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Cos'i à Aix

Quelques remarques négligemment jetées.

(Soulignement et gras sont présents par commodité personnelle pour réutilisation de ce matériau brut, pas parce que je tiens les lecteurs de passage pour des imbéciles. De simples notes, sans prétention de saisir l'ensemble du travail effectué. Les impressions formulées ne sauraient par conséquent être ressenties comme des jugements.)

Qualité de la présentation

Introduction de Gérard Courchelle étrange, insistant sur les vingt-quatre heures de la séduction pour démontrer la noirceur de l'intrigue - alors qu'il s'agit purement d'une contrainte formelle destinée à fluidifier l'action, que l'on rencontre dans toutes les oeuvres du temps. En tirer des conséquences psychologiques me semble démesuré.

Sinon, le propos sur l'échange spontané était intéressant et méritait de souligner implicitement que tous les metteurs en scène choisissent l'inversion des couples dès le I, alors qu'il ne me semble pas que ce soit écrit quelque part - et qu'en tout cas, rien ne s'oppose à une lecture différente.

Exécution musicale

Facilité d'exécution des interprètes impressionnante : le masque demeure d'un calme confondant, y compris pendant les plus grandes difficultés techniques, pour la plupart d'entre eux.
Equipe très homogène, sans faiblesses. Les voix aiguës m'avaient tout particulièrement séduit, lors de la retransmission radio. Erin Wall a certes une voix un peu légère pour Fiordiligi, apparemment, mais s'y montre cohérente de bout en bout. Et ce n'est pas un petit manque de grave dans Come scoglio qui pourrait diminuer cette impression (certes techniquement manqué pour la retransmission télé, les aigus peinant à sortir, et la vocalisation ratée). En revanche, physiquement, la tête enfoncée dans les épaules, dodelinant la tête comme pour faire sortir les aigus de la gorge, l'impression est bizarre, même si le jeu de scène n'en est pas affecté - la moindre difficulté vocale est ainsi nettement surlignée. La retransmission vidéo lui est défavorable, puisqu'elle la présente en difficulté, avec une projection manifestement limitée et un manque d'autorité scénique, alors que la prestation était très convaincante lors de la retransmission radio. Part de stress, part de la capacité à utiliser plutôt le mot ou le corps chez un chanteur. La seconde fait un peu défaut, direction fine de Chéreau exceptée ; la première, la plus importante, y est. Au total, une Fiordiligi plus fragile que vertueuse, qui cadre assez bien avec la nuanciation des caractères traditionnels opérées par la mise en scène (voir plus bas). Shawn Mathey, quant à lui, me séduit beaucoup plus que la moyenne des Ferrando, par sa franche simplicité - et sa remarquable tenue dans Una aura amorosa, aux piani ineffables. Elina Garanca, au contraire d'Erin Wall, gagne énormément à être vue en scène, et, pour le coup, marque les mémoires, ce que le son n'avait pas fait jusque là me concernant, malgré ses évidentes qualités. Ce son blanc sur la première syllabe de (Io) burlo ? m'a scotché. Le tout ajouté à un évident charisme scénique qui me rend plus intelligible ses succès actuels. Stéphane Degout accentuait un peu trop les finales lors de la retransmission radio, mais on ne peut pas lui reprocher plus, et son parlando qui suit le duo Fiordiligi/Ferrando était exceptionnel de vérité. Ce soir, je n'ai pas été gêné. Barbara Bonney est en terrible méforme et ne parvient pas du tout à faire des sons propres, achevés, timbrés. Sans contreparties dramatiques. Et son accent américain est plus fort qu'à l'accoutumée. A la fin du premier acte, elle se retrouve et parvient à nouveau à chanter, réussissant même les aigus ajoutés qui ne passaient pas lors de la première retransmission. Ruggero Raimondi, à son habitude, chante intelligemment, sans être l'Alfonso le plus nuancé qui soit (il faut dire qu'on ne le lui demandait pas ce soir), en tenant sa ligne convenablement - le soutien, parfois difficile, est là cependant. Mais c'est surtout l'unité de l'équipe qui séduit, sans véritables faiblesses, dans les ensembles comme dans les airs.

