah! si
Votre père, Monsieur, pouvait vous voir ici,
Faible, attendri, nerveux, flottant comme vous l'êtes...
Mais cela lui ferait hausser les épaulettes!

LE DUC, s'élançant pour fuir.
Adieu!

SCENE IV
---------------

LES MEMES, SEDLINSKY, DES POLICIERS.


FLAMBEAU, se retournant et apercevant des policiers qui sont arrivés
en courant.

Nous sommes pris!

En un clin d'oeil, la petite bande est cernée.

LA COMTESSE, avec désespoir. Trop tard!

SEDLINSKY, s'avançant vers elle.
Oui, Monseigneur!

LA COMTESSE, au Duc, avec rage.
Ah! songe-creux! idéologue! barguigneur!

SEDLINSKY, qui s'est retourné vers celui qu'apostrophe la Comtesse,
aperçoit le Duc. Il recule en s'écriant

Votre Altesse...

Se retournant vers la Comtesse.
Votre Alt...

Se retournant vers le Duc.
Votre Al...

FLAMBEAU
Ça, ça le trouble!

SEDLINSKY, souriant et commençant à comprendre.
Tiens!...

FLAMBEAU
Vous avez soupé, Monsieur : vous voyez double!

SEDLINSKY
Tiens! tiens!

Après avoir, d'un coup d'oeil rapide, noté tous ceux qui sont là.

Retirez-vous d'abord, Monsieur Prokesch.

Prokesch s'éloigne après un regard d'adieu au Duc.

FLAMBEAU, avec un soupir.
Ah! nous ne serons pas sacré par l'oncle Fesch!

SEDLINSKY, à deux policiers, leur désignant l'attaché français.
Reconduisez Monsieur.

A l'attaché.

Vous, dans cette aventure?
Votre gouvernement le saura.

LE DUC, s'avançant vivement.
Je vous jure
Que Monsieur n'est pas du complot, et je ne puis...

L'ATTACHE
Oh! pardon! maintenant qu'on arrête, j'en suis!

LE DUC, lui serrant la main avant qu'an ne l'emmène.
Au revoir donc!

A Sedlinsky, avec mépris.

Allons, policier, fais du zèle!

SEDLINSKY, à deux autres agents, en leur montrant la Comtesse.
Vous, vous ramènerez le faux prince... chez elle.

Deux hommes s'avancent et vont empoigner brutalement la Comtesse.

LE DUC, d'une voix qui les fait reculer.
Avec tous les égards qu'on me doit!

LA COMTESSE, tressaillant à cette voix impérieuse.
Ce ton bref!...

Elle se jette dans ses bras en pleurant.

Ah! malheureux enfant, tu pouvais être un chef!

Elle sort, suivie de deux policiers.

SEDLINSKY, affectant de ne pas regarder le reste des conspirateurs.
Pour les autres... fermons les yeux!... qu'on en profite!

Les conspirateurs chuchotent entre eux.

L'UN D'EUX
Je crois...

UN AUTRE, hochant la tête avec gravité.
... Dans l'intérêt du parti...

UN TROISIEME
Filons vite!

Leur nombre diminue immédiatement. Le reste sort avec une lenteur
plus décente. D'Otrante a pris le bras de Marmont. Ils causent avec de
grands gestes nobles. On entend :

... Se réserver... Plus tard... Le moment opportun...

Et il n'y a plus personne.

FLAMBEAU, à Sedlinsky.
Et maintenant, rouvrez les yeux!... Il en reste un!

LE DUC
Oh! fuis! pour moi!

FLAMBEAU
Pour vous?

Après une seconde d'hésitation, il va suivre les autres. Mais Sedlinsky,
à qui un des policiers vient de parler bas, crie :

Halte!

On barre le chemin à Flambeau. Dix pistolets se braquent sur lui.
Sedlinsky au policier qui lui a parlé:

C'est lui!

LE POLICIER
Peut-être.

Il tire de sa poche un papier qu'il passe à Sedlinsky en disant :

Réclamé par Paris...

SEDLINSKY, parcourant des yeux le signalement, à la lueur d'une
lanterne sourde que tient le policier.

