Carnets sur sol

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vendredi 26 juin 2026

L'appoggiature, embryon de la pensée wagnérienne


Les musicologues la détestent : cette technique d'écriture simple révolutionne l'histoire de la musique et réduit le gras du ventre — la septième va vous étonner.

Fort des nouvelles possibilités du format vidéo, qui me permet d'accomplir enfin des projets qui étaient inaccessibles (en temps nécessaire pour moi) au format traditionnel écrit+images+extraits audio, voici une tentative d'approche d'une technique de composition, très répandue depuis les débuts de la musique tonale moderne (1600, disons)... et qui s'avère d'une certaine façon (à ma grande surprise) le point de départ de l'aventure wagnérienne.

Pour ceux qui n'aiment pas les vidéos – ou mes vidéos, ce qui est permis aussi –, je fais ici un petit résumé de mon point d'arrivée. Toute la dimension plus progressivement explicative est évidemment à voir ou écouter, si vous désirez davantage de détail.


Ces deux épisodes,comme les autres de la playlist « techniques de composition expliquées », ont pour objectif de faire toucher du doigt (sans aucun préalable solfégique) comment les compositeurs obtiennent leurs effets.

Et ici, dans le final du I de Das Liebesverbot de l'infâme Richard Wagner, toute la cinétique repose sur le principe de l'appoggiature. On regarde ça ensemble dans les deux vidéos que voici :

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L'appoggiature

J'imagine que d'autres que moi l'ont déjà décortiqué et documenté, considérant la quantité intersidérale de littérature wagnérienne ; pour autant, ma déception sur le nombre d'ouvrages traitant précisément de technique musicale à propos de Pelléas fut telle – et, pis encore, à propos d'Aida et de Tosca, où je n'ai à peu près rien trouvé – que je ne jurerai de rien.

En tout cas, je ne le savais pas et je trouve, à mon niveau (limité), ma trouvaille éclairante.

J'ai déjà parlé ici des appoggiatures, avec le but de rendre leur principe compréhensible y compris aux mélomanes non musiciens et non lecteurs. L'idée est simple : des notes hors de l'accord qui traînent, avant de rejoindre l'accord lui-même. Cela crée un effet de frottement et de tension très dynamique mais assez doux, extrêmement satisfaisant à l'oreille — et dans ce final de l'acte I de Das Liebesverbot, je me rends compte que beaucoup de mes moments préférés de toute l'histoire de la musique reposent sur ce procédé particulièrement simple et répandu.

Pourquoi l'appoggiature est-elle si plaisante ? Peut-être parce qu'elle répond à ce que la recherche a mis en évidence, dans les deux dernières décennies, sur le plaisir musical : schéma connu & surprises. (Ce qui explique sassez bien, je trouve, les échecs des musiques trop radicales et l'ennui des musiques trop respectueuses des principes. En tout cas, pour mon usage, la grille de lecture, sans doute pas la seule, me paraît particulièrement opérante.) C'est une question technique fascinante, dans un domaine un peu éloigné du mien, que je n'ai pas suffisamment bétonné de mon côté pour en parler – ni estimer si cette affirmation reflète un consensus ou constitue un effet de manche d'abstract –, mais voici quelques points de départ à consulter : David Huron, Vuust dans Nature, Salimpoor dans Science Direct, ou, plus simples, ces résumés journalistiques sur Science.org et The Telegraph (ce dernier en accès payant). Ces textes ne parlent pas précisément d'appoggiature, bien sûr, je me projette simplement dans l'écho que l'effet d'icelle produit avec ces recherches.



La Défense d'aimer et le Wagner de l'avenir

J'en arrive à La Défense d'aimer (Das Liebesverbot). Inspiré par Measure for Measure de Shakespeare, le fameux deuxième opéra achevé de Wagner, dont les concerts et anciens disques documentent surtout la fameuse ouverte à castagnettes. Même si la fusion des styles est moins spectaculaire que dans Die Feen, on y perçoit très clairement l'influence de Weber… et le modèle (très altéré) de Rossini. Dans ce final de l'acte I, l'héroïne Isabella vient supplier le tyran Friedrich – qui a banni l'amour de la cité – pour la vie de son frère Claudio, qui a osé s'accorder avec sa fiancée. Cette prière constitue le moment le plus marquant musicalement, je pense, de toute l'œuvre — et peut-être de tout le Wagner de jeunesse pré-Vaisseau. Pour sa veine mélodique surtout, d'une longue coulée évidente avec ses trois thèmes apparentés, puis avec la volute comme infinie du désir naissant et incoercible de Friedrich, mais aussi – et nous arrivons à notre sujet – une pensée de l'harmonie (i.e. de la progression des accords) qui permet de deviner une des sources de la révolution wagnérienne.

En effet, toute cette longue séquence repose sur des suites d'accords assez traditionnels, dans leur constitution aussi bien que dans leur enchaînement, avec la particularité de ménager, partout – absolument partout – des appoggiatures. En général, elles servent à créer de l'attente, de l'emphase, de la tension, pour mettre en valeur un accord, une couleur, un moment particuliers, le suspendre, le prolonger ; ici, leur omniprésence crée un flux de discours qui ne rompt jamais, chaque nouvel accord est à nouveau tendu vers la suite, et l'appoggiature touche y compris les accords qui génèrent eux-mêmes une tension. Même la volute du désir de Friedrich, qui porte déjà cette impression d'infini, avec ses reprises modulantes qui ne s'arrêtent jamais, repose, sur chaque attaque, sur des appoggiatures.

En cela, Das Liebesverbot atteste une recherche de Wagner vers cet idéal de la progression ininterrompue – comme dans l'acte I des Maîtres ou l'acte III de Parsifal ; avec des moyens certes très différents, tout à fait traditionnels et attestés, mais pour un projet assez neuf, et qui concorde avec la direction de ses recherches tout au long de sa vie !

J'avoue avoir été saisi, en voulant simplement m'émerveiller de la quantité d'appoggiatures dans ce segment (et, une fois de plus, constater ma dilection pour icelles), de me rendre compte de la cohérence de la recherche du mouvement perpétuel chez Wagner, avec des moyens plus rudimentaires, bien avant les marches harmoniques du Vaisseau et de Tristan ou les bifurcations modulantes permanentes de Parsifal. Et vous en fais donc part, de façon plus englobante par rapport au détail de la vidéo, dans cette présente notule !

J'espère que vous aurez partagé un peu de ma fascination pour cette trouvaille inattendue.

