(à droite, mes pensées pendant l'acte II)
L'Orchestre du San Carlo (l'Opéra de Naples) était de passage à Paris à
l'Auditorium du Louvre, où il proposait une véritable rareté, le
Don Chisciotte della
Mancia (« Don Quichotte
») composé (1769) dans la première période de la carrière de
Giovanni Paisiello (1740-1816), où
il composait essentielle de l'
opera
buffa , et notamment avec le librettiste
Giovanni Battista Lorenzi.
Compositeur
Paisiello, haut représentant du style napolitain, a connu un immense
succès européen, surtout avec ses opéras. On conserve surtout la
mémoire, aujourd'hui, de son
Barbiere
di Siviglia, d'un succès tel que celui de Rossini suscita des
réprobations pour essayer de remplacer une œuvre si parfaite ; et de sa
Nina ossia la pazza per amore,
une pastorale conçue comme une immense scène de folie, dont la logique
dramatique annonce très clairement le canevas de nombre d'opéras du
belcanto romantique. Et c'est bien
là la spécificité de Paisiello, à la fois l'aîné de Mozart, d'un
classicisme très dépouillé et consonant, mais aussi un promoteur du
théâtre des
affetti (des
sentiments) et d'une forme de réalité psychologique accrue de ses
personnages, dont les émotions nous paraissent familières et non
stéréotypées ou élevées et les lointaines. Il est bien sûr impossible
de tracer un portrait fidèle de sa place en si peu de mots, sur une
œuvre aussi vaste (des dizaines d'opéras) et peu aisément disponible
(l'immense majorité n'a jamais été enregistrée), mais cela donne une
idée des éléments qui ont le plus marqué les contemporains et qui nous
sont parvenus aujourd'hui dans le peu que nous pratiquons de sa musique
– car Paisiello a également composé beaucoup d'
opera seria à succès, mais ce
corpus est moins célèbre de nos jours.
Pour ma part, j'aime bien son
Barbier,
moins motorique et jubilatoire que celui de Rossini, mais très
respectueux de la prosodie et des élans de son texte ; tout y tombre
très juste. Et je raffole
des
airs de basse de
Nina : le
récitatif et l'air du Comte, d'un naturel incroyables (le récitatif
m'évoque le meilleur Mozart et l'air le meilleur Grétry) ; ou l'air de
Giorgio très séduisant mélodiquement et rythmiquement. Pour le reste,
plutôt que ses opéras, j'ai beaucoup aimé sa musique sacrée, mais elle
est beaucoup plus tardive et date en particulier de sa période
française.
Car Paisiello était le compositeur préféré de Bonaparte… et à force de
pression sur le roi de Naples (qui était encore Ferdinand IV, avant la
parenthèse bonapartiste), le Premier Consul obtient l'envoi de
Paisiello à Paris, où il devient Maître de Chapelle des Tuileries et
compose beaucoup de musique sacrée – et notamment la Messe du Sacre
! L'échec de sa
Proserpine
en français, néanmoins, décourage le compositeur qui finit par
retourner à Naples.
Livret
Il y a eu au XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXe siècle un
assez grand nombre d'opéras autour du
Quichotte
– chez la Duchesse avec
Boismortier (l'opéra le
plus génialement concis de tous les temps), dans la Sierra Morena pour
l'opéra de
Conti avec
la Follia di Spagna qui sert de grand final
concertato à tous les
protagonistes, mais aussi
Mercadante
et
Mendelssohn (les
deux pour les noces à Camacho). Avant que la figure ne soit recyclée en
modèle de sublime, sorte d'équivalent romanesque à l'Albatros
baudelairien, dans la seconde moitié du XIXe siècle (et même, au XXe
siècle, chez
Massenet),
le sujet est clairement traité sous son versant comique : comme dans le
roman, Alonso Quijano est un original dont les fantaisies absolument
pas conforme aux normes sociales sont censées amuser le spectateur.
C'est sensiblement le même ressort que pour
Sheldon
Cooper, du comique de caractère qui se repose sur l'inaptitude
sociale. J'avouerai même m'être senti gêné par moment, en me rendant
compte que dans ce livret, Quixada était probablement affecté d'une
forme de désordre mental, qui devrait nous inciter à nous inquiéter
pour lui plutôt qu'à le tourner en dérision.