(J'ai conscience d'avoir peu évoqué ce que chaque chanteur apporte au rôle, ce qui est pourtant l'essentiel. J'ai plutôt réservé ces commentaires pour la mise en scène, veuillez m'en excuser.)

Daniel Harding rend l'orchestration limpide comme jamais, exaltant les rythmes à son habitude, mais valorisant les bois plus que de coutume, ce qui donne un résultat à la fois jouissif et touchant. A chaque audition (quatre pour la bande radio avant la retransmission télévisée), je deviens plus enthousiaste pour ce travail de fosse. Les récitatifs, en revanche, ne sont ni très spirituels, ni 'fameusement' chantés.

Au total, c'est l'un des meilleurs Cos'i de ma connaissance, parce que tout y "fonctionne" pertinemment.

Mise en scène

Mise en scène esthétique, qui ne m'enthousiasme pas démesurément par un sens de l'approfondissement qui serait toujours étourdissant, mais qui, à l'instar du Ring (faute de connaître autre chose de Chéreau), fonctionne extrêmement bien, avec de très belles images. Il réexploite d'ailleurs l"idée fameuse de la chaîne humaine au moment de la séparation des amants. Egalement la même attitude de transposition partielle.

(Qualités)
Tout semble - hors le personnage de Despina - soigneusement décidé et maîtrisé, ce qui est déjà un bien, quel qu'en soit ensuite le degré de 'fouillement' et le résultat. Un univers autonome.

Gestes précis, expressifs et justes. Grande concordance de la dynamique scénique avec la musique même, toute la temporalité est ralentie, abandonnée totalement au tempo de l'écriture. Le tout visuellement favorisé par les couleurs vives qui individualisent avantageusement les personnages sur la sobriété du fond, et donnent une sorte de légitimité esthétique à leurs déplacements. Le refus du traitement parallèle des personnages, déjà inscrit dans le texte et la musique, est parfaitement respecté par la mise en scène qui en rajoute une couche à ce sujet.

Au rang des réussites, si l'Alfonso metteur en scène n'est absolument pas une idée originale, sa mise en scène est très réussie pendant l'arioso La mano a me date. Dans le même ordre d'idée, le siège offert à Ferrando par un figurant opportun nourrit la forme de théâtre dans le théâtre en insérant, pour une fois, un peu d'humour.
La scène entre Dorabella et Guglielmo et le logique lutinage appelé par le texte sont ici extrêmemnt troublants. D'autres le réalisent avec plus de légèreté, mais je dois dire que le sentiment de fragilité qui s'empare ici du spectateur même est significatif de la réussite théâtrale de ce duo.
En somme, Fiordiligi est représentée plus fragile que vertueuse, et Dorabella moins sûre des ses choix - se tenant la tête pour tenter de se justifier à ses propres yeux dans le si guilleret E amor un ladroncello.

Ce qu'il y a d'amusant, c'est cette musique de transformation mozartienne entre deux scènes. Une jolie trouvaille.

(Réserves)
Début au milieu du public à la fois commun, vilain esthétiquement et opposé à ce que j'attends de ce type de procédé : si la barrière doit être franchie, il doit y avoir une signification exceptionnelle et un gain significatif de sens. Ce que je n'ai absolument pas ressenti ici.
L'ensemble tire un peu trop uniformément sur le tragique. Mozart ne semble plus doux-amer, ni même amer, mais presque terrifiant. L'impact physique que j'ai ressenti était assez similaire à mes premières Tosca... La farce est clairement gommée, et l'équilibre en est un peu rompu.
En outre, je trouve que les choix s'essoufflent un peu au début du II - dans ce décor austère, quelques moments de lassitude prévisible apparaissent en effet ici et là. La tentation du piquant mêlée à l'appréhension morale de Fiordiligi, en particulier, me semble peu exploitée dans le duo Prender'o, qui place les deux soeurs sur le même plan.
En fait, le personnage le plus faible demeure Despina, à peu près inexistant dans cette mise en scène. J'avoue que je ne saurais pas quoi en faire non plus, mais c'est vraiment flagrant ici. Les regards hostiles ou oppressés pendant la 'noce' ont aussi ce caractère intelligemment décalé.
Et les personnages, pour finir, sans colère, sans remords, simplement brisés. L'idéal de Raison final est évidemment très loin d'être atteint. Tenez, si j'étais un metteur en scène trashisant, je crois que je ferais un Alfonso Bashing à la fin. Mais Chéreau a très bien réussi son coup en tenant jusqu'au bout le pari cohérent d'un Cos'i sombre.