Je reparlerai bientôt de l'horrible Richard Wagner — je prépare en effet la version texte de ma plongée dans le fragment musical de Jésus de Nazareth.

vendredi 12 juin 2026

Nouveautés discographiques #48 — révélations symphoniques

Discographie Pour cette quarante-huitième livraison – quarante-huitième au format vidéo, je veux dire, après nombre de tentatives en notule, fichier, en podcast, en site autonome… à chaque fois trop chronophage – de commentaires autour des nouveautés discographiques, je tente, vu la quantité de chroniques à écouler, des regroupements par genre, sans doute plus commode pour les mélomanes qui ont des affinités précises…

Pour cette livraison, des symphonies rares révélées par des publications de ces dernières semaines. (Beaucoup sont particulièrement enthousiasmantes !)

Grâce à la vidéo, vous pouvez passer à la vignette qui vous intéresse pour écouter le commentaire d'un enregistrement en particulier.

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Voici la liste (générée automatiquement, la tâche n'a aucune valeur ajoutée et vous facilitera la navigation) des enregistrements chroniqués :

BECK, Franz Ignaz
Symphonies op. 4, nos 4–6. Extraits de Pandore (ouverture et pièces).
La Stagione Frankfurt, dir. Michael Schneider.
CPO, 555786-2, 2026. 1 CD.
(Dernière livraison complétant l'intégrale des Symphonies op. 3 et op. 4.)
WANCZURA, Ernst
Symphonie Russe sur l'Airs Ukrainiennes · Symphonie Russe.
FOMIN, Evstignej
Pièces orchestrales tirées de Boeslavich (Novgorodskij bogatyr' Boeslavich).
Ensemble Altera Pars, dir. Pavel Serbin.
CPO, 555741-2, juin 2026. 1 CD.
OSWALD, Henrique
Symphonie op. 43 · Sinfonietta op. 27 · Élégie.
Orchestre Philharmonique de Minas Gerais, dir. Fabio Mechetti.
Naxos, 2026. 1 CD.
KRALIK VON MEYRSWALDEN, Mathilde
Hymnische Symphonie (1903/1942) · Trio avec piano en fa majeur (1880).
Jacquelyn Wagner (sop.), Chanelle Bednarczyk (vl.), Alba Hernández Cárcamo (vlc.), Heghine Rapyan (pno.), Female Symphonic Orchestra Austria, dir. Silvia Spinnato.
Enregistrement public : Brucknerfest de Linz, 18 septembre 2021 (première posthume) ; trio enregistré en 2025. Gramola, 99324, 2026. 1 CD.
WOYRSCH, Felix
Symphonie no 1 en ut mineur op. 52 · Symphonie no 6 en ut majeur op. 77 « Sinfonia sacra ».
Württembergische Philharmonie Reutlingen, dir. Howard Griffiths.
CPO, 555628-2, 23 avril 2026. 1 CD.
(Dernier volume de l'intégrale des six symphonies.)
KAUN, Hugo
Sir John Falstaff, humoresque op. 60 · Symphonie no 2 en ut mineur op. 85.
Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin, dir. Jonathan Stockhammer.
Enregistrement en co-production avec Deutschlandfunk Kultur. CPO, 2026. Premières mondiales en disque. 1 CD.
BRIAN, Havergal
Symphonie no 1 en ré mineur « The Gothic ».
Jane Manning (sop.), Shirley Minty (alto), John Mitchinson (T), David Thomas (B). London Symphony Orchestra et nombreux chœurs (LSO Chorus, London Philharmonic Choir, BBC Symphony Chorus, Bach Choir, etc.), dir. Ole Schmidt.
Enregistrement public : Royal Albert Hall, Londres, 25 mai 1980 (BBC). Heritage, HTGCD124, 2026. Première parution en CD de ce témoignage historique. 2 CD.
BÜTTNER, Paul
Symphonies nos 3 en ré bémol majeur & 4 en si mineur.
Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin, dir. Christopher Ward.
Capriccio, C5554, 2026. 1 CD.
SENFTER, Johanna
Symphonie no 1 en fa majeur op. 22 (1914) · Symphonie no 9 en mi bémol mineur op. 117 « Aus tiefer Not schrei ich zu dir » (1949).
Deutsche Staatsphilharmonie Rheinland-Pfalz, dir. Chelsea Gallo.
Enregistrement : Philharmonie de Ludwigshafen, avril–mai 2025. Capriccio, C5555, 2026. Premières mondiales en disque. 1 CD.
STOJOWSKI, Zygmunt
Symphonie en ré mineur op. 21 (1898).
Orchestre Philharmonique de Poznań, dir. Łukasz Borowicz.
Enregistrement : Auditorium Adam Mickiewicz, Poznań, 10–12 septembre 2025. DUX, 7191, 2025. Prix Fryderyk 2026, catégorie Album de l'année – Musique orchestrale. 1 CD (également en LP).
BARRAINE, Elsa
Song-Koï (Le Fleuve rouge) (1947) · Symphonie no 1 (1931) · Symphonie no 2 « Voïna » (1938) · Les Tziganes.
Orchestre national de France, dir. Cristian Măcelaru.
Enregistrement : Auditorium de Radio-France, Paris, 3–6 septembre 2024. Warner Classics, 5021732555199, 2026. 1 CD.
PAPANDOPULO, Boris
Symphonie no 2 (1946) · Vrzino Kolo (danse des sorcières) pour piano et orchestre (1958).
Emilia Rukavina (sop.), Martina Filjak (pno.), Orchestre symphonique de Rijeka, dir. Valentin Egel.
CPO, 555618-2, 2026. 1 CD.
SALLINEN, Aulis
Complete Symphonies · Concertos · Chamber Music. Symphonies nos 1–8 ; Concertos (violon, violoncelle, cor) ; œuvres de chambre.
Jaakko Kuusisto (vl.), Jan-Erik Gustafsson (vlc.), Esa Tapani (cor). Orchestre symphonique de Norrköping ; Deutsche Staatsphilharmonie Rheinland-Pfalz ; dir. Ari Rasilainen.
CPO, 777640-2. Coffret 5 CD.
(Réédition / compilation du cycle CPO, désormais disponible en coffret.)
PÄRT, Arvo
Complete Symphonies. Symphonies nos 1 op. 9 « Polyphonic » (1963), 2 (1966), 3 (1971), 4 « Los Angeles » (2007–2008).
Iceland Symphony Orchestra, dir. Eva Ollikainen.
Chandos, 17 avril 2026. 1 CD, 1h17.

dimanche 7 juin 2026

L'an 1899 — 11 — Manon et ses walkyries


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Cinquième épisode de la partie consacrée à L'Angélus de Casimir BAILLE, créé à l'Opéra-Comique en 1899, trois mois seulement après l'inauguration de la troisième Salle Favart (celle que nous connaissons aujourd'hui, place Boïeldieu).

