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Les Kindertotenlieder par Nathalie Stutzmann

Compte-rendu du concert du 9 novembre 2005 par Sylvie Eusèbe. Merci à elle pour cette très belle contribution.
David LM.


Bordeaux, Palais des Sports, mercredi 9 novembre 2005, 20h30.
Concert, E. Grieg : Danses symphoniques n° 2 et 3 op.64, Ph. Hurel : Phonus pour flûte et orchestre (création française), G. Mahler : Kindertotenlieder.
Orchestre National de Bordeaux Aquitaine, direction Christian Eggen, Benoît Fromager (flûte), Nathalie Stutzmann (contralto)

Le Palais des Sports de Bordeaux fait figure d’ovni en béton tombé dans le centre ville. Il rassemble un parking aérien sur plusieurs niveaux, des boutiques et une salle de spectacle d’environ 1500 places que l’on sent polyvalente à l’extrême. Une décoration inexistante des lieux et un confort minimal reflètent sans doute l’idée que l’on se fait des attentes du public sportif, mais ce n’est absolument pas le cadre rêvé pour un concert classique.
Aucun programme n’est distribué par le personnel (très aimable), et seule la grande scène, avec le podium du chef, les sièges, les pupitres, les instruments (contrebasses et percussions), les rideaux noirs sur les cotés et un fond éclairé d’un beau bleu uni, permettent de se préparer à la musique et d’arriver à l’état d’esprit qui en fait le mieux profiter.

Ce n’est bien sûr ni pour Grieg ni pour la création française que je suis ici, cependant dès les premières notes des Danses symphoniques l’orchestre séduit par ses sonorités nettes et riches, en particulier les bois et les cuivres. Si Grieg m’a fait penser aux dernières symphonies de Dvorak, le concerto pour flûte qui a suivi ne m’a pas évoqué grand-chose. Il n’a pas révolutionné ma difficile approche de la musique contemporaine, sans toutefois déclencher un rejet, ce qui arrive pourtant souvent. J’admire le travail des musiciens et du soliste, mais c’est sûrement plus agréable à jouer qu’à écouter ! Quelques passages ont un peu capté mon attention, en particulier quand la construction est plus sensible, lorsqu’un dialogue clair s’installe entre la flûte et les groupes d’instruments. J’ai pris le cri (d’énervement ?) du flûtiste à l’issue de son long monologue pour de l’humour, mais je ne suis pas sûre que cela soit le but du compositeur… Celui-ci a été bien applaudi par le public malgré quelques « hou » probablement de rigueur lors de toutes créations.

Après l’entracte, le moment attendu arrive : N. Stutzmann entre sur scène par le passage ménagé dans les violons et prend la place habituelle du soliste à gauche du chef. Ni pupitre, ni partition, elle connaît donc l’œuvre par cœur, ce qui ne me semble pas systématique pour un concert. Elle se concentre la tête penchée en avant, derrière les pieds des deux micros hauts perchés devant l’orchestre (le concert est enregistré par France Musique).
Les instrumentistes débutent le premier Kindertotenlieder sous la battue sans baguette et ample du chef dont le corps et les cheveux suivent la musique en souplesse… Et N. Stutzmann chante.

Elle chante tranquillement, calmement, sans drame, sans douleur même… Ses gestes sont lents et mesurés ; les mains croisées les paumes vers le haut ou les bras ouverts vers l’avant accompagnent discrètement la parole. Sa prononciation toujours claire permet de savourer chaque son, notamment les «…aus » un peu trainant sur le s (Haus, hinaus, Braus, Graus). Mais surtout, c’est par la beauté seule de son timbre qu’elle touche. Je retrouve l’impression que m’avaient faite ses enregistrements des symphonies 2 et 3, seuls exemples que je connaissais de son chant mahlérien. Cette partition est bien sûr écrite pour sa tessiture, mais sa voix convient si totalement à cette musique qu’on en oublie le sens du texte, pourtant ici encore plus terrifiant que dans les symphonies puisqu’il traduit un drame vécu par Mahler.

