Carnets sur sol

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vendredi 11 novembre 2016

HIRATA Oriza – Gens de Séoul 1909 – l'art de la conversation


Le sujet :
Une famille de colons japonais (ici en 1909, mais il existe une seconde pièce qui se déroule en 1919) discute dans sa maison coréenne.

La forme :
La conversation « naturelle ». Peu d'événements paroxystiques (même s'il ne s'y tient pas tout à fait), les gens parlent, très doucement, parfois de dos, parfois en même temps, sans amplification. Aucune musique, aucun ajout sonore.
Le début est un peu dense, beaucoup de personnages et pas d'exposition (car il n'y a pas d'intrigue principale non plus) ; tous se croisent dans la salle à manger au centre d'une maison desservie par des passerelles de bois (on ne voit donc que les actions de ceux qui y sont à ce moment précis) ; la pièce s'achève sans clôture réelle et en tout cas sans chute (les personnages regardent des photos d'une action qui n'a pas été vue sur scène et qui n'a pas de lien direct avec les actions passées…).
De la conversation brute, gratuite, détaillée.


gens de séoul 1909


Les thèmes de conversation


Dans cette maison où toutes les classes se croisent (de la servante des voisins qui ne comprend pas le japonais et les usages jusqu'au maître de maison, en passant par l'oncle fantasque ou la petite servante qui a appris à parler le japonais, auxquels s'ajoutent les invités, celui de la fille cadette ou celui de l'étudiant au pair…), les sujets sont nombreux.

¶ Les clichés bien sûr, relayés ou discutés, à commencer par ceux sur les Coréens. Peuvent-ils être aussi éduqués que les Japonais ; sont-ils vraiment aussi paysans qu'on le dit ; ou bien faut-il tout simplement les élever dès le berceau, comme la petite servante Tahiki qui parle si bien le japonais ?
    Les Coréens sont perçus avec condescendance (mais sans aucune méchanceté, ni mépris), même par les servantes locales – pour le spectateur européen, difficile de se rendre compte à leur accent si elles sont japonaises ou « coréennes éduquées ».
    Ces petites histoires s'étendent à toute la vie : quand il est incidemment question des Suisses, on parle tout de suite des chocolats, de leurs montres – exactes – et l'on cite les Alpes, tout en faisant remarquer que les Alpes, ils ne les ont pas faites…

¶ L'obsession de la fille aînée pour la littérature et les questions d'universalité. À ses yeux, l'occupation se justifie surtout par l'avantage que procure l'existence d'un seul pays pour la production et la compréhension de littérature. Au demeurant, les Coréens, s'ils s'instruisent, pourraient eux aussi avoir une littéraure (« même les Coréens » est une figure courante sur le plateau). Avec un esprit très ouvert qui se coule sans difficulté dans les perspectives de la colonisation militaire, elle montre ainsi le revers naïf et généreux des intentions coloniales.
    Sa discussion avec les servantes – la famille est assez libérale, elle laisse les domestiques utiliser la grande table et les autorise à parler coréen lorsqu'elles sont seules – culmine dans la question vertigineuse : le haï-ku emblématique de Masaoka Shiki « Croquant un kaki, la cloche résonne – Hôryûji » (et ses nombreuses allitérations) aurait-il pu être écrit dans une colonie du Pacifique (Iōjima, je crois), où il n'y a même pas de kaki ?  Purement du débat de premier degré, d'esthètes assez peu avancés, mais qui font miroiter beaucoup d'aspects, a fortiori lorsqu'il se tient par-delà les classes et les nationalités.

¶ Des remarques irrévérencieuses des servantes, de petites chamailleries plaisantes des maîtres… le tout se déroule donc sur un ton qui ne cherche pas la profondeur et ne rejette pas la légèreté, malgré le choix d'un moment dramatique de l'histoire du Japon – l'auteur est opposé à la colonisation, mais ne prend pas le parti d'une démonstration, heureusement.

¶ Et mille choses parfaitement indifférentes (comment les baleines allaitent-elles dans la mer ?), qui constituent la conversation du quotidien – et, chose étonnant, sans jamais tomber dans la platitude, on est sans cesse intéressé.


Les événements

Malgré le principe annoncé de ce théâtre, qui se veut naturel, sans rechercher la tension d'une intrigue et les événements paroxystiques, Hirata sait écrire, et plusieurs situations maintiennent l'intérêt et accompagnent l'ensemble de la pièce.

