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Etienne Nicolas MÉHUL - Joseph en Egypte - La Romance de Joseph (texte d'Alexandre DUVAL)

On peut l'entendre dans la radio. Je vous reproduis le texte ci-dessous (rétabli d'oreille, il subsiste donc des ambiguïtés que je lèverai prochainement).


Alexandre-Vincent Pineux-Duval

Au programme : pourfendre l'impropriété ; éloge de l'inversion abusive, de l'anacoluthe et de la discordance temporelle. (N.B. : La fonction cuistrerie est en cours de désactivation.)


A peine au sortir de l'enfance
- Quatorze ans au plus je comptais -,
Je suivis avec confiance -
Méchants frères que j'aimais !

Bons sujets, aux gras pâturages
Nous paissions de nombreux troupeaux.
J'étais simple dans mon jeune âge,
Timide comme mes agneaux.
J'étais simple dans mon jeune âge,
Timide comme mes agneaux.


Près de toi, colline solitaire,
J'adressais mes voeux au Seigneur ;
Pensez-y, pensez méchants frères -
J'en frémis encore de frayeur.

Dans un humide et froid abîme
Ils me plongent dans leur fureur,
Quand je n'opposais à leur crime
Que mon innocence et mes pleurs.
(Quand je n'opposais à leur crime
Que mon innocence et mes pleurs.)


Hélas, près de quitter la vie
Au jour je fus enfin rendu ;
A des marchands de l'Arabie
Comme un esclave ils m'ont vendu.

Tandis que du prix de leur frère
Ils comptent l'or qu'ils partageaient,
Hélas ! moi je pleurais mon père
Et les ingrats qui me vendaient.
(Hélas ! moi je pleurais mon père
Et les ingrats qui me vendaient.)


Texte d'Alexandre Duval, "drame mêlé de chants" en trois actes créé le 17 février 1807, à l'Opéra-Comique.
Ancien acteur, reconverti dans l'écriture dramatique et dans la direction de théâtre - du Théâtre Louvois, puis de l'Odéon en cette année 1807. Il était plus apprécié pour la variété de ses climats, l'efficacité de son écheveau dramatique que pour ses talents stylistiques - c'est exactement là l'usage de l'opéra comique. Pourtant, on va le voir, le concernant, la chose se discute.




La musique, vous l'entendez, est de forme strophique, simple, dotée d'un certain charme très instinctif.

Le texte, lui, est étrange en vérité ; d'une naïveté qui confine régulièrement à la maladresse.

  • Vous noterez la comparaison peu heureuse : timide comme mes agneaux. Il y a là une certaine impropriété : on dit qu'un agneau est innocent, mais timide ? Et renvoyer aux agneaux qu'il garde n'est pas faire preuve d'une très grande imagination dans la métaphore. Pourtant, il y a là la marque d'un esprit limité qui est bien celui de Joseph, jeune, simple, qui ne peut haïr ses frères.
  • Les ambiguïtés. Hélas, près de quitter la vie / Au jour je fus enfin rendu. Le librettiste ne fait pas preuve d'une adresse sans faille.
    1. près de quitter la vie : sur le point de mourir de mauvais traitements ? Ou au soir de sa vie ? Cela n'est pas bien clair, même si la connaissance des Textes permet d'éclaircir ce point. Spontanément cependant, on comprendrait plutôt la seconde hypothèse.
    2. au jour je fus enfin rendu : s'agit-il d'arriver près du moment de mourir ? Ou d'être remis en liberté. La suite conforterait plutôt la seconde hypothèse, mais le risque de confusion est grand avec près de quitter la vie. Le tout est rendu encore plus flou par les inversions.
  • Les inversions biscornues. A peu près toutes les phrases commencent par les compléments.
    1. Hélas, près de quitter la vie / Au jour je fus enfin rendu. Comprenez : "Je fus enfin, près de quitter la vie, rendu au jour.". Enoncé très bousculé, mais même à l'endroit, difficile de trouver une pose confortable. Et je n'ai pas placé le hélas !
    2. A des marchands de l'Arabie / Comme un esclave ils m'ont vendu : "Ils m'ont vendu comme un esclave à des marchands de l'Arabie". Tout est à l'envers, et il y à en plus ce un opportun pour boucler le vers, mais qui n'est pas très français, qui sonne archaïque, ou traduit.
    3. Tandis que du prix de leur frère / Ils comptent l'or qu'ils partageaient. : "Tandis qu'ils comptent l'or du prix de leur frère, qu'ils partageaient" Oui, la phrase est bancale. On pourrait multiplier les exemples.

Pourtant, il y a dans cette maladresse une grâce naïve, ainsi mis en musique, avec notamment ce "quand" désuet mis pour alors que (une opposition légèrement temporelle) : Quand je n'opposais à leur crime / Que mon innocence et mes pleurs..