Le début du troisième chant « Wenn dein Mütterlein » (Quand la tendre mère) me semble particulièrement remarquable, le dialogue et l’équilibre entre la chanteuse et les instruments sont parfaits, notamment grâce aux cuivres, d’une grande douceur et sans fausse note...

Le chef incite ses musiciens à augmenter leur volume sonore lorsque N. Stutzmann ne chante pas, mais dès qu’elle reprend, l’orchestre à l’instant joue piano. Et il lui faut bien toute cette respectueuse délicatesse, car on sent que N. Stutzmann de toutes façons ne force pas et ne forcera pas. Tant pis s’il faut probablement terriblement tendre l’oreille passé le parterre puis l’orchestre, car même de celui-ci toutes ses notes ne s’entendent pas, en particulier les graves en fin de vers.

La contralto aborde le quatrième chant « Oft denk’ich, sie sind nur ausgegangen ! » (Souvent je me dis qu’ils sont seulement sortis !) avec une grande sérénité, son léger sourire ne laisse nulle place à l’inquiétude, et ne traduit aucun pressentiment du drame, le contraste entre le présent du narrateur et ce qui s’est peut-être déjà passé n’en est que plus saisissant (Der Tag ist schön !).

Quant au dernier lied, il était dans ma mémoire beaucoup plus mouvementé et tourmenté. « In diesem Wetter, in diesem Braus » (Par ce mauvais temps, cet ouragan) dit un peu violemment, presque scandé, en tout cas très dramatique. Ici rien de tel, N. Stutzmann, encore un peu plus retenue que dans les chants précédents, calme et droite, semble nous dire que ce cheminement musical délivre des sentiments terrestres, de la tristesse pesante et paralysante, et qu’ainsi arrivent plénitude et élévation.

« Par ce mauvais temps, cet ouragan,
Ce vent qui hurle,
Ils reposent comme dans le sein de leur mère.
Ne redoutant nulle tempête,
Protégés par la main de Dieu,
Ils reposent comme dans le sein de leur mère. »

Quelques secondes de silence pour permettre à tous de sortir de ce monde, puis forts applaudissements. N. Stutzmann reprend visiblement ses esprits (rapidement tout de même), enserre des deux mains celle du chef d’orchestre un peu gauche sur son podium et lui glisse un « danke » lu sur les lèvres, puis serre la main du premier violon et envoie un salut aux cuivres. Pendant plusieurs rappels enthousiastes des bravos se font entendre, la chanteuse gratifie le public de « merci » et se fait longuement applaudir des mains ou des archets par les musiciens.

S. Eusèbe, 14-17/11/2005


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Commentaires

1. Le mardi 13 décembre 2005 à , par DavidLeMarrec

Je n'ai pas le temps de commenter ce soir, mais je tiens, en attendant d'y revenir, à vous remercier chaleureusement !

2. Le vendredi 16 décembre 2005 à , par DavidLeMarrec

Je partage hélas votre avis sur le Palais des Sports. Terriblement inconfortable en hiver, surtout lorsqu'on se replace à même le béton pour mieux entendre. Parce que l'accoustique y est vraiment déplorable, pour peu qu'on ne soit pas placé sur le devant de l'orchestre ou totalement sur le côté. L'idéal étant de se trouver tout en haut, à côté des panneaux accoustiques qui empêchent le béton de réverbérer un bruit déformé. Sans compter que c'est vraiment sinistre. C'est là que Gundula Janowitz fit ses adieux en 1997 !! Mais la construction d'un auditorium est (enfin) lancée.

Pour le personnel, oui, je témoigne, absolument charmant.

Quant à la création, je m'interrogeais, puisque j'ignorais que Philippe Hurel composait, jusqu'à cette saison. Je suis étonné des huées, qui n'existent _pas_, de coutume, à Bordeaux, public très sage. Généralement, une création suscite plutôt, ici comme ailleurs, un accueil glacial, mauvaise ou bonne, hélas.