Comment le reconnaître?

Il lit.

Nez moyen... front moyen... oeil moyen...

FLAMBEAU, goguenard.
Pas moyen!

SEDLINSKY, feignant de lire à la suite.
Deux balles... dans le dos.

FLAMBEAU, bondissant.
Ça, c'est faux.

SEDLINSKY, souriant.
Je sais bien.

FLAMBEAU, voyant qu'il s'est trahi.
Je suis perdu. -- C'est bon. -- Du luxe! Une débauche!
Fleurissons l'arme avant de la passer à gauche.

LE DUC, à Sedlinsky.
Le livrer à la France!

SEDLINSKY
Oui.

LE DUC
Comme un criminel?
Vous n'avez pas le droit!

SEDLINSKY
Mais nous le prendrons.

LE DUC
Ciel!

FLAMBEAU
Il était immoral que tu t'accoutumasses
A ne jamais purger, Flambeau, tes contumaces

SEDLINSKY, qui vient de consulter de nouveau le signalement.
Il n'est pas décoré, d'ailleurs. Port illégal!

A un policier, lui désignant la boutonnière de Flambeau.

Otez-lui donc ce rouge!

FLAMBEAU
Otez. Ça m'est égal.

D'un géranium prestement cueilli, il refleurit le revers de son
pardessus.

Ça repousse tant que je veux sur ma pelure!

SEDLINSKY
Otez-lui son manteau!

On arrache à Flambeau le manteau qu'il avait emporté du bal, et il
apparaît dans son uniforme de grenadier. Sedlinsky sursaute.

Hein? Quoi?

FLAMBEAU, souriant.
J'ai plus d'allure.

LE DUC, avec angoisse.
Mais que va-t-on te faire?

FLAMBEAU, froidement.
A Ney, que lui fit-on?

LE DUC
Non! ce n'est pas possible!

FLAMBEAU
Un feu de peloton!

Rrrran!

LE DUC, poussant un cri.
Ah!

FLAMBEAU
J'ai toujours fait aux balles la risette;
Mais ces françaises-là... non, pas de ça, Lisette!

Et sa main, doucement, gagne sa poche.

LE DUC, courant à Sedlinsky, suppliant.
Vous n'allez pas livrer cet homme?

SEDLINSKY
Sans surseoir.

FLAMBEAU
Séraphin, c'est la fin! Flambé, Flambeau! Bonsoir!

Sans qu'on s'en aperçoive, il a tiré et ouvert son couteau. Il a l'air de se
croiser tranquillement les bras; sa main droite, où brille la lame, disparaît
sous son coude gauche, on voit les bras se resserrer sur la poitrine, pour
appuyer. Et il reste debout, très pâle, les bras croisés.

SEDLINSKY
Marchons!

On pousse Flambeau pour qu'il marche.

LE DUC
Mais qu'a-t-il donc? Il chancelle?

UN POLICIER, grossièrement.
Il titube!

FLAMBEAU, envoyant d'un revers de main le chapeau du policier à
vingt pas.

Le Duc vous parle! Otez cette espèce de tube!

Dans le geste qu'il fait, il découvre sa poitrine : elle est tachée de rouge,
à gauche.

LE DUC
Flambeau! tu t'es tué!

FLAMBEAU
Pas du tout, Monseigneur!
Mais je me suis refait la Légion d'honneur!

Il tombe.

LE DUC, s'élançant devant lui et arrêtant Sedlinsky et les policiers qui
vont pour le relever.

Je ne veux pas qu'un seul de vos hommes le touche!
Ce clair soldat touché par un policier louche!...
Je ne veux pas. -- Laissez-nous seuls. -- Allez-vous en!

FLAMBEAU, d'une voix étouffée.
Monseigneur...

SEDLINSKY, désignant à ses hommes le vieux paysan qui s'est
approché de Flambeau avec émotion.

Emmenez ce gueux de paysan!

On sépare les deux vieux soldats et on entraîne l'Autrichien.