On y parle des nouvelles modes de l'Opéra-Comique depuis la fin définitive de la monarchie : proposer de moins en moins d'opéra comiques… !

¶ Bien que conservateur, écrit par un élève de l'école Niedermeyer (formant des compositeurs de musique sacrée), L'Angélus s'inscrit dans la lignée des pièces qui abandonnent le format d'opéra comique, source d'une certaine amertume et de récriminations antiwagnériennes — un critique parle par exemple de Manon de Massenet, qui n'utilise quasiment plus de parties parlées, en soulignant qu'on s'attend à voir débarquer les Walkyries !  (Il exagère.)

¶ Donc à la fois le regret de l'abandon d'une identité propre à un genre, et la suspicion nationaliste de principe.

¶ Il est vrai que l'Opéra-Comique accueille alors des créations assez hardies (dont Pelléas sera l'emblème éternel), entièrement composées en musique (et non en alternance dialoguée), pas particulièrement familiales. Le nombre de formats opéra comique décroît fortement sous le mandat de Carvalho (seconde moitié du XIXe siècle) et disparaît largement sous celui d'Albert Carré (les grands succès sont alors... trois Puccini !  Bohème, Tosca, Butterfly, joués en traduction française).

L'Angélus en conserve l'esprit familial et édifiant, mais la forme n'est plus celle d'un opéra comique. Témoin des temps.

Extraits musicaux :
¶ Entrée de Des Grieux dans Manon de Massenet.
¶ Départ des walkyries à l'acte III de Die Walküre de l'infâme Richard Wagner.

D'autres illustrations sonores commentées selon publiées la semaine prochaine, pour éviter les épisodes trop longs.

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Et pour ceux qui veulent vraiment lire mais n'ont pas le temps, le verbatim de la vidéo (reconnaissance automatisée, il peut y avoir des mots manquants). N'hésitez pas à me dire si c'est utile (car ça rend la notule plus longue à produire, il faut récupérer la transcription, la toiletter, vérifier qu'il n'y ait pas trop de mots déformés…)

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Bonjour et bienvenue à nouveau dans ce 11e épisode de la série 1899, qui est aussi le 5e épisode de la sous-série consacrée à L'Angélus de Casimir Baille. Et là, on va discuter ensemble de la nature d'opéra comique de cette création. Alors, je consacrerai une partie entière à ce qu'est l'opéra comique. Je vais pas le faire sur cette œuvre-ci parce qu'il y a d'autres opéras sur lesquels il y a peut-être plus d'extraits à diffuser, ou c'est plus intéressant si la série est un petit peu longue. Et donc ici — opéra comique — déjà le titre n'est pas opéra comique, le titre est scène lyrique.

Alors, pour vous poser un tout petit peu, très très rapidement — puisque on va y consacrer des épisodes entiers, et puis c'est très bien documenté, c'est très facile à trouver —, l'opéra comique désigne plusieurs choses. Il désigne déjà la maison d'opéra. À cette époque-là, ça se déroule dans — ça vient d'être, peu de temps auparavant, l'inauguration de la troisième salle Favart. Et donc c'est une salle qui est située — enfin c'est la salle que nous connaissons aujourd'hui, qu'on appelle salle Favart ou salle de l'Opéra-Comique, aujourd'hui à Paris, place Boieldieu, avec les rues Grétry et compagnie qui sont autour. Voilà, donc juste derrière le boulevard des Italiens, avec tout un tas de controverses. À chaque salle Favart, il va y avoir une controverse pour se demander si on n'achète pas la façade de l'autre côté, et l'État n'a jamais mis la main au pot dans les trois fois. Ce qui fait que l'entrée de l'Opéra-Comique est assez modeste.

Et puis le projet de Bernier qui a été adopté pour la 3e salle Favart était beaucoup moins luxueux que la deuxième — mais la deuxième était supposément, avec sa structure métallique, impossible à faire brûler, et puis il y a quand même eu un incendie général, qui a coûté la vie à pas mal de personnes. Donc clairement, voilà, vaste problème de toutes sortes.


Les deux sens d'opéra comique

Donc cette salle — ça peut désigner la maison. La maison Opéra-Comique, cette maison-là, elle porte ce nom à partir du début du XIXe siècle avec la réunion de différentes troupes potentiellement rivales, des troupes issues du théâtre de la Foire, issues du théâtre italien, mais il y a quand même d'autres troupes du même genre qui produisent elles aussi le même type d'œuvre et qui restent concurrentes pendant assez longtemps. Bon, c'est une maison, voilà.

Et la deuxième chose : Opéra-Comique, ça s'écrit avec un trait d'union et des majuscules, et opéra comique sans trait d'union avec des minuscules désigne un genre musical. Alors, au départ, c'était un genre comique — je vais vous expliquer pourquoi. Mais c'est devenu un genre qui n'était plus forcément comique, et c'est simplement un genre qui se caractérisait par une alternance de dialogue parlé et de numéros — comme on appelait ça — donc de parties chantées : des airs, des duos, des trios, des quatuors, des grands ensembles, des mélodrames parfois, donc de la parole déclamée sur de la musique. Bon, tout ça très bien.


Origines du genre

Ce qu'il faut dire là-dessus, c'est que l'opéra comique en tant que genre a une genèse distincte de l'opéra proprement parlé. L'opéra — alors, je vais pas remonter, c'est pas du tout le sujet de cet épisode, donc je vais essayer de me contraindre — j'essaie de mettre des préalables pour que ça soit clair pour tout le monde et d'essayer de le rendre le moins ennuyeux possible.

La naissance de l'opéra, c'est au départ chez les Italiens, à la toute fin du XVIe siècle — essayer de retrouver l'exaltation qu'il y avait dans les modèles antiques, avoir une parole qui pouvait être chantée pour renforcer l'émotion de la déclamation, renforcer la force du texte en chantant plutôt qu'en parlant simplement. C'est là que naissent les premiers opéras, donc Peri, Caccini , Monteverdi. Voilà. Bon, ça c'est l'esprit des tout premiers opéras, et c'est cet esprit-là dont va se réclamer — avec en plus la période Cavalli, donc l'opéra vénitien à grand spectacle pour le coup — le côté opéra pièce à machine avec des machines de scènes très sophistiquées. Donc ça, ça va être ajouté évidemment. Et donc globalement Lully, ça va être ça. Lully, la création de l'opéra français, ça va être renforcer l'émotion du théâtre avec Quinault, qui est un véritable auteur de théâtre, et la renforcer au moyen de musique chantée, donc en chantant, accroître l'émotion et se rapprocher de l'idéal du théâtre grec.