"Après l’entracte, le moment attendu arrive : N. Stutzmann entre sur scène par le passage ménagé dans les violons et prend la place habituelle du soliste à gauche du chef."

Manifestement, les programmateurs ont tout fait pour éviter l'hémorragie après l'entracte.


"Ni pupitre, ni partition, elle connaît donc l’œuvre par cœur, ce qui ne me semble pas systématique pour un concert."

C'est même très rare.


Merci, vraiment, pour ce compte-rendu très détaillé. Cette musique va d'habitude comme un gant à Nathalie Stutzmann, je suis bien d'accord.

3. Le mardi 20 décembre 2005 à , par Sylvie Eusèbe

Pour les huées à la fin du Phonus pour flûte de Ph. Hurel, il se peut que les quelques « hou » vigoureux que j’ai entendu n’aient été émis que par une seule personne car il me semble qu’ils venaient de la même direction… Mais en tout cas, j’ai trouvé que le compositeur, qui est monté sur scène pour saluer, a été bien applaudi.

Je ne connaissais absolument pas le public classique bordelais puisque je venais pour la première fois dans cette très belle ville. Les spectateurs des deux soirées de N. Stutzmann se sont montrés très attentifs et respectueux pendant la musique et entre les morceaux, et puis bien chaleureux dans les applaudissements. Je les ai trouvés ni bourgeois ni snobs. C’est l’idée que les Parisiens (et j’en parle à mon aise, j’en suis) se fond généralement des Bordelais, mais les spectateurs de certaines salles parisiennes feraient mieux de prendre un peu de recul sur eux-mêmes, ils comprendraient ce que ces qualificatifs veulent dire…

Même si je n’ai pas une grande expérience des différents publics, j’apprécie celui du nord (Pays-Bas, Belgique), d’une retenue impressionnante pendant tout le concert, puis d’une grande exaltation une fois l’œuvre terminée. Je garde aussi un merveilleux souvenir du public strasbourgeois lors d’un concert Brahms par Giulini (un chef pour lequel j’ai depuis très longtemps une tendresse particulière) : une qualité d’écoute rare.

4. Le mercredi 21 décembre 2005 à , par DavidLeMarrec

Oui, je confirme, le public bordelais est très respectueux, et pas du tout snob.

C'est un public de dilettantes, généralement, on y rencontre pas énormément de connaisseurs encyclopédiques, mais aussi très peu de pavanes ostentatoires.

On peut lui reprocher de ne pas être très aventureux (le Winterreise où il n'y avait vraiment pas grand monde), de ne pas être éduqué à la musique contemporaine (toujours des airs perplexes pendant les exécutions) et d'être un peu tiède en dehors de Mahler.


Mais c'est globalement un public bon enfant, vraiment très agréable, oui.

5. Le vendredi 13 janvier 2006 à , par Sylvie Eusèbe

Ce concert du 9 novembre 2005 sera diffusé sur France Musique le lundi 16 janvier 2006 à partir de 20 h... À nos K7. :-) SE

6. Le mardi 17 janvier 2006 à , par DavidLeMarrec

Ecouté et enregistré grâce à votre vigilance.

C'était tout simplement merveilleux. Cette capacité infinie à nuancer, cette adéquation stylistique qui tient du miracle...

Merci de m'avoir prévenu !

David

7. Le mardi 17 janvier 2006 à , par Sylvie Eusèbe

Je suis vraiment contente que cela vous ait plu.
Quant à moi, j'ai eu l'impression que c'était un autre concert ! J'ai bien mieux entendu les accents que j'aime tant, et je me suis d'avantage rendu compte des apports propres à Nathalie Stutzmann. En fait, je crois que lors des concerts j'ai un peu le trac pour les musiciens, et du coup j'écoute moins bien...
S.