LE DUC
J'attendrai là mon régiment. L'aube est prochaine.
L'étendard saluera de son bouquet de chêne
Sur l'air triste et guerrier que mes Hongrois joueront...

Il regarde Flambeau.

Et ce sont des soldats qui le ramasseront!

SEDLINSKY, bas à un policier.
Les chevaux?

LE POLICIER, bas.
Supprimés.

SEDLINSKY
Bien. Alors qu'on le laisse!
Il ne peut fuir.

Haut, avec une affectation de douceur.
On peut céder à Son Altesse...

LE DUC, violemment.
Allez-vous-en!

SEDLINSKY, reculant, et d'un ton de condoléances.
Oui... oui... je comprends votre émoi!

LE DUC, le balayant du geste.
Je vous chasse!

SEDLINSKY, _ voulant se redresser.
Pardon...

LE DUC, montrant la plaine de Wagram.
Je suis ici chez moi!

Sedlinsky et ses hommes s'éloignent.

SCENE V
---------------

LE DUC, FLAMBEAU


FLAMBEAU, se soulevant sur les poignets.
C'est drôle tout de même, -- ici -- sur cette terre,
Où je me suis déjà fait tuer pour le père,
De venir retomber pour le fils aujourd'hui!

LE DUC, agenouillé près de lui, avec désespoir.
Non! ce n'est pas pour moi que tu meurs, c'est pour lui!
Pas pour moi! pas pour moi! je n'en vaux pas la peine!

FLAMBEAU, _ avec égarement.
Pour lui?

LE DUC, vivement.
Mais oui, pour lui!

Et dans une brusque inspiration.

C'est Wagram, cette plaine!

Il lui crie tout bas.

Wagram!

FLAMBEAU, rouvrant des yeux vagues.
Wagram!...

LE DUC, d'une voix pressante, essayant de ramener dans le passé
cette âme qui vacille.

Vois-tu Wagram?... Reconnais-tu
La plaine, la colline et le clocher pointu?

FLAMBEAU
Oui...

LE DUC
Sens-tu, sous ton corps, la terre qui tressaille?
C'est le champ de bataille!... Entends-tu la bataille?

FLAMBEAU, _ dont les yeux se réveillent.
La bataille!...

LE DUC
Entends-tu ces confuses rumeurs?

FLAMBEAU, se cramponnant à cette belle illusion.
Oui... Oui... c'est à Wagram, n'est-ce pas, que je meurs?

LE DUC
Vois-tu passer, traînant son cavalier par terre,
Ce cheval schabraqué d'une peau de panthère?

Il se relève, et il raconte à Flambeau couché dans l'herbe :

Nous sommes à Wagram. L'instant est solennel.
Davoust s'est élancé pour tourner Neusiedel.
L'Empereur a levé sa petite lunette.
On vient de te blesser d'un coup de baïonnette.
Je t'ai transporté là sur ce talus, et j'ai...

FLAMBEAU
Est-ce que les chasseurs à cheval ont chargé?

LE DUC, montrant du doigt de lointains brouillards.
Tout ce bleu qui du blanc des baudriers se raye,
Ce sont des tirailleurs, là-bas!

FLAMBEAU, avec un faible sourire.
Général Reille.

LE DUC, ayant l'air de suivre la bataille.
Mais l'Empereur devrait envoyer Oudinot!
Mais il laisse enfoncer sa gauche!

FLAMBEAU, clignant de l'oeil.
Ah! le finaud!

LE DUC
On se bat! on se bat! Macdonald se dépêche,
Et Masséna blessé passe dans sa calèche!

FLAMBEAU
Si l'Archiduc s'étend sur sa droite, il se perd!

LE DUC, criant.
Tout va bien!

FLAMBEAU, vivement.
On se bat?

LE DUC, avec une fièvre croissante.
Le prince d'Auersperg
Est pris par les lanciers polonais de la Garde!

FLAMBEAU, essayant de se soulever.
Et l'Empereur? que fait l'Empereur?

LE DUC
Il regarde!

FLAMBEAU, soulevé sur les poignets.
L'Archiduc se prend-il au piège du Petit?

LE DUC
Tu vois, cette poussière, au loin, c'est Nansouty!