Voilà, donc ça, avec en plus tout un tas de règles qui sont très différentes du théâtre parlé, puisque les unités n'existent pas et on a plein de sous-actions avec des petits valets ou des petites divinités secondaires. On a des lieux qui changent à chaque levée de rideau parce qu'il faut en mettre plein les yeux. Et le vraisemblable évidemment n'a absolument pas cours parce qu'au contraire c'est le lieu de la magie, c'est le lieu des divinités antiques et cetera. Voilà. Donc la seule chose qui reste à peu près, c'est l'unité de temps, parce qu'en général on ne représente pas des actions qui se passent trois mois après. Il y a moins besoin de prétexte puisqu'on peut se déplacer très très loin. C'est la fameuse histoire du Dom Juan de Molière — qu'on peut considérer que les unités ne sont pas forcément violées, puisqu'ils changent de lieu tout le temps, mais ce sont des lieux accessibles à pied d'un entracte à l'autre, on va dire, ou à cheval. Donc ça reste vraisemblable. Alors que eux s'envolent tous sur des dragons volants, ils peuvent aller où ils veulent. Tout peut se passer dans la même journée. Voilà. Donc ça, ce sont les nouvelles règles de l'opéra français.


Et il se trouve que l'opéra comique ne vient pas de là, parce qu'il y avait un privilège, et ce privilège empêchait les autres entrepreneurs théâtraux de représenter des opéras, c'est-à-dire une pièce de théâtre chantée. C'était interdit. Et au début du XVIIIe siècle, on a plusieurs foires — par exemple la foire Saint-Laurent, la foire Saint-Germain à Paris. Ce sont des lieux vraiment de commerce et de divertissement. Et dans ces foires, on a du théâtre, du théâtre qui va faire dans un premier temps de la parodie des opéras, qui va se moquer des opéras. Ils prennent beaucoup de procès de la part de la Comédie-Française, qui est censée avoir le privilège, donc l'exclusivité, pour les représentations de pièces en langue française. Et de l'Académie royale de musique, qui a le privilège pour les représentations de pièces en musique. Donc ils vont sans cesse s'esquiver dans les coins en faisant moitié parler, moitié chanter. Il y a même des périodes où ils vont être interdits de parler complètement. Donc ils vont prendre des pancartes et faire chanter le public. Ils essayent sans cesse de trouver des expédients avec les procès, les interdictions qui alternent selon les droits qui leur sont retirés. Ça évolue très très vite au XVIIIe siècle.

Ainsi, c'est de là que vient l'opéra comique. Cette alternance, elle est le fruit d'une contrainte. Mais ce n'est pas de l'opéra — c'est un divertissement destiné à un public plus large, un peu moins nanti, un peu moins cultivé peut-être. En tout cas, qui avait quand même les références parce qu'il était capable de s'amuser. Donc c'était quelque chose qui était censé être plus ludique, puisqu'on pouvait reconnaître les références aux opéras qui étaient donnés en ce moment. Les opéras étaient souvent créés à la cour et repris à Paris par la suite. Les gens pouvaient voir — c'était pas si cher que ça, l'entrée, sauf si on voulait son siège sur scène pour être vu. Mais si on voulait être au parterre debout, c'était pas si cher. Des gens de la classe moyenne, voire des ouvriers pas trop subalternes, pouvaient effectivement se payer leur place. Donc ils pouvaient connaître ces titres qui étaient après réutilisés — ce qu'on appelait des timbres : on réutilisait une mélodie d'un opéra ou de chansons populaires célèbres et on chantait là-dessus.

Donc on a Pierrot Cadmus, on a Arlequin roi de Sérendib qui va de la même façon être aux prises avec des rôles. On a une parodie du sacrifice à l'acte I de Callirhoé — c'était un autre personnage de la commedia dell'arte, roi de Serendib, et à un moment ils font la grande cérémonie : c'est le serment entre Corésus et Callirhoé, sur « cet autel redoutable au parjure », et ça devient « sur cet autel redoutable au poulet » parce qu'il sacrifie un poulet. Voilà, on joue sur les attentes, sur la surprise avec ce qui est attendu dans le grand genre.

Donc c'est un genre qui est distinct — même s'il s'inspire de l'opéra, c'est un genre qui est distinct, qui a sa vie distincte. Et donc, les troupes fusionnent, et on se retrouve, en avance rapide, dans cette 3e salle Favart dans les années 1890.


Altération du genre opéra comique

À ce moment-là, notamment depuis Carmen de Bizet, les opéras comiques ne sont plus vraiment des opéras familiaux comme à l'époque de Favart — censés amuser, censés réunir la famille autour de bons sentiments, avec des opéras à sauvetage, où on essaie de protéger quelqu'un. Typiquement, Fidelio de Beethoven est inspiré de Léonore de Bouilly et Gaveaux — un opéra à sauvetage : on a un prisonnier juste et il se fait sauver par sa femme. On a Lodoïska de Cherubini aussi. On a Le Déserteur de Monsigny. Et d'une certaine façon, Raoul Barbe-Bleue de Grétry — je vous recommande l'excellent disque paru chez Aparté, avec une notice faite par votre serviteur.

Donc tout ça pour vous dire qu'à cette époque-là déjà, l'opéra comique n'est plus nécessairement comique, n'est plus nécessairement léger, n'est plus nécessairement de la parodie ou même un divertissement familial. Carmen, c'est pas très édifiant, quand même. Enfin si — attention à la passion, ne vous laissez pas tourner la tête, les enfants. Mais c'est quand même assez cru comme démonstration. Laclos a toujours défendu, apparemment avec beaucoup de sincérité, que Les Liaisons dangereuses c'était vraiment pour prévenir contre les dangers. Donc bon, on pourrait vendre Carmen comme ça.


Et dans le même temps, on va avoir l'érosion du genre opéra comique, c'est-à-dire de moins en moins de dialogues. Parce qu'au départ, vraiment, ce sont de longs dialogues et quelques petites pièces chantées. Au XVIIIe siècle, si vous prenez les opéras comiques de Dalayrac, les opéras comiques de Méhul, les opéras de Grétry, on a beaucoup d'échanges dialogués avec des blagues, avec des choses qui font la saveur ou avec du grand sentiment. Si vous mettez bout à bout les numéros de Carmen, vous ne pouvez pas suivre. Il y a des dialogues assez courts qui font le lien, mais globalement la version avec récitatifs, ou même une version où on couperait juste les dialogues, ça fonctionne à peu près déjà.

