Carnets sur sol

   Index (fragmentaire) & Linktree | Disques | Agenda concerts, comptes-rendus & 1 jour, 1 opéra | Vidéos, Playlists & Podcasts | Promenades


mardi 21 avril 2026

Instantanés de concert — récital Huw Montague Rendall & Helio Vida


De ce récital de mélodies-lieder-songs, je retiens surtout Um Mitternacht par Helio Vida. Pianiste brésilien qui est chef de chant à Graz… et ça s'entend. Les chefs de chant ont très souvent, par rapport aux pianistes-concertistes, une hauteur de vue plus grande sur ce qu'ils jouent — leur métier est en partie de lire à vue, donc de comprendre intimement les logiques musicales, plus que de connaître par cœur une pièce précise. Ce sont eux qui mènent les répétitions avant les filages avec orchestre.

L'accompagnement d'Um Mitternacht est complexe à réussir : très peu de matériau au piano, de petites ponctuations en accord et une grande ligne mélodique descendante à nu. Si l'on joue tout bien égal comme du piano, le résultat n'est pas fabuleux. Helio Vida travaille vraiment chaque texture, n'hésitant pas, sur des accords discrets, à marteler la mélodie, comme les timbres criards des bois (notamment clarinette) sollicités par Mahler dans sa version orchestrale. L'expression farouche produite par ces strates et ces timbres dépasse d'assez loin tout ce qu'on peut imaginer au piano.

Pour le reste, ayant jusqu'ici une très haute estime de Huw Montague Rendall, en particulier pour ses Pelléas miraculeux, et ne l'ayant guère entendu dans ce rôle depuis le second balcon de Bastille (un vague écho, mais on ne peut pas vraiment dire qu'on entendait), j'espérais beaucoup de ce récital dans l'écrin de l'Athénée, idéalement adéquat pour faire entendre toutes les nuances d'un timbre et d'une élocution.
Je n'en ai été que plus déçu, mais plutôt que d'en produire une chronique amère, je trouve plus intéressant de m'attarder sur le pourquoi.

Premier facteur, le spectateur : j'ai désormais assisté à beaucoup de concerts, et le vertige des œuvres seules n'est pas forcément suffisant pour justifier le déplacement lorsqu'on les a souvent entendues – ainsi que dans la vastitude de l'offre parisienne. Si l'on va réentendre une œuvre que l'on connaît déjà — en l'occurrence, toutes déjà entendues plusieurs fois en concert sauf l'opus 2 de Schönberg, et toutes déjà jouées et chantées dans mon salon, depuis de nombreuses années  —, on attend de la singularité de l'interprétation, et c'est tout le danger d'aller à un concert  pour les interprètes, surtout si l'on a déjà pas mal d'autres propositions dans l'oreille.
Vous connaissez mon propos sur Le danger (mortel) des écoutes comparées, et bien que je cherche autant que possible à m'en garantir, ce n'est pas toujours évident. Hier soir, clairement, je n'ai pas vraiment réussi : j'étais trop familier du programme, et surtout je me déplaçais vraiment en comptant sur une interprétation hors du commun, sans avoir anticipé ma posture en cas de déception.

Mais, concrètement, que s'est-il passé ?

La comparaison avec le disque est cruelle : projection très faible (en me déplaçant au parterre en seconde partie, on entendait mieux le texte et le timbre), timbre très cravaté, pas du tout les irisations entendues au disque et en retransmission. Même l'expression était assez rigide et extérieure.

Pourquoi cet écart ?

¶ Certaines voix sont plus phonogéniques que d'autres, certains artistes plus inspirés par les micros aussi (osant ce qui n'est pas possible en salle). Mais je ne pense pas que ce soit la seule raison.

¶ La conception de HMR était très lyrique, très chantée… dès qu'il allégeait le timbre pour dire vraiment (quelques secondes dans Montparnasse en bis), tout à coup on retrouve la couleur et l'expression qui font tout le sel de ses meilleures incarnations. Or, la mélodie et le lied à la sauce lyrique, très chantée (façon Cyrille Dubois ou Fritz Wunderlich) ne me touche pas beaucoup, j'attends vraiment un rapport étroit au texte, quitte à sacrifier la ligne, et surtout pas d'unicité du timbre. Je n'avais pas senti cela dans ses Duparc (moins marquants que ses Pelléas, mais très bons). L'approche – sans même me prononcer sur sa légitimité ou sa qualité – ne pouvait pas me convaincre, évidemment.