Au total, tout de même une belle mise en scène pensée, malgré les (peut-être nécessaires) impasses sur certains pans du drame et ces quelques réserves sur la monotonie visuelle.

En annexe, une interrogation au moment du finale de l'acte I : pourquoi Dorabella est-elle celle qui entraîne Fiordiligi hors de l'assiduité des Albanais ? Ce n'est pas vraiment dans l'esprit du texte, il me semble, puisque Dorabella semble toujours retenue par la peur du jugement de sa soeur plus que par ses certitudes propres.
Et pourquoi, à la fin, Despina semble-t-elle désespérée, alors que ce n'est qu'une défaite à son habileté, pas à ses convictions ou à ses affects ?

Qualité de la captation visuelle

Filmé de trop près pour saisir la beauté des mouvements. Ce sont en effet les déplacements d'ensemble, incroyablement riches et travaillés, et non le jeu individuel, qui sont esthétiques et expressifs.

Souvenirs

Per pietà, ben mio m'est devenu insipide depuis que je l'ai entendu par Mireille Delunsch dont je parlerai très bientôt. Cet air magnifique ne me fait presque plus bouger le sourcil depuis l'émotion débordante de ce moment-là.

Le choix très pertinent de placer Despina assise de dos derrière Dorabella pour E amor un ladroncello, comme pour signifier l'origine de cette inspiration, ces paroles dictées, m'a rappelé la mise en scène du Macbetto de Giuseppe Frigeni dans lequel Macbeth est à l'arrière-plan pendant la cavatine de son épouse, se tenant la tête, comme si ce chant qui s'exprime à l'avant-scène était une projection mentale de son esprit malade.

David - afaitsonboulot


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Commentaires

1. Le mardi 13 décembre 2005 à , par Sylvie Eusèbe

Je ne connais pas très bien cet opéra, et c'est à la télévision que j'ai vu la retransmission de cette production. J'ai été extrèmement déçu par B. Bonney : comme j'ai raté le début, je n'avais pas vu la distribution et j'ai mis un moment avant d'être certaine que c'était elle car sa voix était méconnaissable, en tout cas, elle n'avait rien de ce timbre que j'aime beaucoup (Sophie du Chevalier à la Rose bien sûr, mais aussi dans Schubert...).
Raimondi fait ce qu'on attend de lui, mais il le fait toujours très bien. Quant aux autres chanteurs, je dirai un peu rapidement que je les ai dans l'ensemble bien appréciés.
Si le décor tout blanc m'a un peu déroutée au début, il fonctionne bien, et des choix esthétiques comme les couleurs complémentaires des costumes sont des repères simples que j'apprécie.
On ne peut certainement pas attendre de P. Chéreau légèreté et joie de vivre, mais j'ai toujours été sensible à la cohérence de son univers, et cela s'est vérifié dans cette mise en scène.
En conclusion, je garde un très bon souvenir de cette production qui marie avec intelligence tradition et vision contemporaine.

2. Le mercredi 14 décembre 2005 à , par DavidLeMarrec

Oui, Barbara Bonney y est méconnaissable. En 2003, dans le même rôle à Salzbourg (Rattle, Berlin PO, Bartoli, Kozena, Streit, Finley, Allen), la qualité de l'italien - qui a toujours été légèrement américanisé, mais qui était autrefois très correct - ainsi que la qualité de la voix, la justesse, la projection et l' "incarnation textuelle" étaient déjà étonnament problématiques. Mais là, il faut dire que c'était effectivement catastrophique - les présents n'ont paraît-il rien entendu de ce qu'elle chantait (d'après une vingtaine de témoignages concordants...).
Je croyais à une méforme, comme cela peut arriver, mais la retransmission radio quelques jours plus tôt était assez proche en qualité, et à Paris, elle a été abondamment huée, si bien qu'elle ne s'est plus présentée aux saluts après la première représentation. J'avoue ne pas comprendre qu'avec une technique comme la sienne on ne puisse pas se sortir d'un rôle comme celui-là. Lorsqu'elle rajoutait des aigus et les manquait (pas "finis" et faux), c'était triste, oui.