Au demeurant, le livret de
Giovanni
Battista Lorenzi est plein d'idées assez réussies, qui incarnent
réellement les personnages au lieu de se limiter à des types (même si
les tournures verbales demeurent tout à fait dans la norme du temps) :
¶ don Quichotte espère devenir fou comme Roland, et demande à Sancho de
lui lire des
extraits de l'Arioste
pour disposer d'un mode d'emploi ;
¶ il veut ainsi
montrer son dos nu
comme son modèle (au grand effroi de Sancho, dans un long duo
réjouissant), ou se lamente d'avoir accepté de manger au banquet où il
est convié puisque Roland avait jeûné pendant sa folie ;
¶ dans un grand air de bravoure, typique des évocations de chasse,
Quichotte, arrivé au climax de sa vocalisation… se met à chanter des
grouïk grouïk («
Già l’assalto / Già lo sgozzo,
/ Ed il querulo lamento / Io già sento del guì... guì » / « Je
l'assaille, je l'égorge, et j'entends déjà sa plainte querelleuse
grouïk grouïk ») ;
¶ l'un des prétendants à la Comtesse (oui, il y a une Comtesse en plus
de la Duchesse, sans doute pour avoir droit à deux fois plus d'airs
ennuyeux) se fait passer pour
une
princesse devenue barbue ;
¶ l'un des airs de Sancho est une évocation d'une situation impossible
pour complaire à l'imagination de son maître (
« Seigneur, elle est étendue sur un lit
d'or potable »).
La plupart de ces éléments ne figurent pas dans le roman de Cervantes,
autant qu'il m'en souvienne, et c'est donc une fantaisie renouvelée que
je salue !
Pour couronner le tout,
les
personnages populaires (pas Sancho, qui vient d'une autre région
!), comme les servantes et l'un des prétendants,
s'expriment en dialecte napolitain,
ce qui produit un opéra bilingue, parfois de façon juxtaposée, la chose
n'est pas fréquente ! (Je comprends mal le napolitain à l'oral,
je n'ai donc pas pu goûter toutes les subtilités de la chose, mais à
l'écrit, il n'y a évidemment pas d'audaces majeures, l'effet peut se
comparer à la Villageoise prise pour Dulcinée par le Quichotte de
Favart & Boismortier : « Aga s'tila, que vient-il nous dire ? ».).
Mise en musique
Musicalement, hélas, ce n'est pas du même tonnel. On sent le Paisiello
de jeunesse (29 ans) qui ne propose pas nécessairement beaucoup de
surprises ou de nouveautés. Les finals sont un peu plus écrits,
notamment celui du II, où l'auberge enchantée décrite par Sancho se
termine avec l'épisode des moulins d'un ton particulièrement enlevé
!
En revanche les airs, à part ceux de Sancho (qui évoquent beaucoup
Leporello) manquent singulièrement de relief mélodique, de couleur, de
caractère, de surprise.
Les récitatifs non plus ne sont guère intéressants ; même les lectures
de l'Arioste, qui auraient pu donner lieu à quelques facéties, sont
d'une platitude insigne (un seul aplat de cordes) et mal accentués –
pour moquer la mauvaise lecture de Sancho, peut-être, mais le résultat
est bien plus ennuyeux que drôle… !
On y entend certes les unissons orchestraux régulièrement utilisés par
Mozart dans
Don Giovanni ou
la couleur des noces du début du II de
Così fan tutte, mais ce sont
davantage des formules toutes faites que des parentés d'inspiration
remarquables.
Ce n'est donc pas une merveille, même si cela s'écoute sans déplaisir –
et mille fois une découverte un peu terne plutôt qu'une belle
interprétation d'une œuvre que je connais par cœur, je ne me plains
certainement pas d'avoir pu découvrir ce titre !
Pour les curieux, il en existe un disque par le Philharmonique de
Piacenza, que j'ai inclus dans la
playlist.
Un orchestre
prestigieux qui déchiffre
J'avais un bon souvenir de l'Orchestre du San Carlo (dans leur salle)
pour une création (ennuyeuse) de Ronchetti et dans la Quinzième de
Chostakovitch : timbres pas du tout spécifiques, assez blanc, mais bon
niveau d'ensemble, tout à fait professionnel, pas du tout ce que l'on
entend dans les bandes d'opéra italien des années cinquante !
Ce n'est pas du tout à fait ce que j'ai entendu ce 8 novembre à
l'Auditorium du Louvre : non seulement le style est assez impossible
(évidemment pas musicologique, mais surtout tout égal et mécanique,
aucun étagement des plans, vraiment ce que la tradition a fait de pire
pour jouer le XVIIIe siècle), mais ils sont assez ostensiblement en
déchiffrage – les regards qu'ils jettent, les hésitations lors de leurs
entrées, quelques traits (difficiles mais pas du tout inaccessibles si
préparés) manqués et même une justesse imparfaite, c'est
particulièrement rare d'entendre ça d'un orchestre prestigieux en
tournée ! Certes, c'était une production pour l'Académie des
jeunes chanteurs, je suppose que le temps de répétition a été limité,
mais ça reste surprenant pour des musiciens de ce niveau, surtout
lorsqu'ils traversent un bout d'Europe pour le présenter ; on a
davantage l'habitude d'entendre des orchestres qui rutilent et
choisissent les pièces qu'ils connaissent le mieux pour les exécuter au
cordeau.
