Carnets sur sol

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dimanche 21 septembre 2025

Oskar POSA (1873-1951) – première monographie


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Parution toute fraîche de la semaine passée : la première monographie Oskar Posa, et même la première disponibilité de sa musique sous forme enregistrée.



1. Qui est Posa ?

Posa est une énigme. Pas son nom, apocope de Posamentir (« Passementier ») ; il croise quelquefois dans sa vie, de loin, le personnage de Schiller, sans qu'il y ait de rapport direct.
Mais énigme par son absence de notoriété : il rédige le manifeste de la société des compositeurs qui regroupe, au tout début du XXe siècle, Schönberg, Zemlinsky, Pfitzner, Schillings et autres figures de la Sécession musicale, admirateurs et proches de Mahler, d'où émanent notamment les fameuses transcriptions de Mahler par Schönberg pour petit ensemble orchestral. Il apparaît sur des concerts orchestraux qui ont fait date et où ont été créés Pelléas et Mélisande de Schönberg et Die Seejungfrau de Zemlinsky ; et il figure régulièrement en bonne place dans les récitals des meilleurs liedersänger du temps, où l'on trouve Schubert, Schumann, Brahms, Wolf... et Posa, comme leur successeur naturel.

Pourtant, aucune trace de lui. Pas une piste de disque, pas une ligne dans les ouvrages de musicologie – même le vaste & vénérable Grove est silencieux à son sujet.



2. Œuvres

En découvrant sa musique – d'abord, ayant appris la parution discographique, en lisant-jouant la partie piano de la Sonate violon-piano ; puis en l'écoutant –, j'ai été frappé comme par la foudre, en particulier par le premier mouvement : d'un lyrisme à la fois direct et sophistiqué, reposant sur le réemploi ininterrompu de son motif-matrice et se relançant sans cesse, sans jamais interrompre son flux de mélodies et d'idées. Une progression absolument folle, pas une mesure qui ne soit musicalement indispensable, le jeu des harmonies et la récurrence des motifs créent une forme de halètement permanent. Le reste de la sonate est du même tonnel, si bien que, même sans y adjoindre le violon, je la tiens pour l'une des meilleures sonates pour piano jamais écrites !
Elle est du reste très bien servie par l'alliance de la pureté de ligne d'Eva Zavaro et du galbe brahmsien de Juliette Journaux.

Le Quatuor à cordes de maturité est aussi une merveille.

Je n'ai pas encore eu le temps de me plonger sérieusement dans les lieder avec les textes (Dehmel, Liliencron…) pour en parler pertinemment ; à la lecture de certains lieder, j'avais été frappé par le soin de l'écriture harmonique – pas de formules fixes et récurrentes sur lesquelles, la construction en accords varie sans cesse, progresse toujours, et ménage des surprises sans chercher la dissonance ni la bizarrerie. Quelque chose d'assez équidistant du postromantisme et du décadentisme, en somme, qui mérite d'être connu.
La prise de son y est très réussie, en favorisant légèrement le piano avec beaucoup de naturel : on entend très bien la voix puissante d'Edwin Fardini sans rien perdre des beautés du tapis sonore imaginé par Posa. (Je vais avoir du mal à supporter les autres choix de prise de son de lied, maintenant que je sais qu'on peut faire ça…)



3. Édition

Ce double disque remplit ainsi un rôle capital : il est rare que de nouvelles publications discographiques documentent des nouveautés aussi absolues, d'une qualité musicale aussi élevée, et présentées aussi complètement.

En effet l'épais livret qui accompagne le disque couvre non seulement les textes chantés en trilingue, non seulement une description précise de chaque oeuvre et de sa structure, lied à lied, mouvement à mouvement, mais aussi une présentation biographique complète – écrite dans une langue élégante et limpide – reconstituée morceau par morceau à partir de documents éparpillés à travers différents fonds, qui couvre les activités de toute la vie créatrice d'Oskar Posa.

On y découvre sa carrière de compositeur de lied à Vienne, de professeur particulier dans les moments de crise, de chef d'orchestre dans des théâtres qui font tour à tour faillite, notamment à Berlin, de directeur musical adulé à l'Opéra de Graz (où il programme… mes chouchous Oberleithner et Kienzl !).

On y comprend aussi les raisons de son oubli : catalogue étroit, pas de volonté farouche de réussir, répertoire exigeant de lied et de musique de chambre, pas de soin de ses relations mondaines, pas d'héritiers, et beaucoup d'événements contraires – comme son exploit d'être mis à l'index par les nazis autrichiens… mais dans une réédition moins diffusée que l'index d'origine, donc pas celui qui sera utilisé ensuite par les pionniers de la réhabilitation : à la fois interdit, et oublié comme victime de l'interdiction.