Et donc l'érosion du dialogue est de plus en plus patente, et c'est à tel point — j'en ai parlé plusieurs fois parce que j'ai découvert ça récemment et ça m'a traumatisé — qu'à cause de cela, à cause du fait qu'il n'y a quasiment plus que quelques mélodrames dans Manon de Massenet, Manon est accusé de wagnérisme, et un critique dit qu'on s'attendrait à voir débarquer les Walkyries parce que c'est durchkomponiert, c'est-à-dire composé entièrement de musique, et il n'y a quasiment plus de dialogue parlé. Et donc quelque chose qui se développe de plus en plus, et la part de dialogue parlé se réduit de plus en plus.

Pourquoi je vous dis tout ça ? Parce que l'aspect comique — l'aspect léger et l'aspect formel d'alternance parlé-chanté — disparaît progressivement dans les pièces représentées à l'Opéra-Comique. Donc à partir du milieu du XIXe siècle, dans les nouvelles pièces commandées par Carvalho — le directeur de l'Opéra-Comique à l'époque de Carmen, de Mireille de Gounod, etc. — et sous le mandat d'Albert Carré, c'est l'époque de Pelléas. On est dans les années 1890. Albert Carré, c'est lui qui prend les rênes au moment de la 3e salle Favart, et qui avait un goût du risque. Ils avaient aussi des contrats avec l'État qui leur donnaient une subvention s'ils faisaient des créations, et notamment des opéras en un acte avec des petites commandes — de mémoire, parce qu'il faudra que je reprenne là-dessus. Mais j'ai lu ça dans des critiques qui parlaient de L'Angélus en disant que c'était « un passage obligé ». Donc c'est pour ça que je vous le mentionne — à vérifier, à affiner.


Voilà. Donc c'est ça la situation. Et ce qui fait que lorsqu'on titre scène lyrique dans la maison qui s'appelle Opéra-Comique, on ne donne plus forcément vraiment d'opéra comique. Et là une scène lyrique — ou comme lorsqu'on voit comédie lyrique — ce que ça veut dire, c'est entièrement mis en musique. Sans dialogue. Ce n'est pas un opéra comique. C'est pour ça que c'est un peu compliqué : la maison qui s'appelle Opéra-Comique, à cette époque-là, ne donne plus forcément de l'opéra comique.

Même si on sent encore — il y a une part un peu pionnière de création chez Albert Carré, c'est vraiment sensible — une part qui est aussi un peu de l'ordre d'une continuité depuis Favart. Alors, Favart est ici le librettiste du XVIIIe siècle, qui cherche — la duchesse de [Bois mortier], de La Chercheuse d'esprit, de pièces en collaboration avec Duni. Il doit même y avoir certains des premiers Grétry. Bon, j'ai pas relu ça depuis un moment donc voilà, difficile d'être sur tous les fronts à la fois.


Ainsi lorsqu'on présente cette scène lyrique — L'Angélus — la part de la promesse du projet opéra comique, c'est un peu le côté édifiant. Il reste plus l'alternance du dialogue, il reste plus l'aspect comique, mais il reste un peu l'aspect pour les familles. Voilà — c'est pas bien de frapper son père, on doit toujours respecter sa femme, c'est un petit peu cet esprit-là. Et puis quand on est tous chrétiens, la bonne volonté doit nous réunir d'une certaine manière. Quelque chose comme ça.



Opéra et nationalisme post-1870

Donc c'est pour ça que même si c'est une pièce conservatrice, c'est ça qui m'intéresse là-dedans : même si L'Angélus est une pièce conservatrice, elle s'inscrit dans une lignée de pièces qui abandonnent le format d'opéra comique. Et donc ce qui était la source de certaines amertumes, certaines amertumes anti-wagnériennes, puisque évidemment dans les années 1890, la France est très marquée par ça. Et beaucoup d'opéras entre 1870 — voire entre 1870 et 1914, vraiment — sont obsédés par l'idée de la défaite glorieuse et parfois sans espoir. Lutèce d'Augusta Holmès, c'est très frappant à ce titre-là. C'est-à-dire que c'est pas du tout une promesse de revanche. C'est juste : les Gaulois sont sublimes et ils ont perdu sans retour. C'est tout. Fin. Ils ont perdu. C'est triste. Mais il n'y a pas de « nous allons nous venger » — c'est pas Maurice Barrès, « on va récupérer » — non, on a vraiment le désespoir pur.

Et donc on trouve beaucoup, et notamment aussi des représentations de viols de guerre — et c'est pour ça que j'en parlerai dans une série que j'ai déjà préparée en grande partie, que je n'ai pas encore montée, que je voulais faire sur les représentations des viols de guerre, qui posent plein de questions parce qu'elles semblent très informées. Et effectivement dans les brochures d'époque on en a quelques citations. Voilà, donc j'en parlerai à l'occasion, j'publierai la série à l'occasion — avec comme ça le déférencement total de la chaîne, puisque ces mots-là sont paraît-il interdits. Mais il est hors de question que je fasse de la censure sur ma chaîne. Si YouTube ne met pas en avant ma vidéo — rien d'assuré. En revanche, ça veut dire que vous êtes invité, si vous êtes intéressé par ces séries-là, à plutôt vous fonder sur la vérification sur la chaîne que sur l'algorithme, qui risque clairement de me mettre tout en bas. Vous le savez, ceci n'est pas un appel à vous abonner. Faites absolument comme vous voulez — je ne dépends pas du nombre de vues pour faire bouillir ma marmite. Alors, en revanche, bien sûr — j'allais oublier — vous pouvez m'insulter en commentaire, c'est bon pour le référencement. Enfin, vous pouvez aussi dire des choses gentilles en commentaire, c'est chouette aussi.


Donc cette pièce est intéressante parce que c'est une pièce qui abandonne le format d'opéra comique alors qu'elle est assez conservatrice. C'était vraiment la lignée de l'époque là. Il restait encore des opéras — de moins en moins. Par exemple, le père de Lili Boulanger a écrit jusqu'à assez tard dans les années 1870 ou 80 de véritables opéras comiques avec vraiment alternance parlé-chanté, dans une veine très légère, un peu dans l'esprit du Barbier de Séville.