8. Le mardi 17 janvier 2006 à , par DavidLeMarrec

L'autre hypothèse, c'est l'accoustique déplorable du Palais des Sports. Mais un concert ne sonne jamais pareil en salle et à la radio.

Ce qu'elle a fait est manifestement du même tonneau que la Deuxième Symphonie que j'avais entendue, une pure merveille (tout simplement ce que je connais de mieux dans cette magnifique partie), et pourtant avec un orchestre moyen et une direction médiocre.

Encore merci d'avoir porté mon attention sur cette diffusion !

9. Le mercredi 25 janvier 2006 à , par Sylvie Eusèbe

Chose promise, chose dûe... même si cela prend un certain temps... En espérant que vous apprécierez, vous pouvez bien sûr placer ce texte où vous le souhaitez.

Munich (Allemagne), Bayerische Staatsoper, vendredi 30
décembre 2005, 18h. 30.
Haendel, Xerxès (Serse), opéra en 3 actes sur un livret de Silvio Stampiglia, 1738.
Harry Bicket (dir), le Bayerische Staatsorchester.

Mise en scène : Martin Duncan, décors et costumes : Ultz, chorégraphie : Jonathan Lunn, lumière : Alan Burett, chef de chœur : Andrés Maspero.

Ann Murray (mezzo-soprano) : Xerxès ; Christopher Robson (contreténor) : Arsamène ; Nathalie Stutzmann (contralto) : Amastre ; Umberto Chiummo (basse) : Ariodate ; Banu Böke (soprano) : Romilda ; Margarita De Arellano (soprano) : Atalante ; Christian Rieger (baryton) : Elviro.


En plein cœur de la ville, l’opéra de Munich est un beau et grand bâtiment rectangulaire construit sur le modèle du temple néoclassique habituel au XVIIIe siècle.
Passé une succession de halls tout en marbres clairs et tapis rouges, on accède à deux larges couloirs courbes qui épousent le contour extérieur de la salle et l’irriguent de ses spectateurs. Lorsqu’on y entre enfin, son volume et son aspect majestueux donnent plus qu’ailleurs le sentiment de pénétrer dans un sanctuaire : on se sent à l’abri et on parle plus bas. Les fauteuils sont recouverts d’un velours vieux-rose aux reflets argentés ; à l’orchestre ils s’alignent en des rangs particulièrement longs car ils ne sont pas divisés par des allées d’accès. Cinq vastes balcons superposés se déploient à l’arrière de la salle, un immense lustre la couronne.

Les spectateurs sont bien habillés, les femmes portent peu de bijoux, mais quelques-unes sont en robes longues sobres, très élégantes. Il ne semble pas mal vu de porter de la vraie fourrure, mais il est obligatoire de déposer son manteau au vestiaire. Cela est d’autant plus vrai lorsqu’on a le privilège d’être au parterre et d’occuper de si bonnes places au deuxième rang, presque de face !

La salle se remplie et des techniciens de surface bien alignés balaient la scène vide, large et profonde, dans un mouvement de groupe typiquement « Pina Bausch ». Puis les musiciens s’installent, le chef entre dans la fosse, salue rapidement et l’ouverture débute vivement.

Pendant celle-ci, les techniciens en salopette grise et T-shirt blanc assemblent les panneaux du premier décor, et positionnent à grand renfort de câbles une grosse branche toute moche et tordue qui même si on a jamais vu cet opéra est tout de suite identifiée comme « the Platane ». Xerxès entre dans un costume vert et jaune des plus voyants et absolument pas pratique pour marcher puisque deux infirmières genre tout-en-blanc-asile-de-fous, qui ne le lâcheront pas beaucoup de toute la soirée, doivent le soutenir précautionneusement jusqu’à son tendre végétal.

À peu près en même temps que tout ce remue-ménage, un grand cadre feuillu est descendu des cintres ; il vient encadrer le charmant tableau que forment Xerxès dans sa robe-camisole en satinette flashy et son chablis desséché. Ils sont tous deux aussi mal fagotés.