  • Dans ce cadre, on remarque les ruptures de phrase : Je suivis avec confiance - / Méchants frères que j'aimais ! ou encore Pensez-y, pensez méchants frères / J'en frémis encore de frayeur., dans une oralité assez candide.
  • Et surtout les ruptures temporelles :
    1. Ils me plongent dans leur fureur, / Quand je n'opposais à leur crime
    2. ou plus encore Tandis que du prix de leur frère / Ils comptent l'or qu'ils partageaient ; alors même que ces contrastes verbaux créent des discordances dans l'énoncé, je suis très sensible à ce qu'ils ont de soigné. Ils le partagent entre la simplicité candide du récit au présent et la magie du conteur recréée par le temps passé.

D'une façon générale, ce texte, avec ses tournures faussement simples[1], cette retenue du texte, très élégante, ces surprises que ménagent sans cesse les tournures inversées, les ruptures inattendues, les membres de phrases bancals (bref, ses anacoluthes permanentes), les discrètes dissonances temporelles, me séduit véritablement, même s'il est évident qu'il peinerait à se soutenir sans la musique ; l'alliance des deux offre ici, à mon sens, un résultat délicieusement pudique qui réussit sans coup férir.

Notes

[1] C'est là l'une des caractéristiques des oeuvres de l'Opéra-Comique, depuis le parler paysan aristocratique de Charles-Simon Favart : on saupoudrait une langue très soutenue de quelques tournures supposées paysannes, ou de façons simples, de manquements à l'étiquette. Mais ce n'était qu'une variation sur la langue la plus soutenue, pétrie des euphémismes et des tournures du temps.


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Commentaires

1. Le jeudi 5 janvier 2012 à , par Jean-Luc Dewez

Bonsoir.
Un oubli dans mon message précédent : je propose de corriger également
"Pensez-y, pensez méchants frères" par "Quand saisi par ces méchants frères".
La syntaxe ne s'en trouve pas mieux, mais l'émotion de Joseph se remémorant ces évènements peut l'expliquer...
Cordialement,
Jean-Luc Dewez.

2. Le jeudi 5 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Jean-Luc,

Je n'ai reçu que le second message. Effectivement, cette notule est déjà ancienne (six ans), et depuis, j'ai eu l'occasion de lire, jouer et chanter la partition, ce qui a résolu pas mal d'ambiguïtés. Le ton est toujours aussi bizarrement pastoral, avec ses comparaisons incongrues ("timide comme mes agneaux") et ses propositions un peu perdues au milieu de nulle part ("quand saisi par ces méchants frères", on en fait quoi ?). Mais globalement, c'est beaucoup plus normal avec le vrai texte.

C'est là où l'on voit que malgré la très bonne articulation de Laurence Dale, il reste toujours des difficultés d'intelligibilité avec une technique lyrique qui vocalise largement les consonnes et des tessitures qui obligent à accommoder les voyelles...

Merci pour votre intercession ; en espérant lire le fameux message précédent.

Bonne soirée !

3. Le jeudi 5 janvier 2012 à , par Jean-Luc Dewez

(J'ai beau être humain, le chasse-robot semble m'avoir zappé une deuxième fois mon premier message, c'est assez décourageant).
Je limite donc cette dernière tentative aux deux propositions manquantes :
– au lieu de "Bons sujets" : "Dans Sichem" (aujourd'hui Naplouse, nom dérivé de l'appellation gréco-romaine Neapolis et non du nom hébreu)
– au lieu de "colline solitaire" : "palmier solitaire"
Merci pour la réponse reçue entre temps.
Jean-Luc Dewez.

4. Le jeudi 5 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

Oui, j'en suis navré, c'est malheureusement un mal nécessaire pour éviter la submersion sous les promotions de casinos virtuels. La solution a l'avantage de ne pas cacher les messages "légitimes" comme le font les antispams.

Tout à fait pour Sichem, et pour "palmier", c'est même "près de trois (palmiers solitaires)", deux détails qui diminuent l'incongruité du résultat, en effet.

Merci !

5. Le vendredi 6 janvier 2012 à , par Jean-Luc Dewez

Bonsoir David.
Merci pour votre réponse, et pour tout votre travail.
Je reviens vers vous après avoir eu la chance, par le biais des mots clés "mes voeux au seigneur" de retrouver en ligne le texte d'origine à l'adresse :
http://books.google.fr/books?id=OAo7AAAAcAAJ&pg=PA3&lpg=PA3&dq=%2Bjoseph+%2B%22voeux+au+seigneur%22&source=bl&ots=arXgOmvE_6&sig=yo8qowdWbZC2rtIZGeZSsgyurnw&hl=fr&sa=X&ei=B2EHT8iWFYjB8QO9i_ngBA&ved=0CCUQ6AEwAQ#v=onepage&q=%2Bjoseph%20%2B%22voeux%20au%20seigneur%22&f=false

Établissement du texte de l'extrait qui nous occupe à partir du texte original de l’édition de 1807
(Joseph, drame en trois actes en prose, mêlé de chants) : acte I, scène 2, Romance

À peine au sortir de l'enfance,
Quatorze ans au plus je comptais ;
Je suivis avec confiance
De méchans frères que j'aimais.
Dans Sichem, au gras pâturage,
Nous paissions de nombreux troupeaux.
J'étais simple dans mon jeune âge,
Timide comme mes agneaux.