Voilà, donc on est confronté à la fois, à cette époque-là, au regret de l'abandon de l'identité propre au genre opéra comique. Et puis il y avait aussi la suspicion nationaliste de principe : si on fait un drame qui est entièrement composé de bout en bout, c'est un drame influencé par l'Allemagne. C'est un drame à l'allemande, à la Wagner. Ce qui est absurde, hein, puisque les Allemands ont eux-mêmes leur tradition de Singspiel — alors qui a disparu, c'est vrai, après Wagner, mais non, il y a l'opérette, et il y a l'opéra, donc je dis une bêtise. Il n'a pas disparu — mais c'est vrai que dans l'opéra sérieux, on n'utilise plus la forme du Singspiel. C'est pour ça que j'ai dit ça. Et je pensais aussi évidemment à Weber, qui est angulaire et qui est très joué dans la première moitié du XIXe siècle, et qui est fondé — à l'exception d'Euryanthe, qui n'est pas forcément une franche réussite de ce point de vue-là — sur une alternance parlé-chanté dans Der Freischütz, dans Oberon, dans Abu Hassan. Voilà.

Donc cette suspicion nationaliste n'est pas forcément fondée, mais elle existe. Et lorsqu'on présente quelque chose qui est composé de bout en bout, on a souvent des remarques dans la presse qui donnent un peu de caution nationaliste. Alors, c'est vrai que simultanément, à cette époque-là, l'Opéra-Comique accueille des créations assez hardies — bien sûr Pelléas, l'emblème éternel, entièrement composé de musique. Et puis ce n'est pas le seul : Fervaal de d'Indy. Je sais plus si c'est créé au Théâtre-Lyrique ou à l'Opéra-Comique, enfin peu importe. Il y a des pièces très sérieuses, très sombres — bon, Carmen aussi, mais qui sont vraiment des pièces expérimentales, très présentes un peu sous le mandat de Carvalho et très fortement sous le mandat d'Albert Carré.


Le succès des véristes

Ce qui faisait vraiment tourner la billetterie de l'Opéra-Comique, c'est assez peu connu — enfin, peu connu du grand public. Bien sûr, il rejouait Faust et compagnie — il y avait quelques titres qui revenaient souvent et rapportaient de l'argent. Mais ceux qui rapportaient vraiment de l'argent, c'étaient les Puccini. Ça paraît assez étonnant, mais c'est les Puccini qui remplissaient la salle. Donc La Bohème en version française, Tosca il me semble, et le troisième je l'oublie — la logique voudrait que ce soit Butterfly, mais je suis vraiment pas sûr. Voilà, des œuvres quand même assez sombres, écrites de bout en bout, très lyriques et très wagnériennes d'ailleurs, parce que la masse de l'orchestre, les modulations assez vigoureuses — on a quand même beaucoup d'influence wagnérienne chez Puccini. Et voilà, c'est vraiment ce qu'aime le public, dans les traductions françaises, tout au long du long mandat d'Albert Carré.

Voilà. Donc tout ça pour vous situer ce qu'est L'Angélus. L'Angélus, comme je vous l'ai dit, n'utilise plus la forme d'un opéra comique. C'est une scène lyrique. Tout est écrit de façon assez récitative, ce qui lui est reproché. Tout est écrit en musique. Ce qui reste, c'est vraiment l'esprit familial et édifiant. Et c'est un assez bon témoin du temps en cela. C'est-à-dire qu'on préfère globalement des opéras composés de musique de bout en bout, mais on a quand même une suspicion nationaliste sur les opéras qui rompent avec la tradition et qui sont peut-être sous influence Wagner. Et puis on conserve le goût — souvent les critiques à cette époque-là vont beaucoup insister sur les livrets, faire des remarques sur les livrets en disant que le livret est trop ceci ou pas assez cela, qu'il est de mauvaise vie, qu'il ne donne pas un bon exemple, ou qu'il a une faiblesse dans sa logique, qu'on n'y croit pas. Très souvent, la critique sur les livrets — aujourd'hui, quand on crée un opéra, tout le monde s'intéresse à la musique. Vraiment, à cette époque-là, la critique sur le livret était très importante.


La critique

Ainsi j'ai trouvé une critique de Phryné de Saint-Saëns. J'ai dit « trouvé » parce que bon, il fallait vraiment aller lire le fond de cuve de la presse, dans Le Monde illustré du 11 mars 1899. Et dans lequel le critique passe quasiment toute sa critique non pas à parler de l'œuvre, non pas vraiment à parler des talents des chanteurs — à remarquer que le décor de la mise en scène est assez exploité — mais à commenter sur le fait que la chanteuse ne chante pas suffisamment bien, qu'on l'a probablement embauchée parce qu'elle a de très beaux bras. Donc c'est très bien d'avoir de très beaux bras, mais que quand même c'est peut-être pas suffisant. Et il est là sur le fait qu'elle a quand même de très beaux bras. Voilà, donc c'est un petit paragraphe obsédé par l'apparence de la chanteuse.

C'est en quoi L'Angélus est un témoin du temps. Et donc c'est là-dessus que je vais terminer sur ce rapport de cette œuvre au genre. Et dans le dernier épisode, je ferai une petite revue de presse — j'ai peut-être une cinquantaine d'articles à lire. Je les ouvre un par un dans Gallica [Galica], je cherche les bonnes pages. Je suis pas sûr de faire les 50. Je vous en lirai quelques-uns pour que vous ayez une idée de la réception. À très bientôt pour de nouvelles aventures.


Extrait :  Manon de Massenet — mélodrame & duo de la rencontre

Pour illustrer, on écoute ensemble un extrait de Manon de Massenet. Manon a pour particularité d'être un des plus grands succès de l'Opéra-Comique — il atteint assez vite sa millième représentation, en l'espace de 30 ans quelque chose comme ça. Sachant qu'il y a très peu de titres — une dizaine à l'Opéra-Comique — qui atteignent la millième. Le premier à l'atteindre, c'est La Dame blanche. Et le record absolu, après dix ans de démarrage timide et un passage par l'étranger qui lui a donné ses lettres de noblesse, c'est bien sûr Carmen, qui atteint même 2 000 dans les années 30 ou 40.

Ah ! Combien ce doit être amusant de s'amuser toute une vie ?

Ah voyons Manon, plus de chimères.

Où va ton esprit en rêvant ?

Voyons Manon. Plus de désir, plus de chimères.