¶ Beaucoup de chanteurs (même de très aguerris) utilisent des transpositions trop basses lorsqu'ils chantent du lied ou de la mélodie. La voix s'épanouissait vraiment dans l'aigu, lorsque des couleurs plus ténorisantes affleuraient, mais l'essentiel du programme râclait des graves, pas toujours épanouis.
Par peur de se fatiguer, ou d'être incapacité un soir de semi-méforme, j'imagine, beaucoup de barytons choisissent des transpositions trop graves par rapport à leur centre de gravité. Typiquement, les transpositions habituelles de La Bonne Chanson et des Rückert-Lieder conviennent à des barytons centraux, pas à des formats légers / mozartiens comme HMR. Il aurait presque pu oser les versions ténor (ou utiliser une transposition d'un demi-ton ou un ton), et cela force tout de suite la tonicité, évitant l'impression un peu atone de mélodies chantées trop dans le bas de la voix.
C'est à mon sens ce qui explique le mieux cette impression un peu terne, et qui se retrouve jusque chez des spécialistes.

Voilà, j'espère qu'au delà de ma triste incapacité à apprécier ce moment, mes réflexions ouvriront quelques pistes pour éclairer vos écoutes à venir dans ce répertoire !

FRANCIS POULENC, Le Bestiaire FP 15 (1919), poèmes de Guillaume Apollinaire. GABRIEL FAURÉ, La Bonne Chanson op. 61 (1894), poèmes de Paul Verlaine.
ARNOLD SCHÖNBERG, Quatre Mélodies op. 2 (1899).
GUSTAV MAHLER, Cinq Mélodies sur des textes de Friedrich Rückert (1901–1902).

4 Bis :
Où est Silvia version britannique, Silent Noon, de Ralph Vaughan Williams, Montparnasse de Poulenc, « Ständchen » du Schwanengesang de Schubert.

samedi 18 avril 2026

Instantanés de concert — Symphonie Gaélique d'Amy BEACH, par l'ONDIF


Une œuvre de Stravinski écrite pour un ballet de Balanchine destiné à un véritable cirque, avec dans le rôle des ballerines… des éléphants à tutus roses.
La méconnue seconde Rhapsodie de Gershwin (fondée sur un thème très proche du final du Concerto en fa), moins rugueuse et peut-être encore plus généreuse que Rhapsody in Blue.
De belles variations, également pour piano concertant, sur I Got Rhythm. Ce sont peut-être les deux plus belles œuvres que je connaisse de Gershwin, en fin de compte…

Je venais surtout pour la Symphonie Gaélique d'Amy Beach, compositrice pionnière et paradoxe ambulant : première femme des USA à faire publier une symphonie à son nom, créatrice en vue… et épouse consciencieuse, renonçant à beaucoup d'engagements pour tenir le foyer, avec des périodes d'éclipse assez rageantes. Son catalogue est de qualité assez variable à son sens, ses œuvres les plus célèbres (comme son Concerto pour piano) sont d'un romantisme très conventionnel, et puis dans certaines, comme dans cette symphonie, on sent une réelle personnalité, un souffle — en particulier dans ce premier mouvement.

Mais ce que je retiens de ce concert est plus prosaïque.

¶ Avec ses tarifs très bas, l'ONDIF attire beaucoup de spectateurs occasionnels. J'ai croisé très peu d'habitués, et mes voisins se posaient des questions sur l'enchaînement des œuvres, applaudissaient entre les mouvements, cherchaient le nom des percussions… Pas des néophytes (on sentait qu'ils avaient l'habitude du « classique » au disque), mais clairement pas des consommateurs de concert. En cela, la mission évangélisatrice de l'ONDIF et la PP est pleinement accomplie ce soir.

¶ Je peste toujours sur la programmation conservatrice, le manque d'ambition dans la découverte, mais il est vrai que, malgré les tarifs, malgré l'orchestre en résidence à la Philharmonie, malgré la mode des compositrices, la salle n'était pas totalement remplie (quelque chose comme 80%, à vue de nez ?).
J'hésite sur l'interprétation à en donner, notamment sur l'absence des mélomanes habituels. (Tous partis en week-end avec le beau temps, voire en vacances scolaires ?) Est-ce que je me fais des illusions sur la possibilité de mobiliser un public hors des tubes et des stars ? Ou est-ce que ça me donne plutôt raison sur l'affirmation que, vendre de la rareté, ça se prépare… sans communication préalable, ça ne peut pas fonctionner. (Or ce concert n'était absolument pas mis en avant sur ses singularités : du cirque, une rhapsodie de Gershwin, une symphonie féminine inspirée de Dvořák 9, ce n'étaient pas les angles qui manquaient !)

L'emplacement change totalement l'expérience. Son assez flou en première partie (alors que j'étais pourtant idéalement situé au premier balcon de face, pas sous le B2 et pas trop loin du mur latéral pour le renvoi du son. En montant au second balcon pour la symphonie, le son était mieux défini.