Au demeurant, je redis ce que j'ai dit : j'aime mieux une
interprétation d'une rareté, forcément moins maîtrisée, qu'un
Don Giovanni. Mais à ce degré, ça
rendait tout de même l'adhésion difficile, alors que certains endroits
de l'œuvre, comme le duo du dos nu ou le final du II avaient de quoi
être assez jubilatoires.
Ma rengaine sur le
chant
Stéphane Lissner, l'
érudit qui qui a réussi en l'espace de six mois à
saborder l'Opéra de Paris – et l'Athénée, qu'il ne dirigeait pourtant
pas ! –, a créé à Naples, sur le modèle ce qui existe dans beaucoup
d'autres maisons, une Académie pour jeunes chanteurs. Je ne sais pas
pourquoi l'accent est mis partout sur cet aspect de formation,
méritoire, mais qui ne doit pas rapporter de recettes, et qui n'est au
fond pas la vocation principale d'une salle de spectacle. Je soupçonne
que ce soit une façon d'obtenir de plus larges subventions et une
meilleure reconnaissance de la part des tutelles politiques – avec un
projet plus complet et « ouvert », ce qui plaît en général aux
autorités (qui n'y connaissent à peu près rien). On peut reprocher bien
des choses à Lissner, mais pas de ne pas savoir tenir compte de ce que
la tutelle a envie d'entendre.
On y retrouve donc le même principe : de jeunes chanteurs sont
entraînés au sein de l'institution à se produire au sein de spectacles
publics de haut niveau, et ici de surcroît avec le concours de
l'orchestre maison !
Sun
Tianxuefei, Don Chisciotte
Sebastià Serra, Sancio Panza
Tamar Otanadze, La Contessa
Maria Knihnytska, La Duchessa
Francesco Domenico Doto, Il Conte don Galafrone
Maurizio Bove, Don Platone
Maria Sardaryan, Carmosina
Costanza Cutaia, Cardolella
Orchestra del Teatro di San Carlo
Diego Ceretta, direction
Sans surprise, comme un peu partout, je ne suis pas très séduit par
l'idée d'un recrutement très international, qui ne permet pas de
profiter de la saveur spécifique des mots, surtout dans une œuvre aux
tels liens avec la langue (les langues !) et la littérature, et où les
tessitures et l'orchestre ne sont pas si écrasants qu'ils requièrent
des voix très couvertes.
Or, ici, on a vraiment le pire des deux mondes : voix très
couvertes et anonymes, timbres ternes et/ou laids,
diction totalement incompréhensible… et même pas une bonne projection,
les voix sont tellement émises en arrières et bloquées dans le larynx
et la bouche qu'on ne les entend pas toujours dans cette toute petite
salle avec ce tout petit orchestre ! Bref, vraiment le
compilation de tout ce qui me déplaît dans les modes actuelles de
l'émission lyrique… mais sans les éventuelles contreparties de la
versatilité stylistique ou du volume – mais en général, je le dis
toujours, la couverture exagérée et les émissions sombrées ou en
arrière sont beaucoup moins efficaces en projection que des voix
claires.
Ce n'est pas horrible (même si certains aigus sont criés et certaines
chanteuses incompréhensibles de bout en bout), mais assez peu
intéressant, surtout mis bout à bout avec la musique qui ne décolle pas
et l'orchestre qui déchiffre…
Le problème est surtout patent chez les femmes (seule
Maria Knihnytska a un timbre plutôt
agréable, avec les mêmes problèmes de volapük et de monochromie que les
camarades), les hommes sont intelligibles et correctement émis. Ce sont
surtout
Sun Tianxuefei en
Quichotte (pas un grand volume, mais voix bâtie avec beaucoup de
cohérence, s'il pense un peu moins au chant parfait, il pourrait mûrir
de belle façon) et
Sebastià Serra
en Pancho qui m'impressionnent – ce dernier avec un remarquable
abattage, un sens du texte, le seul non seulement compréhensible mais
évocateur, et l'on se rend compte de ce qu'aurait pu être cette soirée
si l'on avait choisi d'autres priorités.
Ce n'était donc pas une grande soirée de musique, mais assurément une
expérience passionnante – c'est l'avantage, en allant voir du rare, on
ne peut être déçu, puisque même si l'on n'aime pas plus que cela, au
moins l'on
sait. Alors
qu'avec un tube qu'on adore dans une proposition qui ne nous soulève
pas, on peut avoir le sentiment de perdre son temps.