On y rencontre avec Posa les compositeurs germaniques les plus en vue de leur temps, on y apprend les contraintes économiques des compositeurs, des éditeurs, des associations musicales, des orchestres symphoniques et lyriques, on y traverse aussi les événements politiques de la première moitié du XXe siècle par le prisme de la société musicale…

On y glane enfin des anecdotes incroyables sur le binge drinking de Schönberg (aquarelle de lui-même à l'appui) ou sur les techniques de drague – en pleine exécution musicale – de Karl Böhm, alors l'assistant de Posa !

À la vérité, cette vaste notice savante (des centaines de notes de bas de page !) se dévore comme une intrigue romanesque, un irrésistible page-turner pour tous les mélomanes sensibles aux musiques postromantiques et décadentes de l'aire germanique, qui donne à comprendre – au delà de la figure passionnante de Posa – beaucoup d'enjeux de la composition musicale d'alors, d'une façon extrêmement avenante et accessible.

En fin de compte, l'objet dans sa totalité – livre-disque très agréable à parcourir – tient les deux bouts de l'exploration musicologique inédite et du bonheur de la simple écoute, à destination des mélomanes curieux.



4. Autres notules

Il a déjà été question d'Oskar Posa sur Carnets sur sol :

¶ en 2023 ;
¶ en 2024 ;
¶ en 2025.

mercredi 17 septembre 2025

Siegmund NIMSGERN, un éloge funèbre en avance


Siegmund Nimsgern, le meilleur baryton de tous les temps (oui, il peut y avoir des vérités simultanées, et ce titre peut être porté collectivement par plusieurs personnes), nous a quittés cette semaine.

Il se trouve que j'avais déjà rédigé, en avril 2007, un portrait discographique où je faisais l'éloge de ses rôles de méchants (Telramund, Amonasro, Ruthven !), mais surtout de ses contre-emplois de nobles altiers (Wotan) ou de gentils (le père de Hänsel & Gretel, Jésus !), absolument renversants. Sans parler de son étrange Winterreise. Je ne connais toujours pas de meilleur Wotan, ni bien sûr de meilleur Ruthven.

Je n'ai pas grand'chose à ajouter à ce que j'ai naguère écrit, aussi je vous renvoie vers cet éloge, auquel j'ai simplement ajouté la mention de son Conte di Luna, que j'ai écouté depuis (Mehta 1973 à Tel-Aviv, vous n'entendrez rien de plus furieux orchestralement dans cette œuvre). J'en ai aussi profité pour remettre en état de marche les extraits – les navigateurs n'acceptant plus les lecteurs en technologie flash depuis des années.

Pour l'anecdote, son fils Frank est compositeur (notamment de comédie musicale).

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La notule est par ici : Siegmund NIMSGERN.

Bon voyage Siegmund, tu ne seras pas remplacé de sitôt dans nos cœurs – keiner wie du !

mardi 16 septembre 2025

Matthias GOERNE — le bel au jour gris


Discussion aujourd'hui avec des camarades de jeu – pas très enthousiastes – autour de Matthias Goerne. J'avais écrit un portrait en… 2006, pour Carnets sur sol, mais bien des choses se sont passées, depuis. L'occasion de faire un point (subjectif).

Goerne, qui touche à son ponant, a été surtout actif dans le lied avec piano et avec orchestre, un peu dans l'oratorio également.

Ce qui frappe d'emblée chez est cette voix très engorgée, assez grise. C'est ce qui lui pose des problèmes à l'opéra, n'ayant pas le temps d'habituer l'auditeur à son timbre, ou au concert symphonique, son engorgement le privant des harmoniques métalliques des formants qui permettent de passer aisément l'orchestre, se fondant trop dans les autres instruments plus puissants.
La voix est engorgée, certes, mais d'une douceur infinie ; elle est grise, mais se pare d'innombrables nuances de gris, à un degré qui tient de la magie. Le legato est sans bornes, l'aisance des piani d'un autre monde (le matériau reste exactement aussi dense pour les fortissimi médiums, d'un énorme impact physique, que pour les pianissimi aigus, ce qui est techniquement rarissime), et surtout, cette présence indicible, qui enveloppe totalement l'auditeur. Toute la salle semble contenue dans le velours de sa voix, comme à l'intérieur d'un œuf.
Un magnétisme incroyable, qui interdit toute distraction, qui appelle sans cesse l'auditeur. Même un novice du lied peine à se laisser distraire, tant l'effet est physique.

