vendredi 5 juin 2026
Biscoteaux & consentement — Ercole amante d'Antonia Bembo
Très impressionné par cet Ercole amante d'Antonia Bembo à Bastille. Je n'en fais pas de chronique détaillée, mais je relève simplement certains aspects.
¶ Musique très typée XVIIe italien (alors que l'œuvre date de 1707), on pourrait penser à de la génération Legrenzi (voire un peu antérieure) : recitar cantando omniprésent, grande quantité de texte car paroles quasiment jamais répétées, ce qui évoque plutôt la première moitié du XVIIe siècle, mais accompagnement instrumental très présent, quasiment tout le temps pendant la déclamation, ce qui évoque plutôt l'époque d'expérimentation du second XVIIe siècle — tandis que d'autres comme Albinoni basculent déjà vers l'affreux opera seria qui se concentre sur la glotte plutôt que sur le texte. Par ailleurs, très entraînant et vivant, peu de moments statiques, la musique, quoique plutôt homogène de ton, reste toujours élancée et bondissante, pas du tout de grands aplats statiques.
¶ Expérience déroutante d'entendre un grand orchestre symphonique sur boyaux qui joue du répertoire XVIIe (Cappella Mediterranea)… Une chimère complète, que j'ai trouvée assez émouvante. Deux contrebasses, trois bassons, des doublures de sacqueboutes (!), une pensée de l'orchestre qui n'a pas vraiment existé avant Schumann (l'instrumentation n'est en général pas précisément notée dans ces opéras-là, et en tout cas Leonardo García-Alarcón, compositeur lui-même, a dû y mettre la main comme il le fait toujours), mais l'impression enveloppante obtenue dans Bastille est très réussie. J'ai vu passer des commentaires qui parlaient d'amplification (c'est vrai qu'on entendait bien le grain des théorbes depuis le second balcon !), je n'en suis pas du tout convaincu… mais si jamais c'était le cas, ce fut admirablement réalisé : on percevait parfaitement la localisation des sons.
Bonheur aussi d'entendre dans cette salle, qui est très favorable aux instruments, un orchestre qui se donne à plein, ce qui n'est vraiment pas la norme dans cette maison (et ce, depuis toujours à en croire les comptes-rendus de l'Académie Royale / Impériale / Royale de Musique…).
¶ Livret très étonnant : je pensais que c'était un angle un peu exagéré de la communication, pour avoir un argument à la mode, mais non, le livret parle bel et bien prioritairement du consentement ! D'ordinaire Ercole amante ou Orlando furioso suivent avec compassion l'échec amoureux de leur héros, qui malgré toute sa gloire ne parvient pas à se faire aimer, voire se fait rouler dans la farine par Omphale ou Angélique… Cette fois-ci, Hercule, mari infidèle, parricide de sa fiancée, père violent, constitue le réel opposant de toute l'intrigue, jamais sympathique avant sa mort : intempérant, égoïste, injuste, il manque à tous ses devoirs en abusant de sa force, use de ruses déloyales, et rend malheureux tous ceux qui l'approchent. L'intrigue ne parvient à être dénouée qu'avec sa mort, même si la fin la tempère en réhabilitant sa mémoire au cours d'une cérémonie funèbre puis joyeuse. De même, les divinités sont à front renversé : Vénus est la méchante fée qui veut forcer les filles, tandis que Junon garantit la liberté des cœurs et la sincérité des vœux matrimoniaux — qu'on ne saurait arracher par la menace. Première fois que je vois Junon présentée en bonne part dans un livret d'opéra (et Dieu sait qu'elle est souvent convoquée) !
Certains autres aspects impriment le respect, comme la mort du Page qui se noie sur scène, sans remède.