Et donc ici justement le mélodrame — elle va parler par-dessus le thème de l'entrée de Des Grieux [Dégriilleux], qui est à mon sens le plus beau moment de l'opéra. C'est en tout cas le seul qui me touche un petit peu. Oui, je suis un monstre. Quelqu'un, vite, à mon banc de pierre.

J'ai manqué l'heure du départ.
J'hésitais — chose singulière.
Enfin, demain soir au plus tard, j'embrasserai mon père.
Oui, je le vois sourire et mon cœur ne me trompe pas.
Il m'appelle et je lui tends les bras.
Au ciel — rêve — est-ce de la folie ? D'où vient ce que j'éprouve ?
On dirait que ma vie va finir ou commence.

Vous remarquez ce motif du coup de foudre, un peu sinueux, qui n'est pas sans rappeler — dans l'idée, comme ça, d'insinuation — le coup de foudre du Chevalier à la rose [Tuvalier à la rose] un petit peu plus tard.

Il me semble qu'une main de fer me mène en un autre chemin
et malgré moi m'entraîne devant elle.

Mademoiselle, pardonnez-moi, je ne sais — j'obéis, je ne suis plus mon maître.
Très rassurant comme entrée en matière.
Je vous vois, j'en suis sûr, pour la première fois,
et mon cœur cependant vient de vous reconnaître.

Plus vieille loi du monde — et je sais votre nom.

On m'appelle Manon.

Que son regard est tendre et que j'ai du plaisir à l'entendre.
Ces paroles d'un fou, veuillez les pardonner.
Comment les condamner ? Elle charme le cœur en charmant les oreilles.
J'en voudrais savoir de pareil.
Enchanteresse au charme vainqueur, Manon —
Manon, vous êtes la maîtresse de mon cœur.

Oui, c'est allé assez vite. On remarque les petites dissonances jolies — ça bouge assez hein musicalement. Il y a beaucoup — l'harmonie bouge, on reste pas immobile sur les mêmes référentiels, sur les mêmes accords. On a plein de petits changements. Là, par exemple, typiquement — alors c'est habituel de faire ça — mais la basse baisse d'un demi-ton. Ça se fait depuis très longtemps. Mais Massenet, malgré le côté très suave de la séquence, ne reste pas exclusivement sur sa petite trouvaille mélodique. Il essaie des choses.

Voilà. Bon, on va s'arrêter là. Maintenant, vous en avez toutes les versions que vous voulez. C'était simplement pour se mettre un tout petit peu dans l'atmosphère.


Évidemment, chez Manon de Massenet, tout l'intérêt du roman de l'abbé Prévostconcerné disparaît, puisque le roman nous présente le point de vue de Des Grieux, qui est persuadé que Manon l'adore, et nous, en tant que lecteurs, on se dit que c'est probablement pas si clair que ça — Des Grieux est fou amoureux d'elle, il s'imagine des signaux, mais les signaux qu'on perçoit en tant que lecteurs sont tous au rouge. Donc il y a une forme de distance, une sorte d'ironie implicite, qu'on perd totalement dans toutes les adaptations d'ailleurs — que ça soit celle d'Auber déjà à l'Opéra-Comique, celle de Massenet, et puis celle de Puccini. On a toujours un traitement très premier degré. Et je n'ai jamais compris comment on pouvait être intéressé par cette histoire assez banale, avec peu d'enjeux, avec peu de personnages très sympathiques, en la présentant au premier degré. Mais Manon reste aujourd'hui une des œuvres françaises les plus données dans le monde — les chanteurs internationaux s'en emparent. C'est pas simplement un goût local. Donc soit — moi c'est pas une œuvre que j'adore, comme vous l'avez peut-être pressenti. Mais je trouvais intéressant de se rendre compte de ce qui était, créée dans les années 1893 environ, une œuvre qui a eu un succès immense et qui sert un peu de maître étalon de référence.


Extrait :  Die Walküre, interlude de l'acte III

Pour le petit plaisir, on va comparer ce qu'on a entendu de Manon avec un extrait de La Walkyrie . Pas la Chevauchée elle-même — qu'on a déjà trop entendu partout et qui n'est pas le meilleur moment, et qui en plus est digitalement assez compliqué à mettre en place. Mais pour le petit clin d'œil, on va jouer le moment où les Walkyries quittent le rocher plutôt que celui où elles arrivent — ce qui donne l'écho des Walkyries, mais avec des choses beaucoup plus jolies, qui me font beaucoup plus plaisir à jouer. C'est le moment où Wotan [Votane] maudit Brünnhilde [Brunild] et menace les autres Walkyries si elles ne s'éloignent pas tout de suite d'elle — sous peine du même sort : de faire de vierges guerrières des épouses soumises à un humain.

On a eu le thème de la colère de Wotan qui est revenue, et on va voir le thème de la plainte de Brünnhilde qui en est d'une certaine manière issu et qui va se mettre à chanter jusqu'à ce qu'elle-même prenne la parole. Donc là, c'est le moment où on a les hautbois et le cor anglais qui s'entrelacent — un des plus beaux moments de La Walkyrie.

Brünnhilde, ai-je à ce point mérité qu'on me blâme et qu'on m'inflige un pareil châtiment ? Suis-je à tes yeux une indigne, une infâme qu'on punit d'un supplice infamant ?

Donc elle chantait a cappella à ce moment-là. Là, c'est le motif du destin qui suspend le motif de la colère de Wotan. Il y a tout un épisode — c'était à mes débuts, donc le son est moins bon, et c'est un gros bloc de deux heures — mais un épisode entier sur les leitmotive dans cette scène en particulier. Je vous invite à aller y jeter un œil si vous voulez. Voilà. Donc vous voyez le peu de rapport entre Manon et La Walkyrie — néanmoins, c'était un plaisir de partager ce moment.


vendredi 5 juin 2026

Biscoteaux & consentement — Ercole amante d'Antonia Bembo


Très impressionné par cet Ercole amante d'Antonia Bembo à Bastille. Je n'en fais pas de chronique détaillée, mais je relève simplement certains aspects.

Musique très typée XVIIe italien (alors que l'œuvre date de 1707), on pourrait penser à de la génération Legrenzi (voire un peu antérieure) : recitar cantando omniprésent, grande quantité de texte car paroles quasiment jamais répétées, ce qui évoque plutôt la première moitié du XVIIe siècle, mais accompagnement instrumental très présent, quasiment tout le temps pendant la déclamation, ce qui évoque plutôt l'époque d'expérimentation du second XVIIe siècle — tandis que d'autres comme Albinoni basculent déjà vers l'affreux opera seria qui se concentre sur la glotte plutôt que sur le texte. Par ailleurs, très entraînant et vivant, peu de moments statiques, la musique, quoique plutôt homogène de ton, reste toujours élancée et bondissante, pas du tout de grands aplats statiques.