Je n'en trouve pas moins cruels ceux qui l'ont accablée, en salle ou en écrits. Cette prestation-là était manquée, certes. Mais que de belles contributions ! Je crois que c'est en Sophie que je la préfère moi aussi, absolument merveilleuse. On peut considérer que c'est un rôle payant, mais tout de même, quelle fraîcheur, quelle ligne !
Je l'avais entendue en récital en 2003 (Schumann et opérette viennoise) et j'avais déjà remarqué une tendance non pas au recitar cantando, mais au cantar parlando, ce qui m'avait surpris mais pas gêné (malgré le petit accent américain), on était dans du lied et le texte y est souverain.
En y repensant, si elle n'était pas très audible au parterre de l'Opéra de Bordeaux, je ne m'étonne plus que personne ne l'ait entendue dans le hangar de Bastille.

Vraiment dommage. Après ce qui lui est arrivé, assassinée par la critique et le public, sans personne pour la défendre autrement qu'eu égard à des souvenirs (et pour cause, hélas), il ne lui reste qu'à évaluer ses possibilités : retravailler quelques fondamentaux, trouver un répertoire plus confortable pour elle, ou se retirer. C'est terrible à dire, mais quel directeur d'Opéra l'engagera ? Moi le premier, si elle tenait un rôle important à l'affiche, j'hésiterais. La voix était à ce point transparente, les attaques molles, le chant faux, l'italien exécrable... c'est assez incompréhensible.

Raimondi fait ce qu'on attend de lui, mais il le fait toujours très bien.

Je crois que c'est un bon résumé. :-) Dans Mozart, Raimondi n'est pas le plus subtil qui soit, mais comme pour son Comte, son Alfonso, très sombre, presque trop si on veut, fonctionne très bien. Il a été hué significativement à Paris, ce qui à mon sens est extrêmement exagéré, puisqu'il honore tout à fait sa partie. On peut répondre qu'on pouvait embaucher un jeune moins cher et aussi bon, mais on apprécie un spectacle selon ce qui se passe sur scène, pas sur des potentialités de distribution, et en l'espèce, c'était tout à fait correct.

Quant aux autres chanteurs, je dirai un peu rapidement que je les ai dans l'ensemble bien appréciés.

La distribution a été assez critiquée, surtout les voix aiguës : "Erin Wall manquait de graves, était pâlote et gauche", "Shaw Mathey avait une voix blanche". Comme j'ai dû l'écrire, j'ai été assez convaincu, ma foi, et autant par eux que par le duo grave unanimement fêté. Ce qu'il y avait de remarquable, surtout, c'est que du fait de la médiatisation de cette production, le temps des répétitions a largement été supérieur à la normale, et qu'on ressent, ce qui est essentiel pour un fonctionnement optimal de Così, un véritable chant d'équipe.

Harding, qui avait été assez extrême dans Don Giovanni et qui avait commis quelques Brahms pas très habités au disque, m'a absolument conquis - alors qu'il a été éreinté par les commentaires. Qu'en avez-vous pensé ? Malgré les tempi, je trouvais ça tout à fait poétique.

On ne peut certainement pas attendre de P. Chéreau légèreté et joie de vivre, mais j'ai toujours été sensible à la cohérence de son univers, et cela s'est vérifié dans cette mise en scène.

Oui, vu ses déclarations, on pouvait craindre qu'il nous impose une relecture sombre de Così comme il y en a eu des tonnes. Or, notamment grâce à une inspiration directement musicale, il se produit de petites merveilles sur scène.

En conclusion, je garde un très bon souvenir de cette production qui marie avec intelligence tradition et vision contemporaine.

Et même musicalement, c'est une de mes grandes expériences cosistes, je dois dire.

3. Le mardi 20 décembre 2005 à , par Sylvie Eusèbe

Désolée, mais je ne pense rien de la direction de D. Harding ! Il y avait bien trop à voir et bien trop de chanteurs à écouter pour que je fasse vraiment attention à l'orchestre !!!

4. Le mercredi 21 décembre 2005 à , par DavidLeMarrec

A peu près tout le monde a détesté, c'est donc bon signe. :-)

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