Près de trois palmiers solitaires,
J'adressais mes vœux au Seigneur ;
Tout-à-coup saisi par mes frères,
Ô souvenir rempli d’horreur !
Au fond d’un sombre et froid abîme,
Ils me plongent dans leurs fureurs,
Quand je n'opposais à leur crime
Que mon innocence et mes pleurs.

Hélas ! Près de quitter la vie,
Au jour je fus enfin rendu.
À des marchands de l'Arabie,
Comme un esclave ils m'ont vendu.
Tandis que du prix de leur frère
Ils comptent l'or qu'ils partageaient,
Hélas ! Moi je pleurais mon père,
Et les ingrats qui me vendaient.

On peut constater que des variantes ont été introduites depuis ! Mais quand ?
Elles ne figurent pas dans une autre archive, qui reprend une réédition de ... 1883 !
Cette source (http://www.archive.org/stream/josephoprabibl00mh/josephoprabibl00mh_djvu.txt) donne d'ailleurs un texte très mutilé par l'OCR.
Cordialement.
Jean-Luc Dewez.

NB: La syntaxe "SAISI par mes frères, ILS me plongent...", problématique aujourd'hui, était admise dans la langue classique. On cite souvent à ce propos la fameuse chute de La Fontaine : "Et PLEURÉS du vieillard, IL grava sur leur tombe..."

6. Le samedi 7 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Jean-Luc,

Merci pour ce retour complet.

La seule variante que je note par rapport aux enregistrements (Dale, Ainsley) et à la partition que j'ai entre les mains se trouve dans ces deux vers :

Tout-à-coup saisi par mes frères,
Ô souvenir rempli d’horreur !

que j'ai sous la forme :

Quand saisi par ces méchants frères,
J'en frémis encor de frayeur...

Les deux premiers vers se valent, mais clairement, le second, dans sa version définitive, est bien plus naturel prosodiquement (une fois la musique ajoutée). D'où le changement, sans doute - par le librettiste ou par quelqu'un d'autre...

Jean-Luc Dewez :
NB: La syntaxe "SAISI par mes frères, ILS me plongent...", problématique aujourd'hui, était admise dans la langue classique. On cite souvent à ce propos la fameuse chute de La Fontaine : "Et PLEURÉS du vieillard, IL grava sur leur tombe..."

Je n'avais pas cité dans sa totalité la phrase, mais je ne visais pas l'anacoluthe (qui ne me dérange pas, bien au contraire), dans cet extrait il n'y en a pas : "Quand saisi par ces méchants frères / J'en frémis encor de frayeur". C'est plutôt qu'on attend, d'un point de vue logique plus que syntaxique, la chute : "j'en frémis encor de frayeur" s'apparente à une incise (au présent), donc on attend la principale (au passé simple) dont "quand saisi par ces méchants frères" serait la subordonnée...
J'aime beaucoup l'effet de suspension-suffocation, mais il ne me paraît pas tout à fait délibéré.

Ce que vous montrez de la version originale serait définitivement éclairant à ce sujet (la nécessité de produire une meilleure prosodie qui aurait abîmé la syntaxe)... si la première version n'était pas tout aussi bizarre ! Le mystère reste entier.

Merci pour toutes ces précisions !

7. Le vendredi 10 mars 2017 à , par Glop Glop

C'est gentil, tout ça, mais : où trouver un livret complet, la partition, et même un enregistrement de toute l'oeuvre ?

8. Le samedi 11 mars 2017 à , par David Le Marrec

Bonjour Glop Glop,

¶ La partition (avec le texte des parties parlées) se trouve sur IMSLP : lien.

¶ Dessin des costumes et critiques sur Gallica : lien.

¶ L'œuvre se trouve en disque (Chant du Monde, épuisé) ou vidéo (dans la collection de Compiègne, plus aisément disponible ; et ça circulait même sur YouTube à un moment) dans la version avec Lawrence Dale. Seule difficulté, les numéros ont été totalement changés par Pierre Jourdan pour coller sa tentative de remise en scène. Il y a un travail de remise en conformité un peu contraignant à faire.

¶ Sinon, il y a peu d'années, a été publié un double-album avec deux version allemands distinctes (dont l'une avec Josef Traxel !).

Dans tous les cas, il faut se reporter à la partition pour disposer réellement de l'original et des dialogues, mais ce n'est pas non plus un inédit absolu inaccessible comme bon nombre de ses ouvrages.

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