¶ Un orchestre est un objet vivant, il évolue au fil des années, des concerts, et le chef a une grande part dans la forme qu'il prend le soir du spectacle. En l'occurrence, pendant tout le concert, le spectre de l'ONDIF a paru très opaque… je connaissais déjà la symphonie (excellente version Dausgaard à Copenhague, par exemple), et elle valait mieux que cette mélasse de doublures. Passé le thème exaltant de la trompette solo dans le premier mouvement, les saillances n'étaient pas très bien servies, quelque chose ne prenait pas dans la pâte d'orchestre. Tous les concertivores réguliers ont vécu ça : selon le nombre de répétitions (programme rare uniquement, ça peut jouer dans le résultat !), on peut, de la même place le même soir, entendre chaque instrument, ou seulement un brouillard indéfini. Ça arrive souvent pour les accompagnements de concertos, moins travaillés par l'orchestre. Un phénomène particulièrement frappant, presque surnaturel.
(Hélas pour moi, le brouillard ne s'est pas levé ce soir.)

Concert du 17 avril 2026 (page)
Igor Stravinski : Circus Polka
George Gershwin: Second Rhapsody & Variations sur 'I Got Rhythm'
Amy Beach : Gaelic Symphony
Frank Düpree, piano
Orchestre national d’Île-de-France (ONDIF), direction Michelle Merrill

dimanche 12 avril 2026

Instantanés de concert — No, no, Nanette de Vincent Youmans en VF


Ah, il était content de son « Tea for Two », le Youmans ! Son duo est déjà très long, mais alors, les variations (très réussies au demeurant) sur le thème, on y a droit pendant une assez longue ouverture, puis pendant un ballet qui succède au duo, et d'une manière générale dès qu'il y a un interlude musical.

Orchestration (arrangement, il me semble) très cuivrée (renforcée deux sax altos et d'un sax baryton en plus des cuivres traditionnels par deux) qui marche très bien, dirigée du piano. Chose amusante : le pianiste-chef, qui ne pouvait pas réellement diriger, vérifiait sur son métronome le tempo, qui avait manifestement été convenu en amont sur une valeur donnée.

Concernant le livret, vaudeville à quiproquos assez classique, mais peu développé… il y avait matière à un troisième acte pour faire durer un peu plus le plaisir : les personnages sont tous de bien bonne volonté pour rentrer dans le rang et pardonner.

Cette hot take va sans doute vous ébranler, mais je n'appartiens à personne et je me permets de dire tout haut les vérités qui choquent : en sortant de No, no, Nanette, on se sent plus léger qu'après Lady Macbeth de Mtsensk.
Et ça pose énormément de questions sur ce qu'on va chercher au théâtre, et dans l'art en général. (Question que je me pose à moi-même, puisque je n'ai jamais autant aimé qu'une soirée théâtrale que La mort de Tintagiles de Maeterlinck – la production Podalydès-Knox-Coin – et que je n'ai jamais été aussi profondément marqué que par Brand d'Ibsen, quarante-huit heures à voir ma vie redéfiler devant mes yeux… deux auteurs auxquels je suis resté fidèle et pour lesquels je me déplace toujours en priorité.)

Instantanés de concert — Gasparini, Il Vecchio avaro, Le Poème Harmonique… et les atteintes aux spectateurs


Je n'arrive plus à produire des comptes-rendus de concerts, qui prennent sur des recherches ou transmissions plus exaltantes que le simple souvenir d'un instant, peu parlant lorsqu'on n'y a pas été, et peut-être superflu lorsqu'on y assista. Pour autant, un certain nombre de notes me brûlent les doigts, et je me dis qu'il y aurait peut-être matière à partage.
J'avais tenté, sans guère renouveler l'expérience, ici : Chœur n°5.

J'essaie donc avec celui d'hier. L'œuvre paraissait assez faible dans son unique version, chez Bongiovanni (avec Gloria Banditelli tout de même), et en effet, après expérience à la scène, je n'étais pas passé à côté d'une merveille, très clairement.

En revanche, quelques remarques.

¶ Pour une œuvre de 1720, impressionné comme le langage sonne à l'image d'un opéra bouffe post-Mannheim ! On pourrait vraiment croire à un contemporain de Mozart.

¶ Je précise que la communication insiste (c'est de bonne guerre) sur la filiation avec L'Avare de Molière, mais le livret d'Antonio Salvi (adroitement modifié ici ou là pour faire rire la salle) s'en éloigne beaucoup : à part le vol de la cassette, l'essentiel repose en réalité sur la trame séductrice de Fiammetta et ses travestissements, assez loin du grand portrait de lésineux qui occupe l'essentiel de la pièce de Molière. La jeune femme n'a d'ailleurs pas même de soupirant.