FLAMBEAU, avidement.
L'Archiduc étend-il l'aile de son armée?

LE DUC
Tu vois, c'est Lauriston, là-bas, cette fumée!

FLAMBEAU, haletant.
Et l'Archiduc?... que fait l'Archiduc ?... le vois-tu?

LE DUC
L'Archiduc élargit son aile!

FLAMBEAU
Il est foutu!

Il retombe.

LE DUC, avec ivresse.
Cent canons au galop!

FLAMBEAU, se débattant sur le sol.
Je meurs !... J'étouffe!... A boire!
-- Et... que fait... l'Empereur?

LE DUC
Un geste.

FLAMBEAU, fermant doucement les yeux.
La victoire!

Silence.

LE DUC
Flambeau!...

Silence. Puis, le râle de Flambeau s'élève. Le Duc regarde autour de lui
avec effroi. Il se voit seul dans cette immense plaine avec ce mourant. Il
frissonne, il recule un peu.

Mais ce soldat couché là, maintenant,
Me fait peur! -- Eh bien! quoi! ça n'a rien d'étonnant
Qu'un grenadier français dans cette herbe s'endorme,
Et cette herbe connaît déjà cet uniforme!

Il se penche sur Flambeau en lui criant :

Oui, la victoire!... Au bout des fusils, les shakos!

FLAMBEAU, dans son râle.
A boire!

DES VOIX, dans le vent.
+ A boire!... A boire! +

LE DUC, tressaillant.
Oh! -- Quels sont ces échos?

UNE VOIX, très loin.
+ A boire! +

LE DUC, essuyant une sueur à son front.
Dieu!

FLAMBEAU, d'une voix rauque.
Je meurs...

DES VOIX, de tous côtés, dans la plaine.
+ Je meurs... Je meurs... +

LE DUC, avec épouvante.
Son râle
Se multiplie au loin...

UNE VOIX, se perdant.
+ Je meurs... +

LE DUC
sous le ciel pâle!
-- Ah! je comprends!... Le cri de cet homme qui meurt
Fut, pour ce val qui sait tous les râles par coeur,
Comme le premier vers d'une chanson connue;
Et quand l'homme se tait, la plaine continue!

LA PLAINE, au loin.
+ Ah!... ah!... +

LE DUC
Ah ! je comprends!... plainte, râle, sanglot,
C'est Wagram, maintenant, qui se souvient tout haut!

LA PLAINE, longuement.
+ Ah!... +

LE DUC, regardant Flambeau qui s'est raidi dans l'herbe.
Il ne bouge plus!

Avec terreur.
Il faut que je m'en aille!
Il a vraiment trop l'air tué dans la bataille!

Sans le quitter des yeux, il s'éloigne, à reculons, en murmurant.

Ce devait être tout à fait comme cela!
Cet habit bleu... ce sang...

Et tout d'un coup il prend la fuite. Mais il s arrête, comme si le soldat
mort était encore devant lui.

Un autre...

Il veut s'enfuir d'un autre côté, mais il recule encore en criant

Un autre, là!...

Une troisième fois il est arrêté.

Là...

Il regarde autour de lui.

Partout, s'allongeant, les mêmes formes bleues...
Il en meurt!...

Reculant toujours comme devant un flot qui monte, il s'est réfugié au
sommet du tertre d'où il découvre toute la plaine.

Il en meurt ainsi pendant des lieues!.

TOUTE LA PLAINE
+ Je meurs... Je meurs... Je meurs... +

LE DUC
Ah! nous nous figurions
Que la vague immobile et lourde des sillons
Ne laissait rien flotter! Mais les plaines racontent,
Et la terre, ce soir, a des morts qui remontent!

LA TERRE, sourdement.
Ah!

Un murmure de voix indistinctes grossit, se rapproche dans les herbes
mystérieusement agitées.

LE DUC, grelottant la fièvre.
Et que disent-ils, dans cette ombre, en rampant?