Les yeux, qui pourtant en ont vu d’autres, réclament un temps d’adaptation et l’esprit, qui pourtant semble assez ouvert, oscille entre consternation et ricanements nerveux.
Mais pas le temps de se remettre de ces premières émotions puisque Xerxès chante tout de suite, et là, c’est pas gagné non plus !

Voici ce que donne Ann Murray en Xerxès : voix vieillie, peu intéressante, sans timbre particulier et vraiment très fatiguée (les vocalises du dernier air « Crude furie degl’orridi abissi » ont certainement été éprouvantes pour tout le monde). Mais surtout, il est choquant de remarquer un si complet manque de charisme chez une chanteuse qui tient le rôle-titre de cette production depuis la première en… 1996 !!! Peu ou pas réellement de jeu, pas d’âme, pas d’engagement, même le célèbre « Ombra mai fu » est ennuyeux et décevant (et cela indépendamment de la suppression de la reprise). En bref, Ann Murray manque d’épaisseur dans tous les sens du terme !

Bon, on commence à comprendre dans quoi on a atterri et on résume : le personnage de Xerxès est traité comme un malade mental infantile et capricieux qui se prend pour un dictateur qui habite un palais de pacotille grouillant d’esclaves (les salopettes grises)… à moins que ce ne soit le contraire, Xerxès est un dictateur de pacotille traité comme un malade mental (quelle originalité dans cette analogie) qui évolue dans des décors tape-à-l’œil (d’où leur esthétique indigente) et est vêtu, comme d’ailleurs tous ses partenaires, de formes et de couleurs que l’on trouve dans les boîtes de « Quality Street ».

Mais laissons l’ironie facile pour reconnaître à cette production l’immense mérite de ne contenir ni vulgarité ou autres obscénités, ni violence ou hémoglobine… Ça a l’air d’être tellement rare qu’il ne faut pas manquer de le signaler.
La dérision au premier degré est sans grande subtilité, mais cela est fait sans arrière-pensée, sans méchanceté, ni prise de tête pseudo-intellectuelle. Les quelques « messages » identifiés sont très politiquement corrects et ne fâchent personne (dictateur = fou, djellaba noire = obscurantisme), en somme, le parti pris ne prend pas de risque, et par ces temps tristes qui plombent l’opéra, c’est plus confortable pour tout le monde.

Heureusement, pour contrebalancer le rôle-titre, voici son frère Arsamène chanté par Christopher Robson : voix vieillie mais ô combien intéressante, émouvante et expressive ! Cet Arsamène ne semble pourtant plus avoir ni l’âge ni surtout le physique requis pour être aimé de la jeune et belle Romilda. Il est néanmoins si touchant dans sa simplicité désarmante et dans le naturel de ses attitudes. Véritable acteur et chanteur, Christopher Robson trouve, malgré des moyens vocaux parfois très limites, l’expression juste, l’intonation et le geste qui bouleversent. En somme, il est « aimable » au premier sens du mot, et le public lui rend longuement hommage à la fin de ses airs les plus remarquables (à l’acte I « Non so se sia la speme » et à l’acte II « Quella che tutta fé »).

Les décors et les costumes sont d’une inspiration initiale certes un peu orientale, mais les époques sont passées au shaker.
Les décors ne sont pas de première fraîcheur, les matériaux de qualité très moyenne ont mal vieilli : panneaux éraflés, tissus froissés, traces de doigts sur les peintures… On espère que comme Ann Murray ils tiendront le coup encore une fois, puisque l’ultime représentation est prévue en juillet 2006.
Côté costumes, c’est hétérogène, coloré et fantaisiste.
Arsamène a droit à deux tenues, la première, très soignée, reflète sa splendeur hélas vite supprimée par son vilain frère, et se voit affublé jusqu’à la fin d’un bout de tissu informe et tout déchiré, dans lequel il arrive néanmoins à se draper fort dignement.
Il n’y a que Xerxès pour changer de costumes au gré de ses nombreux airs, tous encadrés de manière assortie au tableau ainsi délimité. Je retiens à titre d’exemple l’air de l’acte III « Per rendormi beato ». Pour que Romilda ne l’oublie pas pendant son absence, Xerxès déguisé en Elvis Presley à costume bleu layette, lui chante son amour debout sur une sorte de char jaune poussin dans un pur style patronage local pour la fête annuelle du village. Le tout est entouré d’un cadre sur lequel s’alignent et s’allument des ampoules rouges qui malheureusement ne clignotent pas.

