Carnets sur sol

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L'appoggiature, embryon de la pensée wagnérienne


Les musicologues la détestent : cette technique d'écriture simple révolutionne l'histoire de la musique et réduit le gras du ventre — la septième va vous étonner.

Fort des nouvelles possibilités du format vidéo, qui me permet d'accomplir enfin des projets qui étaient inaccessibles (en temps nécessaire pour moi) au format traditionnel écrit+images+extraits audio, voici une tentative d'approche d'une technique de composition, très répandue depuis les débuts de la musique tonale moderne (1600, disons)... et qui s'avère d'une certaine façon (à ma grande surprise) le point de départ de l'aventure wagnérienne.

Pour ceux qui n'aiment pas les vidéos – ou mes vidéos, ce qui est permis aussi –, je fais ici un petit résumé de mon point d'arrivée. Toute la dimension plus progressivement explicative est évidemment à voir ou écouter, si vous désirez davantage de détail.


Ces deux épisodes,comme les autres de la playlist « techniques de composition expliquées », ont pour objectif de faire toucher du doigt (sans aucun préalable solfégique) comment les compositeurs obtiennent leurs effets.

Et ici, dans le final du I de Das Liebesverbot de l'infâme Richard Wagner, toute la cinétique repose sur le principe de l'appoggiature. On regarde ça ensemble dans les deux vidéos que voici :

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L'appoggiature

J'imagine que d'autres que moi l'ont déjà décortiqué et documenté, considérant la quantité intersidérale de littérature wagnérienne ; pour autant, ma déception sur le nombre d'ouvrages traitant précisément de technique musicale à propos de Pelléas fut telle – et, pis encore, à propos d'Aida et de Tosca, où je n'ai à peu près rien trouvé – que je ne jurerai de rien.

En tout cas, je ne le savais pas et je trouve, à mon niveau (limité), ma trouvaille éclairante.

J'ai déjà parlé ici des appoggiatures, avec le but de rendre leur principe compréhensible y compris aux mélomanes non musiciens et non lecteurs. L'idée est simple : des notes hors de l'accord qui traînent, avant de rejoindre l'accord lui-même. Cela crée un effet de frottement et de tension très dynamique mais assez doux, extrêmement satisfaisant à l'oreille — et dans ce final de l'acte I de Das Liebesverbot, je me rends compte que beaucoup de mes moments préférés de toute l'histoire de la musique reposent sur ce procédé particulièrement simple et répandu.

Pourquoi l'appoggiature est-elle si plaisante ? Peut-être parce qu'elle répond à ce que la recherche a mis en évidence, dans les deux dernières décennies, sur le plaisir musical : schéma connu & surprises. (Ce qui explique sassez bien, je trouve, les échecs des musiques trop radicales et l'ennui des musiques trop respectueuses des principes. En tout cas, pour mon usage, la grille de lecture, sans doute pas la seule, me paraît particulièrement opérante.) C'est une question technique fascinante, dans un domaine un peu éloigné du mien, que je n'ai pas suffisamment bétonné de mon côté pour en parler – ni estimer si cette affirmation reflète un consensus ou constitue un effet de manche d'abstract –, mais voici quelques points de départ à consulter : David Huron, Vuust dans Nature, Salimpoor dans Science Direct, ou, plus simples, ces résumés journalistiques sur Science.org et The Telegraph (ce dernier en accès payant). Ces textes ne parlent pas précisément d'appoggiature, bien sûr, je me projette simplement dans l'écho que l'effet d'icelle produit avec ces recherches.



La Défense d'aimer et le Wagner de l'avenir

J'en arrive à La Défense d'aimer (Das Liebesverbot). Inspiré par Measure for Measure de Shakespeare, le fameux deuxième opéra achevé de Wagner, dont les concerts et anciens disques documentent surtout la fameuse ouverte à castagnettes. Même si la fusion des styles est moins spectaculaire que dans Die Feen, on y perçoit très clairement l'influence de Weber… et le modèle (très altéré) de Rossini. Dans ce final de l'acte I, l'héroïne Isabella vient supplier le tyran Friedrich – qui a banni l'amour de la cité – pour la vie de son frère Claudio, qui a osé s'accorder avec sa fiancée. Cette prière constitue le moment le plus marquant musicalement, je pense, de toute l'œuvre — et peut-être de tout le Wagner de jeunesse pré-Vaisseau. Pour sa veine mélodique surtout, d'une longue coulée évidente avec ses trois thèmes apparentés, puis avec la volute comme infinie du désir naissant et incoercible de Friedrich, mais aussi – et nous arrivons à notre sujet – une pensée de l'harmonie (i.e. de la progression des accords) qui permet de deviner une des sources de la révolution wagnérienne.

En effet, toute cette longue séquence repose sur des suites d'accords assez traditionnels, dans leur constitution aussi bien que dans leur enchaînement, avec la particularité de ménager, partout – absolument partout – des appoggiatures. En général, elles servent à créer de l'attente, de l'emphase, de la tension, pour mettre en valeur un accord, une couleur, un moment particuliers, le suspendre, le prolonger ; ici, leur omniprésence crée un flux de discours qui ne rompt jamais, chaque nouvel accord est à nouveau tendu vers la suite, et l'appoggiature touche y compris les accords qui génèrent eux-mêmes une tension. Même la volute du désir de Friedrich, qui porte déjà cette impression d'infini, avec ses reprises modulantes qui ne s'arrêtent jamais, repose, sur chaque attaque, sur des appoggiatures.

En cela, Das Liebesverbot atteste une recherche de Wagner vers cet idéal de la progression ininterrompue – comme dans l'acte I des Maîtres ou l'acte III de Parsifal ; avec des moyens certes très différents, tout à fait traditionnels et attestés, mais pour un projet assez neuf, et qui concorde avec la direction de ses recherches tout au long de sa vie !

J'avoue avoir été saisi, en voulant simplement m'émerveiller de la quantité d'appoggiatures dans ce segment (et, une fois de plus, constater ma dilection pour icelles), de me rendre compte de la cohérence de la recherche du mouvement perpétuel chez Wagner, avec des moyens plus rudimentaires, bien avant les marches harmoniques du Vaisseau et de Tristan ou les bifurcations modulantes permanentes de Parsifal. Et vous en fais donc part, de façon plus englobante par rapport au détail de la vidéo, dans cette présente notule !

J'espère que vous aurez partagé un peu de ma fascination pour cette trouvaille inattendue.

Je reparlerai bientôt de l'horrible Richard Wagner — je prépare en effet la version texte de ma plongée dans le fragment musical de Jésus de Nazareth.


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