Vous parliez de DFD initialement dans votre conversation que je reproduis ci-après. Pour le mot, de même que pour les nuances (multicolores pour Fischer-Dieskau, parfois même au-delà du bon goût, dans les années 70), on note la parenté de l'attention, mais aussi la divergence de nature avec son aîné. Là où Dietrich Fischer-Dieskau propose des intentions expressives sur le mot, voire la syllabe, et propose des ruptures psychologiques subites et infiniment fines, Matthias Goerne adopte pour unité de réflexion le vers, avec une pensée en phrases, fondée sur le développement et la nuanciation d'une même idée. Une esthétique du dégradé chromatique plus que du contraste – et ce bien qu'il maîtrise les nuances dynamiques d'une façon totalement saisissante.

Je l'ai vraiment adoré à sa grande époque (années 2000-2010), alors même que son esthétique vocale incarne tout ce qui me déplaît : engorgé, avant tout vocal, expression plus globale. Mais la force de la proposition est telle, et l'investissement expressif aussi, qu'il m'est impossible de résister.
Avant 2000 (chez Hyperion par exemple), c'est un peu vert encore côté équilibres vocaux et expression ; après 2020, l'instrument a vraiment faibli, et n'a plus cet aspect enveloppant. Par ailleurs, au fil des années 2010, il va de plus en plus pousser son expression du côté musical – ça m'avait vraiment marqué dans les trois cycles Schubert qu'il avait donnés avec Escenbach à Pleyel au début de la décennie, puis dans ses réenregistrements de ces cycles chez Harmonia Mundi –, en distendant au maximum le tempo, en faisant valoir le galbe de la phrase, en repoussant le texte au second plan. C'était splendide, et très personnel, mais presque conceptuel.
Ce qui fait qu'aujourd'hui, en perdant largement la dimension physique de son chant, j'avoue qu'il ne reste plus guère à entendre que les défauts – le son gros, la technique qui affaiblit ses aigus, le texte qui disparaît, et la recherche du contraste extrême qui l'emporte sur le dégradé d'antan. Surtout, comme il se borne à chanter inlassablement la même poignée d'œuvres, on ne peut que le comparer à lui-même et en être frustré.

Parmi les meilleurs disques :

Schubert, Die schöne Müllerin (avec Eric Schneider, chez Decca).
Accompagnement piano d'un galbe extraordinaire. L'approche est très sombre, on sent à quel point cette histoire de meunier est rétrospectif, qu'il a été repêché de dessous le moulin et est désormais le wanderer amer du Winterreise. Une des versions très marquantes du cycle.

Schubert, Der Schwanengesang (avec Alfred Brendel, chez Decca).
Le seul enregistrement schubertien de Brendel que j'aime ! Pas d'affectation pour une fois, une sobriété et une justesse de trait remarquables – d'autant que je crois qu'il souffrait déjà d'arthrose à cette époque. Goerne, lui, est au faîte de ses moyens techniques et expressifs, toute la gamme des nuances dynamiques et du camaïeu de gris y passent.
Leur Winterreise est évidemment remarquable aussi, du côté de Goerne, mais Brendel m'y agace un peu, j'aurais bien davantage aimé qu'il l'enregistre avec Schneider, avec lequel il avait fait une tournée mémorable au début des années 2000.

Schumann, Liederkreis Op.39 sur Eichendorff (avec Eric Schneider, chez Decca).
Un autre de ses enregistrements de jeunesse, très intenses. J'aime moins ses Kerner (le couplage), où le côté « épais » de la voix se fait davantage sentir. Pour les autres Schumann, j'aime bien son anthologie hors cycles avec Schneider, plutôt que Liederkreis-Heine Op.24 et Dichterliebe avec Askhenazy (le piano est très dur, et lui moins gracieux).

Ses Jésus chez Bach (dans les Passion selon Matthieu & Jean de l'intégrale Hänssler de Rilling, et dans la Matthieu la plus diffusée d'Harnoncourt) sont marquants, en prophète grognon – même si, dans le genre, Nimsgern a clairement ma faveur !

Pour le reste, je ne l'aime pas trop dans Brahms qui exaltent plutôt son épaisseur, ses réenregistrements de grands classiques (moins de texte, et la voix moins parfaitement maîtrisée, dans des prises de son réverbérées d'Harmonia Mundi qui diluent plutôt sa singularité) ne m'ont pas passionné ; et comme je le mentionnais plus haut, dès qu'il y a un orchestre, la proposition perd de son intérêt…

David Le Marrec

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