Et dans tout ça, que fait Nathalie Stutzmann en Amastre ? Voix en pleine forme, le seul regret que je puisse avoir pour elle est son manque de puissance (même si l’orchestre ne l’a pas toujours aidée par sa discrétion…), mais cela restera probablement toujours son unique point faible.

Ce rôle d’Amastre n’est pas au premier abord très séduisant : quelques airs trop courts pour s’installer vraiment dans le personnage, et très vocalisants pour signifier la colère sans nuance et quasi permanente de cette femme outragée à l’antique.
À l’écoute du texte et de la musique, Amastre passe donc pour une furie bien remuante qui poursuit avec obstination un fiancé volage. Aussi je craignais un peu que Nathalie Stutzmann en fasse scéniquement beaucoup, et bien non ; l’entendre et la voir jouer Amastre donne une toute autre idée du personnage.

Première et brève apparition avec longue perruque brune bouclée, puis travestissement : elle prend l’allure de Yul Brunner dans « le Roi et moi », c’est-à-dire crâne rasé (si, si, vous avez bien lu, mais non, non, pas pour de vrai) et démarche martiale. Passé le premier choc, la coupe de cheveux radicale lui va assez bien et lorsqu’elle esquisse une danse du sabre dans son cafetan court violet vif cela lui donne l’air d’un bon génie sautillant et facétieux bien plus que celui d’un féroce cosaque.
Pourtant, cette Amastre est plus désespérée qu’en colère ou d’humeur farceuse. Les airs de fureur apparaissent donc assez tranquilles et restent sur le mode léger qui caractérise l’ensemble des domaines de cette production.
Le chant est simple et peu ornementé (il est vrai que l’absence des reprises dans certains airs ne favorise pas les variations…) et les intonations baroques sont très modérées. L’inventivité de la contralto ne semble pas avoir été particulièrement sollicitée, peu de notes à l’accent exceptionnel dont elle nous régale si souvent. Pourtant, un magnifique grave conclue l’air « Or che siete, speranze, tradite » de l’acte II, et surtout des intonations vraiment belles et touchantes abondent dans les répliques du dernier récitatif face un Xerxès épuisé et complètement perdu.
Ses interventions sont sobres, parfois quelques touches d’humour sans prétention viennent contredire le propos comme pendant l’air de l’acte I « Saprà delle mie offense » qui voit Amastre s’essayer maladroitement au maniement du sabre.

Le seul air d’Amastre de l’acte III, davantage intimiste et dramatique que les précédents, permet à Nathalie Stutzmann de faire passer une émotion plus profonde. L’image proposée pour l’accompagner est celle d’une forêt symbolisée par des sapins de Noël en plastique et sans décoration dans des caddies de supermarché poussés par les Salopettes Grises de Xerxès. Tandis que le cercle des sapins à roulettes se resserre autour d’Amastre esseulée dans sa clairière peau de chagrin, elle chante son désespoir d’être elle-même la cause de sa souffrance « Cagion son io del mio dolore »… curieux mélange visuel et sonore…

Pour finir en beauté, sa dernière apparition se fait en perruque à tresses blondes genre Ysolde-des-années-50, et lève ainsi le voile sur sa santé mentale qui doit d’ailleurs être à l’image de celle de Xerxès pour lui témoigner cette fidélité aveugle et… récompensée !