UNE VOIX, dans les hautes herbes.
+ Mon front saigne! +

UNE AUTRE
+ Ma jambe est morte! +

UNE AUTRE
+ Mon bras pend! +

UNE AUTRE, plus oppressée.
+ J'étouffe sous le tas! +

LE DUC, avec horreur.
C'est le champ de bataille!
Je l'ai voulu, c'est lui!

Les voix montent et se précisent. On entend un grouillement sinistre :
des plaintes, des râles, des imprécations.

UNE VOIX
+ De l'eau sur mon entaille! +

UNE AUTRE
+ Regarde, et dis-moi donc ce que j'ai de cassé! +

UNE AUTRE
+ Ne me laissez donc pas crever dans le fossé! +

LE DUC
Ah! des buissons de bras se crispent sur la plaine!

Il veut marcher.

Et je foule un gazon d'épaulettes de laine!

UN CRI, à droite.
A moi!

LE DUC, chancelant.
J'ai glissé sur un baudrier de cuir!

Il va vers la gauche, faisant à chaque instant le mouvement d'enjamber.

UNE VOIX, à gauche.
+ Dragon! tends-moi les mains! +

UNE AUTRE, répondant froidement.
+ Je n'en ai plus. +

LE DUC, éperdu.
Où fuir?

UNE VOIX MOURANTE, tout près.
+ A boire! +

CRI AU LOIN
+ Les corbeaux! +

LE DUC
Oh! c'est épouvantable!
Oh! les soldats de bois alignés sur ma table!

L'OMBRE, LE VENT, LES BROUSSAILLES
+ Oh!... +

LE DUC, avec désespoir.
Spectres chamarrés de blessures, vos yeux
M'épouvantent! Du moins, vous êtes glorieux!
Vous portez de ces noms dont la patrie est fière!

A l'un de ceux qu'il croit voir.

Comment t'appelles-tu?

UNE VOIX
+ Jean. +

LE DUC, à un autre.
Toi?

UNE VOIX
+ Paul. +

LE DUC
Et toi?

UNE VOIX
+ Pierre. +

LE DUC, fiévreusement, à d'autres.
Et toi?

UNE VOIX
+ Jean. +

LE DUC
Et toi?

UNE VOIX
+ Paul. +

LE DUC
Et toi, dont les pieds nus
Saignent sans cesse?

UNE VOIX
+ Pierre. +

LE DUC, pleurant.
Ô noms, noms inconnus!
Ô pauvres noms obscurs des ouvriers de gloire!

UNE PLAINTE, derrière lui.
+ Soulève-moi la tête avec mon sac! +

UNE VOIX MOURANTE
+ A boire! +

LE CHAMP DE BATAILLE, dans un râle fait de milliers de râles.
Ah!...

TUMULTE DE VOIX
+ Les chevaux m'ont piétiné sous leurs sabots!
Je meurs! -- Je vais mourir! -- Au secours! +

CRI AU LOIN
+ Les corbeaux ! ++

UNE VOIX, râlante et gouailleuse.
Ah! bon Dieu de bon Dieu! mon compte, tu le règles!

CRIS AU LOIN
+ Les corbeaux !.. Les corbeaux!... +

LE DUC
Hélas! où sont les aigles?

DIALOGUE DANS LE VENT
+ De l'eau! -- Mais c'est du sang, le ruisseau! -- Donne-m'en!
J'ai soif! +

CRIS DE TOUS LES COTES
+ J'ai mal! -- Je meurs! -- Aï! +

UNE VIEILLE VOIX ENROUEE
+ Sacré nom! +

UNE JEUNE VOIX
+ Maman! +

LE DUC, immobile, glacé, deux filets de sang lui coulant des lèvres.
Ah!...

UN GEMISSEMENT SUR LA ROUTE
+ Par pitié! le coup de grâce, dans l'oreille! +

LE DUC
Ah! je comprends pourquoi la nuit je me réveille!...

UN RALE DANS L'HERBE
+ Mais ces chevau-légers sont d'ignobles tueurs! +

LE DUC
Pourquoi d'horribles toux me mettent en sueurs!...

UN CRI DANS UN BUISSON
+ Oh! ma jambe est trop lourde! il faut qu'on me l'arrache! +

LE DUC
Et je sais ce que c'est que le sang que je crache!