¶ Ainsi que je l'espérais, la mise en scène de Théophile Gasselin et la qualité exceptionnelle des chanteurs (Zaïcik, Goubioud, Sicard ; trois chouchous) et musiciens permettrait de transfigurer le résultat. Mise en scène extrêmement animée, avec une belle atmosphère, c'est beau à regarder et la direction d'acteurs est poussée à fond.

¶ Très peu de chanteurs, y compris italiens, chantent un bel italien, avec de beaux appuis, des voyelles exactes, un sens de la déclamation. Victor Sicard fait ça merveilleusement, et assurément ça change tout dans la saveur de chaque instant.

¶ Excellente idée, au sein de cette œuvre très courte (un ancien intermède ?), d'inclure de la musique un peu plus exaltante en guise de clins d'œil et de lazzi : Marche pour les Turcs du Bourgeois Gentilhomme de LULLY, sorte de variation sur La Follia di Spagna, « Agitata da due venti » de La Griselda de Vivaldi. Des bonbons qui font du bien et donnent du relief musical à la soirée.

Une seule réserve sur ce spectacle formidable — enfin, une seconde après la musique…

Depuis que j'ai vu Creuzevault faire exécuter une spectatrice sur scène (!), après avoir m'être fait frapper par Hervé Pierre en plein Peer Gynt, après aussi d'avoir manqué de menacer d'en coller une à un comédien qui grimpait sur les spectateurs (il est passé spontanément sur le siège d'à côté), et bien sûr après avoir râlé contre l'irrespect physique envers le public lorsqu'on propose des spectacles-fleuves sans entracte, qu'on leur impose des odeurs de tabac, qu'on les noie sous les fumigènes ou les écrase sous le bruit blanc (coucou Ostermeier, on se retrouvera), qu'on les touche, bref qu'on attente à l'intégrité personnelle des spectateurs et qu'on prend délibérément le risque de malmener les personnes sensibles (âgées, neurodivergentes, syndromes post-traumatiques ou tout simplement sensibles à leur confort)… je suis attentif à ces questions. Je n'aime pas moi-même être sollicité physiquement sans être prévenu, ce n'est pas le contrat de la pièce de théâtre, mais je pense encore davantage à ceux que ces atteintes peuvent ébranler profondément. À part les lumières stroboscopiques, qui font désormais quasiment systématiquement l'objet d'annonces dans les grandes salles (de toute façon, ça fait mal aux yeux pour rien, effet théâtral du pauvre), c'est rarement le cas. Cœur sur les salles qui annoncent les coups de feu et permettent de ne pas se faire déchirer les tympans lorsqu'on voit l'acteur sortir son pistolet.

Dans cet Avare en effet, à un moment Victor Sicard doit jeter un tissu dans le public. Une dame, âgée, l'a pris quasiment dans la figure. Elle était assez secouée et a mis du temps à rire à nouveau. Je trouve cela extrêmement violent. Briser le quatrième mur, ok, il a fait son tour dans la salle, montré du doigt le public, est passé dans les rangs… mais l'action physique sur les spectateurs n'apportait rien et a pu causer une véritable frayeur, surtout à des dames d'âge vénérable. Je trouve cela vraiment problématique, vous avez peut-être l'habitude de gouverner à loisir des acteurs, mais les spectateurs ne sont pas vos choses.
C'était vraiment une négligence récurrente dans cette mise en scène, puisque une clémentine finit par rouler sur une spectatrice (âgée, à nouveau) depuis un plateau renversé. Ce n'est pas grave, mais témoigne d'une outrance qui n'a pas atteindre les spectateurs.

David Le Marrec

Bienvenue !

Cet aimable bac
à sable accueille
divers badinages :
opéra, lied,
théâtres & musiques
interlopes,
questions de langue
ou de voix...
en discrètes notules,
parfois constituées
en séries.

Beaucoup de requêtes de moteur de recherche aboutissent ici à propos de questions pas encore traitées. N'hésitez pas à réclamer.



Invitations à lire :

1 => L'italianisme dans la France baroque
2 => Le livre et la Toile, l'aventure de deux hiérarchies
3 => Leçons des Morts & Leçons de Ténèbres
4 => Arabelle et Didon
5 => Woyzeck le Chourineur
6 => Nasal ou engorgé ?
7 => Voix de poitrine, de tête & mixte
8 => Les trois vertus cardinales de la mise en scène
9 => Feuilleton sériel




Recueil de notes :
Diaire sur sol


Musique, domaine public

Les astuces de CSS

Répertoire des contributions (index)


Mentions légales

Tribune libre

Contact

Liens


Chapitres

Calendrier

« avril 2026 »
lunmarmerjeuvensamdim
12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
27282930