De ma très bonne place, la vue est imprenable sur les musiciens de l’orchestre et il est passionnant de voir le continuo si actif et engagé. Je dois une mention spéciale à la violoncelliste Kristin von der Goltz au son riche et ample, ainsi qu’au claveciniste Mark Lawson qui, dès qu’il le peut, suit le spectacle en se tordant le cou. Je n’ai jamais aussi bien senti l’intérêt que les instrumentistes portent à l’opéra et ses chanteurs ; on est bien loin ici de certaines attitudes qui conduisent à laisser la fosse déserte à peine la dernière note évaporée.

Umberto Chiummo, le général Ariodate de Xerxès, est un chanteur dynamique à la voix chaude et sonore. La mobilité de son visage le rend très expressif, et joint à des costumes militaires fantaisistes, cela le rapproche d’un personnage de la Comedia del’Arte.

Ses deux filles sont habillées en rose Barbie, Banu Böke est une Romilda agréable qui se retrouve devant le rideau de scène hermétiquement fermé pour conclure de belle façon l’acte II par son air « Chi cede al furore », et Margarita De Arellano incarne une Atalante pleine de vie. Elle est particulièrement impressionnante pendant son air à la fin de l’acte I « Un cenno leggiadretto ». En même temps qu’elle le chante, elle le danse comme dans une revue du Lido, accompagnée par une petite troupe de girls à son image, et cela sert tout à fait son propos.

L’aspect loubard à lunettes noires donné à Christian Rieger dans le rôle d’Elviro (l’ancêtre de Leporello) contraste avec l’empressement bienveillant qu’il porte à son maître Arsamène. Il ouvre l’acte II avec Amastre dans une scène qui relève carrément du vaudeville. Elle aurait donc pu être traitée sur le mode de la bouffonnerie : « Ah, chi voler fiora » chanté en fausset (ce que n’essaye qu’à peine Christian Rieger), avec costume féminin plus affriolant qu’une djellaba noire… Dommage. Quant à son seul air « Del mio caro Bacco amabile », il montre les limites vocales du baryton qui pourtant possède une voix d’une belle profondeur.

Mais ce qui me fait le plus plaisir, c’est de voir que les chanteurs s’amusent vraiment. Des saynètes muettes se déroulent souvent en parallèle du premier plan musical, aux marges de la scène, au risque parfois de capter l’attention au détriment de celui qui est entrain de chanter. Si c’est pendant le dernier air de Xerxès, on l’a vu, ce n’est pas bien grave, et on détaille avec bonheur la troupe réunie autour du banquet pour les noces d’Arsamène et de Romilda. Mais lorsque l’on est perturbé par le défilé des djellabas noires juste derrière Atalante qui chante « Dirà che non m’amo », on ressent la nette frustration d’être privé du plaisir musical (c’est le comble) sans que le visuel ne compense cette perte.
Il est affligeant de sentir de cette manière insidieuse que la musique est supposée (par le metteur en scène ?) ennuyer le spectateur, puisqu’il faut forcément accumuler couleurs, mouvements et extravagances diverses pour le distraire, et malheureusement, pas uniquement au sens propre. Comme nous devons l’aimer, cet art lyrique, pour que même assaisonné ainsi nous n’en soyons toujours pas dégoûtés !

Je n’ai pas souvenir d’avoir vu ailleurs les instrumentistes, habituellement cantonnés dans la fosse d’orchestre, monter sur la scène pour saluer avec leur chef parmi les chanteurs et les figurants. Les solistes se font bien applaudir, surtout Christopher Ropson, et je trouve le public très indulgent (ou pas très exigent ?) pour ne pas tenir rigueur à Ann Murray de son désengagement trop visible.
Applaudissements et rappels concluent donc cette longue soirée, contrastée et inégale, mais qui me laisse tout de même le sentiment d’un spectacle assez complet.

S. Eusèbe, 09-24 Janvier 2006.

10. Le lundi 30 janvier 2006 à , par Sylvie Eusèbe

Un petit commentaire après avoir déjà écouté beaucoup trop de fois ce "nouvel enregistrement".