TOUTE LA PLAINE, hurlant de douleur.
+ Ah!... ah!... +

Dans les ombres blêmissantes qui précèdent l'aube, au grondement
d'un orage lointain, sous des nuages bas et noirs qui courent, tout prend
une forme effrayante; des panaches ondulent dans les blés, les talus se
hérissent de colbacks fantastiques, un grand coup de vent fait faire aux
buissons des gestes inquiétants.

LE DUC
Et tous ces bras! tous ces bras que je vois!
Tous ces poignets sans mains, toutes ces mains sans doigts!
Monstrueuse moisson qu'un large vent qui passe
Semble coucher vers moi pour me maudire !...

Et défaillant, jetant en avant des mains suppliantes.
Grâce!
Grâce, vieux cuirassier qui tends en gémissant
D'atroces gants crispins aux manchettes de sang!
Grâce, pauvre petit voltigeur de la Garde
Qui lèves lentement cette face hagarde!
-- Ne me regardez pas avec ces yeux! -- Pourquoi
Rampez-vous, tout d'un coup, en silence, vers moi?
Dieu! vous voulez crier quelque chose, il me semble !...
Pourquoi reprenez-vous haleine tous ensemble?
Pourquoi vous ouvrez-vous, bouches pleines d'horreur?
Et courbé par l'épouvante, voulant fuir, ne pas entendre :
Quoi? Qu'allez-vous crier? Quoi?

TOUTES LES VOIX
+ Vive l'Empereur! +

LE DUC, tombant à genoux.
Ah! oui! c'est le pardon à cause de la gloire!

Il dit doucement et tristement à la Plaine :

Merci.

Et se relevant :
Mais j'ai compris. Je suis expiatoire.
Tout n'était pas payé. Je complète le prix.
Oui, je devais venir dans ce champ. J'ai compris.
Il fallait qu'au-dessus de ces morts je devinsse
Cette longue blancheur, toujours, toujours plus mince,
Qui, renonçant, priant, demandant à souffrir,
S'allonge pour se tendre, et mincit pour s'offrir!
Et lorsque entre le ciel et le champ de bataille,
Là, de toute mon âme et de toute ma taille,
Je me dresse, -- je sens que je monte, je sens
Qu'exhalant ses brouillards comme un énorme encens,
Toute la plaine monte afin de mieux me tendre
Au grand ciel apaisé qui commence à descendre,
Et je sens qu'il est juste et providentiel
Que le champ de bataille ainsi me tende au ciel,
Et m'offre, pour pouvoir, après cet Offertoire,
Porter plus purement son titre de victoire!

Il se dresse en haut du tertre, tout petit dans l'immense plaine, et se
détachant les bras en croix, sur le ciel.

Prends-moi! prends-moi, Wagram! et, rançon de jadis,
Fils qui s'offre en échange, hélas, de tant de fils,
Au-dessus de la brume effrayante où tu bouges,
Elève-moi, tout blanc, Wagram, dans tes mains
Il le faut, je le sais, je le sens, je le veux, rouges!
Puisqu'un souffle a passé ce soir dans mes cheveux,
Puisque par des frissons mon âme est avertie,
Et puisque mon costume est blanc comme une hostie!

Il murmure comme si quelqu'un seulement devait l'entendre.

Père! à tant de malheur que peut-on reprocher?
Chut!... J'ajoute tout bas Schoenbrünn à ton rocher!

Il reste un moment les yeux fermés, et dit :

C'est fait !...
L'aube commence à poindre... Il reprend d'une voix forte :
Mais à l'instant où l'aiglon se résigne
A la mort innocente et ployante d'un cygne,
Comme cloué dans l'ombre à quelque haut portail,
Il devient le sublime et doux épouvantail
Qui chasse les corbeaux et ramène les aigles!
Vous n'avez plus le droit de crier, champs de seigles!
Plus d'affreux rampements sous ces bas arbrisseaux:
J'ai nettoyé le vent et lavé les ruisseaux!
Il ne doit plus rester, plaine, dans tes rafales,
Que les bruits de la Gloire et les voix triomphales!