♦ Le mariage de la cadette se prépare : elle a longuement correspondu avec un homme qu'elle n'a jamais vu, et la famille se prépare à le recevoir le jour où l'action se déroule, alors qu'il passe en Corée (sous un prétexte professionnel dont la véracité est discutée). Celle-ci se défend de toute la romance, mais son attitude laisse percevoir l'espérance sans trop d'ambiguïté – et la famille en est persuadée.

♦ Ancien camarade de classe de l'étudiant au pair qui vit dans la maison – sorte de compère subventionné du fils aîné – un illusionniste se présente sans être attendu. Il reste longuement dans la salle à manger tandis que les conversations des gens de maison et de la famille se succèdent.
    Manifestement assez peu compétent, il se fait prier pour exécuter des tours, et ne parvient guère qu'à annoncer qu'il y a du brouillard à Londres. En fouillant dans sa valise, les autres personnages découvrent des torrents de balles de ping-pong dans un compartiment, des foulards infinis dans le second.
    Parti aux toilettes en laissant ses chaussures à l'entrée et sa valise près de sa chaise, il disparaît, et personne ne parvient à le retrouver, pas même son assistante qui vient ensuite sonner à la porte. Ces deux étapes demeurent au premier ou second plan de l'essentiel du temps passé sur scène.

Fugue du fils aîné, principal coup de théâtre de la pièce et façon de créer une atmosphère de fin. Celle-ci n'a cependant rien d'inhabituel, et la famille attend patiemment l'heure pour recueillir le fugueur à la gare avant le train – non sans avoir dîné, car il ne mange pas lorsqu'il a fugué.

♦ Dans le même temps, l'oncle amoureux se prépare à s'enfuir avec son amourette secrète, vers Saint-Pétersbourg, sans que l'on puisse bien juger de la raison, ni s'il souhaite vraiment le faire. Nous n'attrapons que des instants de vie incomplets.


gens de séoul 1909


Le résultat scénique


Domine avant tout le plaisir de la conversation, dans un japonais très chantant. Tout se déroule dans un quotidien simple et assez peu tendu – même la fugue, dont on ne connaît d'ailleurs pas l'épilogue.

Il en va de même pour le reste : la pièce pourrait se nommer En attendant Tanokura, tant la figure de l'hôte inconnu mais attendu (pour qui la cadette soupire) innerve toute la durée de la pièce et toutes les relations de la famille avec les arrivées extérieures… sans qu'on aperçoive jamais le voyageur annoncé. Et l'on n'aura jamais d'informations à son sujet – retard, légèreté, mépris, catastrophe… Il est une sorte de point d'horizon impossible à atteindre, mais qui structure tout le reste autour de sa potentialité.
    Quant au magicien, on ne le retrouve jamais non plus, et sa disparition injustifiée offre une touche de surnaturel déstabilisante et charmante – la grosse blague comme le fantastique paraissent ici tellement hors sol…

Dans l'ensemble de la pièce, pas une once de démonstration, tout paraît simple, agréablement présent, gratuit. Ce qui peut paraître précieux ou artificiel au cinéma (la contemplation d'un quotidien peu trépidant) est ici, avec la dimension physique du théâtre (présence des comédiens, voix sans truchement…), assez captivante et touchante, du moins si l'on est sensible à cet art de la conversation.


Quelques citations

(Parfois reproduites en substance.)

→ « Le plan de la maison est tellement compliqué qu'on a perdu plusieurs servantes. On les a retrouvées ensuite momifiées. »

→ « Grand-père dit qu'il y aura la guerre. Quand les toupies sont à la mode, il y a des guerres. »

→ « Les belles-mères [coréennes], à la fin des fins, ce sont toutes des Kim. »


gens de séoul 1909


J'aurais cru assister à un essai un brin conceptuel, surtout plaisant par le dépaysement de la langue (qui, aussi joliment dite par les membres du Seinendan théâtre Agora de Tōkyō, dirigés par Oriza Hirata en personne, fait effectivement beaucoup pour le charme d'ensemble), mais c'est en définitive une expérience réellement facile d'accès et complètement jubilatoire.

Je suis assez persuadé, en réalité, que cette pièce doit très bien soutenir la seule lecture. Dans l'attente, elle est donnée (ainsi que sa suite de 1919, convoquant les mêmes personnages, que j'irai voir demain) à Gennevilliers, puis la semaine prochaine à Pontoise, au sein d'une tournée européenne dont je n'ai pas vérifié les dates.

David Le Marrec


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