La diffusion radio de ce concert auquel j’ai pourtant assisté m’a permis d’apprécier certains détails qui m’avaient échappé. Je ne peux m’empêcher de relever quelques nuances extraordinaires par leur imagination et par la beauté de l’accent qui en résulte.

Dans le 3ème lied :
- l’élasticité et le rebondissement obtenus lors du phrasé de « und den Kopf ich drehe »,
- l’accent sur le premier « e » de « Zelle » à la fin de ce même lied.

Dans le 5ème lied :
Le quatrième paragraphe est pratiquement la reprise du premier, mais en plus dramatique. Aussi Nathalie Stutzmann exprime le déséquilibre du narrateur proche du chaos et de la folie en osant deux traits presque « faux », sur « Graus » et sur « sagen ». L’effet obtenu est proche de l’expressionnisme allemand, et renvoie aux vertiges déstabilisants des films de ce courant. Magnifique !
Aux antipodes malgré leur proximité dans le lied, le dernier paragraphe conclut le cycle en nous emmenant au-delà de l’humain. Alors le premier « Mutter » de « Mutter Haus » est haut et pur, il est complété par le second (les derniers mots du lied) qui sonne doucement et lentement.

11. Le mardi 31 janvier 2006 à , par DavidLeMarrec

Quelle précision ! C'est vraiment un plaisir de vous lire...

12. Le mercredi 1 février 2006 à , par Florestine

".... et je trouve le public très indulgent (ou pas très exigent ?) pour ne pas tenir rigueur à Ann Murray de son désengagement trop visible."


Chère Madame Eusèbe,

après avoir lu avec grande sympathie et intérêt votre avis sur Nathalie Stutzmann, ses Kindertotenlieder, sa Winterreise, et sa Amnastris je suis enchantée d’avoir trouver ce website ! Pardonnez mon Français et pardonnez pour continuer en Anglais mais je vous écris en regardant Bayerische Staatsoper… .

I am very impressed by your and M. Le Marrec’s virtual dialogue on the German Liedrepertoire. Chapeau !

Nevertheless : today I just would like to comment your thoughts on the Munich audience and Ann Murray, kowing this has not too much to do with Mahler and his Kindertotenlieder ;-).

Yes, you are right: unfortunately the audience of the Bayerische Staatsoper quite often is not too demanding if they are faced with musicians having a good reputation. But, in fact, I made a similar experience the other day in Paris at «Prades Aux Champs-Elysées ».

However, coming back to your comment: I do not think that one has to show a singer that his/her best times are over through booing. Don't you agree ? Most of the singers know themselves quite well and are totally aware of their abilities or non-abilities.As far as I can tell so were all of Nathalie Stutzmann's partners in that Xerxes series. Ann Murray has done a lot for opera and, to my mind, she simply does not deserve to be treated with utterly rigorisme.

I assume we share the opinion that it could have been nice to have seen Nathalie Stutzmann in that title-role but I am sorry to say this will not happen in Munich, where Xerxes will be performed for the last time this summer.

Aujourd’hui je m’appelle Florestan – or rather : Florestine - assuming "Eusebius" is familiar with that pseudo.
Since I am not too fond of participating in web-blogs, vous pouvez me contacter via : ResidenzMuenchen@aol.com .

Again: "Danke" to both of you for your public compassion. Mahler, Schubert, Haendel - and Stutzmann - deserve it.
"Gute Nacht!"


13. Le mardi 7 février 2006 à , par Sylvie Eusèbe

Je me dois de vous signaler que j'ai répondu à Florestine par la "voie privée" qu'elle nous indique ci-dessus. Au cas (à mon avis fort improbable) où vous n'auriez pas fait de même, je tiens à vous transmettre de sa part ses "warm regards and (her) sincere respect". Elle apprécie beaucoup votre blog et suit nos échanges avec attention !

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