¶ Expérience déroutante d'entendre un grand orchestre symphonique sur boyaux qui joue du répertoire XVIIe (Cappella Mediterranea)… Une chimère complète, que j'ai trouvée assez émouvante. Deux contrebasses, trois bassons, des doublures de sacqueboutes (!), une pensée de l'orchestre qui n'a pas vraiment existé avant Schumann (l'instrumentation n'est en général pas précisément notée dans ces opéras-là, et en tout cas Leonardo García-Alarcón, compositeur lui-même, a dû y mettre la main comme il le fait toujours), mais l'impression enveloppante obtenue dans Bastille est très réussie. J'ai vu passer des commentaires qui parlaient d'amplification (c'est vrai qu'on entendait bien le grain des théorbes depuis le second balcon !), je n'en suis pas du tout convaincu… mais si jamais c'était le cas, ce fut admirablement réalisé : on percevait parfaitement la localisation des sons.
Bonheur aussi d'entendre dans cette salle, qui est très favorable aux instruments, un orchestre qui se donne à plein, ce qui n'est vraiment pas la norme dans cette maison (et ce, depuis toujours à en croire les comptes-rendus de l'Académie Royale / Impériale / Royale de Musique…).

Livret très étonnant : je pensais que c'était un angle un peu exagéré de la communication, pour avoir un argument à la mode, mais non, le livret parle bel et bien prioritairement du consentement !  D'ordinaire Ercole amante ou Orlando furioso suivent avec compassion l'échec amoureux de leur héros, qui malgré toute sa gloire ne parvient pas à se faire aimer, voire se fait rouler dans la farine par Omphale ou Angélique… Cette fois-ci, Hercule, mari infidèle, parricide de sa fiancée, père violent, constitue le réel opposant de toute l'intrigue, jamais sympathique avant sa mort : intempérant, égoïste, injuste, il manque à tous ses devoirs en abusant de sa force, use de ruses déloyales, et rend malheureux tous ceux qui l'approchent. L'intrigue ne parvient à être dénouée qu'avec sa mort, même si la fin la tempère en réhabilitant sa mémoire au cours d'une cérémonie funèbre puis joyeuse. De même, les divinités sont à front renversé : Vénus est la méchante fée qui veut forcer les filles, tandis que Junon garantit la liberté des cœurs et la sincérité des vœux matrimoniaux — qu'on ne saurait arracher par la menace. Première fois que je vois Junon présentée en bonne part dans un livret d'opéra (et Dieu sait qu'elle est souvent convoquée) !
Certains autres aspects impriment le respect, comme la mort du Page qui se noie sur scène, sans remède.

Distribution luxueuse, de grandes voix de spécialistes, et qui savent dire un texte. Andreas Wolf (Ercole, qui a vraiment un côté Valdengo, une technique de chant mordante à l’italienne à l’ancienne !), Sandrine Piau (que je n'imaginais pas si sonore, graves compris !), Julie Fuchs (une Junon vraiment claire, juvénile, positive),  Alasdair Kent (ténor léger d'une saturation radieuse, assez dans le goût de Mark Milhofer), Marcel Beekman (toujours aussi bien projeté et irrésistible dans l'expression comique), Théo Imart (un rarissimes falsettistes à montrer à la fois de la puissance et une grande précision textuelle, l'un comme l'autre étant déjà peu fréquents séparément !)... la distribution était tout à fait impressionnante, et finalement calibrée pour cette salle immense. Des diseurs, des projeteurs, et même de beaux timbres !  L’orchestre étant immense, cela devait les dépayser assez fortement pour arriver à passer tout cela, quantité d’enjeux très nouveaux d’orchestration (pas toujours favorables, cf. les doublures de sacqueboute) et de technique vocale que nous ne devinons même pas en nous asseyant semi-confortablement dans nos sièges à coût exorbitant.
(Vous aurez deviné que j'aime moins Ana Vieira Leite : la voix, émise plus en arrière et en bouche, passe moins bien la rampe, la contraint à forcer davantage, le timbre ne s'entend pas aussi bien et les mots sont forcément évaporés, même si sa Iole est très loin d'être moche !)

¶ Une composante du spectacle s’est (pour une fois) révélée particulièrement déterminante pour l’adhésion générale : la mise en scène. Ce qu’a accompli Netia Jones commande le respect. Je vous renvoie à mon antique nomenclature de la mise en scène réussie :
esthétique ; bien que réalisée avec des instruments contemporains (beaucoup d’écrans) et parfois un peu kitsch (couleurs très saturées), la mise en scène ménage de très beaux tableaux visuels (qui passent mal en photo, mais très bien dans la salle) : ciels brouillés lors des apparitions divines, tour ajourée qui semble flotter, jardins à la française qu'enjambent les protagonistes des intrigues amoureuses, symétries, thématique sportive filée…
→ la direction d’acteurs est folle : aucun personnage sur scène n'est jamais en repos, ce qui évite la lassitude lorsque les tirades ou la musique paraissent plus convenues ;
→ la gestuelle produit du sens, permet de suggérer ce que le texte ne dit pas clairement, et de creuser des possibilités dans les interstices du texte ;
l'humour, par ailleurs propre à cette esthétique mixte italienne, est très présent (lorsqu'on voit les statues omniprésentes d'Alcide sur son propre domaine, on comprend à qui l'on a affaire).

La captation vidéo officielle est compromise mardi, et même je doute que les gros plans servent le propos, vraiment pensé pour l'ampleur de la grande salle — et, pour la tournée, pour les théâtres à l'italienne : écrans dupliqués sur le côté, merci Netia Jones, il est rare que les metteurs en scène pensent aux pauvres —, j'espère qu'une solution sera trouvée à un autre moment pour immortaliser ce succès. D'autant plus que les musiciens présents sont des intermittents pour lesquels le tampon « Opéra de Paris » peut constituer un surcroît de notoriété qui permette ensuite de meilleures conditions d'exercice…

Pensez donc : voir à l'Opéra de Paris du neuf, une œuvre réussie en elle-même, remarquablement jouée et chantée, et en plus soutenue par la mise en scène qui en met en valeur les forces et en comble les faiblesses. (Oui, c'est un jeudi comme un autre à l'Athénée…)  Considérant les orientations actuelles de la maison, savourons ce moment.

David Le Marrec

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