Tout se dore. Le vent chante.

Oui ! j'ai bien mérité d'entendre maintenant
Ce qui fut gémissant devenir claironnant !...

De vagues trompettes sonnent. Une rumeur fière s'élève. Les Voix, qui
gémissaient tout à l'heure, lancent maintenant des appels, des ordres
ardents.

De voir ce qui traînait de triste au ras des chaumes
S'enlever tout d'un coup en galops de fantômes!

Des brumes qui s'envolent semblent galoper. On entend un bruit de
chevauchée.

LES VOIX, au loin.
En avant!

LE DUC
Maintenant, le côté glorieux!
La poudre que la charge, en passant, jette aux yeux!...

LES VOIX
Chargez!

D'invisibles tambours battent des charges.

LE DUC
Les rires fous des grands hussards farouches!

LES VOIX, poussant des rires épiques.
Ha! ha!

LE DUC
Et maintenant, ô Déesse aux cent bouches,
Victoire à qui je viens d'arracher tes bâillons,
Chante dans le lointain !...

LES VOIX, au loin, dans une Marseillaise de rêve.
Formez vos bataillons!...

LE DUC
La Gloire!...

Le soleil va paraître. Les nuages sont pleins de pourpres et d'éclairs. Le
ciel a l'air d'une Grande Armée.

Oh Dieu! me battre en ce flot qui miroite!...

LES VOIX
Feu! -- Colonne en demi-distance sur la droite!

LE DUC
Me battre en ce tumulte auquel tu commandas,
Ô mon père!...

Dans ce bruit de bataille qui s'éloigne, on entend, très loin, entre deux
batteries de tambours, une voix métallique et hautaine.

LA VOIX
Officiers... Sous-officiers... Soldats...

LE DUC, en délire, tirant son sabre.
Oui! je me bats!... -- Fifre, tu ris! -- Drapeau, tu claques!
-- Baïonnette au canon. -- Sus aux blanches casaques!

Et tandis que les fanfares de rêve s'éloignent et se perdent vers la
gauche, dans le vent qui les balaye, tout d'un coup, à droite, une fanfare
réelle éclate, et c'est, brusque comme un réveil, le contraste, avec les
furieux airs français qui s'envolent parmi les dernières ombres, d'une
molle marche de Schubert, autrichienne et dansante, qui arrive dans le
rose du matin.

LE DUC, qui s'est retourné en tressaillant.
Qu'est-ce qui vient de blanc, là, dans le jour levant?
Mais c'est l'infanterie autrichienne!

Hors de lui, entraînant d'imaginaires grenadiers.
En avant!
Les ennemis ! -- Qu'on les enfonce! -- Qu'on y entre!
Suivez-moi! -- Nous allons leur passer sur le ventre!

Le sabre haut, il se rue sur les premiers rangs d'un régiment autrichien
qui paraît sur la route.

UN OFFICIER, se jetant sur lui et l'arrêtant.
Prince! Que faites-vous? C'est votre régiment!

LE DUC, réveillé, avec un cri terrible.
Ah! c'est mon?...

Il regarde autour de lui. Le soleil s'est levé. Tout a repris un air naturel.
De tant de morts il ne reste que Flambeau. Le Duc est au milieu d'une
grande plaine calme et souriante. Des soldats blancs défilent devant lui.
Il voit son destin, l'accepte; le bras levé pour charger s'abaisse lentement,
le poing rejoint la hanche, le sabre prend la position réglementaire, et,
raide comme un automate, le Duc, d'une voix machinale, d'une voix qui
n'est plus que celle d'un colonel autrichien:

Halte! -- Front! -- A droite... alignement...

Le commandement s'éloigne, répété par les officiers. -- Et le rideau
tombe pendant que l'exercice commence.


=> L'acte V, qui fait suite (le sixième chez Rostand), présente l'agonie du Duc.


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Commentaires

1. Le dimanche 27 novembre 2005 à , par DavidLeMarrec

J'ajoute qu'Alexia Cousin et Alain Vernhes sont au-delà de l'exemplaire.

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