¶ Distribution luxueuse, de grandes voix de spécialistes, et qui savent dire un texte. Andreas Wolf (Ercole, qui a vraiment un côté Valdengo, une technique de chant mordante à l’italienne à l’ancienne !), Sandrine Piau (que je n'imaginais pas si sonore, graves compris !), Julie Fuchs (une Junon vraiment claire, juvénile, positive), Alasdair Kent (ténor léger d'une saturation radieuse, assez dans le goût de Mark Milhofer), Marcel Beekman (toujours aussi bien projeté et irrésistible dans l'expression comique), Théo Imart (un rarissimes falsettistes à montrer à la fois de la puissance et une grande précision textuelle, l'un comme l'autre étant déjà peu fréquents séparément !)... la distribution était tout à fait impressionnante, et finalement calibrée pour cette salle immense. Des diseurs, des projeteurs, et même de beaux timbres ! L’orchestre étant immense, cela devait les dépayser assez fortement pour arriver à passer tout cela, quantité d’enjeux très nouveaux d’orchestration (pas toujours favorables, cf. les doublures de sacqueboute) et de technique vocale que nous ne devinons même pas en nous asseyant semi-confortablement dans nos sièges à coût exorbitant.
(Vous aurez deviné que j'aime moins Ana Vieira Leite : la voix, émise plus en arrière et en bouche, passe moins bien la rampe, la contraint à forcer davantage, le timbre ne s'entend pas aussi bien et les mots sont forcément évaporés, même si sa Iole est très loin d'être moche !)
¶ Une composante du spectacle s’est (pour une fois) révélée particulièrement déterminante pour l’adhésion générale : la mise en scène. Ce qu’a accompli Netia Jones commande le respect. Je vous renvoie à mon antique nomenclature de la mise en scène réussie :
→ esthétique
; bien que réalisée avec des instruments contemporains (beaucoup
d’écrans) et parfois un peu kitsch (couleurs très saturées), la mise en
scène ménage de très beaux tableaux visuels (qui passent mal en photo,
mais très bien dans la salle) : ciels brouillés lors des apparitions
divines, tour ajourée qui semble flotter, jardins à la française
qu'enjambent les protagonistes des intrigues amoureuses, symétries,
thématique sportive filée…
→ la direction d’acteurs est folle : aucun personnage sur scène n'est jamais en repos, ce qui évite la lassitude lorsque les tirades ou la musique paraissent plus convenues ;
→ la gestuelle produit du sens, permet de suggérer ce que le texte ne dit pas clairement, et de creuser des possibilités dans les interstices du texte ;
→ l'humour, par ailleurs propre à cette esthétique mixte italienne, est très présent (lorsqu'on voit les statues omniprésentes d'Alcide sur son propre domaine, on comprend à qui l'on a affaire).
→ la direction d’acteurs est folle : aucun personnage sur scène n'est jamais en repos, ce qui évite la lassitude lorsque les tirades ou la musique paraissent plus convenues ;
→ la gestuelle produit du sens, permet de suggérer ce que le texte ne dit pas clairement, et de creuser des possibilités dans les interstices du texte ;
→ l'humour, par ailleurs propre à cette esthétique mixte italienne, est très présent (lorsqu'on voit les statues omniprésentes d'Alcide sur son propre domaine, on comprend à qui l'on a affaire).
La captation vidéo officielle est compromise mardi, et même je doute que les gros plans servent le propos, vraiment pensé pour l'ampleur de la grande salle — et, pour la tournée, pour les théâtres à l'italienne : écrans dupliqués sur le côté, merci Netia Jones, il est rare que les metteurs en scène pensent aux pauvres —, j'espère qu'une solution sera trouvée à un autre moment pour immortaliser ce succès. D'autant plus que les musiciens présents sont des intermittents pour lesquels le tampon « Opéra de Paris » peut constituer un surcroît de notoriété qui permette ensuite de meilleures conditions d'exercice…
Pensez donc : voir à l'Opéra de Paris du neuf, une œuvre réussie en elle-même, remarquablement jouée et chantée, et en plus soutenue par la mise en scène qui en met en valeur les forces et en comble les faiblesses. (Oui, c'est un jeudi comme un autre à l'Athénée…) Considérant les orientations actuelles de la maison, savourons ce moment.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2025-2026 a suscité :
silenzio :: sans ricochet :: 102 indiscrets