Carnets sur sol

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Instantanés de concert — récital Huw Montague Rendall & Helio Vida


De ce récital de mélodies-lieder-songs, je retiens surtout Um Mitternacht par Helio Vida. Pianiste brésilien qui est chef de chant à Graz… et ça s'entend. Les chefs de chant ont très souvent, par rapport aux pianistes-concertistes, une hauteur de vue plus grande sur ce qu'ils jouent — leur métier est en partie de lire à vue, donc de comprendre intimement les logiques musicales, plus que de connaître par cœur une pièce précise. Ce sont eux qui mènent les répétitions avant les filages avec orchestre.

L'accompagnement d'Um Mitternacht est complexe à réussir : très peu de matériau au piano, de petites ponctuations en accord et une grande ligne mélodique descendante à nu. Si l'on joue tout bien égal comme du piano, le résultat n'est pas fabuleux. Helio Vida travaille vraiment chaque texture, n'hésitant pas, sur des accords discrets, à marteler la mélodie, comme les timbres criards des bois (notamment clarinette) sollicités par Mahler dans sa version orchestrale. L'expression farouche produite par ces strates et ces timbres dépasse d'assez loin tout ce qu'on peut imaginer au piano.

Pour le reste, ayant jusqu'ici une très haute estime de Huw Montague Rendall, en particulier pour ses Pelléas miraculeux, et ne l'ayant guère entendu dans ce rôle depuis le second balcon de Bastille (un vague écho, mais on ne peut pas vraiment dire qu'on entendait), j'espérais beaucoup de ce récital dans l'écrin de l'Athénée, idéalement adéquat pour faire entendre toutes les nuances d'un timbre et d'une élocution.
Je n'en ai été que plus déçu, mais plutôt que d'en produire une chronique amère, je trouve plus intéressant de m'attarder sur le pourquoi.

Premier facteur, le spectateur : j'ai désormais assisté à beaucoup de concerts, et le vertige des œuvres seules n'est pas forcément suffisant pour justifier le déplacement lorsqu'on les a souvent entendues – ainsi que dans la vastitude de l'offre parisienne. Si l'on va réentendre une œuvre que l'on connaît déjà — en l'occurrence, toutes déjà entendues plusieurs fois en concert sauf l'opus 2 de Schönberg, et toutes déjà jouées et chantées dans mon salon, depuis de nombreuses années  —, on attend de la singularité de l'interprétation, et c'est tout le danger d'aller à un concert  pour les interprètes, surtout si l'on a déjà pas mal d'autres propositions dans l'oreille.
Vous connaissez mon propos sur Le danger (mortel) des écoutes comparées, et bien que je cherche autant que possible à m'en garantir, ce n'est pas toujours évident. Hier soir, clairement, je n'ai pas vraiment réussi : j'étais trop familier du programme, et surtout je me déplaçais vraiment en comptant sur une interprétation hors du commun, sans avoir anticipé ma posture en cas de déception.

Mais, concrètement, que s'est-il passé ?

La comparaison avec le disque est cruelle : projection très faible (en me déplaçant au parterre en seconde partie, on entendait mieux le texte et le timbre), timbre très cravaté, pas du tout les irisations entendues au disque et en retransmission. Même l'expression était assez rigide et extérieure.

Pourquoi cet écart ?

¶ Certaines voix sont plus phonogéniques que d'autres, certains artistes plus inspirés par les micros aussi (osant ce qui n'est pas possible en salle). Mais je ne pense pas que ce soit la seule raison.

¶ La conception de HMR était très lyrique, très chantée… dès qu'il allégeait le timbre pour dire vraiment (quelques secondes dans Montparnasse en bis), tout à coup on retrouve la couleur et l'expression qui font tout le sel de ses meilleures incarnations. Or, la mélodie et le lied à la sauce lyrique, très chantée (façon Cyrille Dubois ou Fritz Wunderlich) ne me touche pas beaucoup, j'attends vraiment un rapport étroit au texte, quitte à sacrifier la ligne, et surtout pas d'unicité du timbre. Je n'avais pas senti cela dans ses Duparc (moins marquants que ses Pelléas, mais très bons). L'approche – sans même me prononcer sur sa légitimité ou sa qualité – ne pouvait pas me convaincre, évidemment.

¶ Beaucoup de chanteurs (même de très aguerris) utilisent des transpositions trop basses lorsqu'ils chantent du lied ou de la mélodie. La voix s'épanouissait vraiment dans l'aigu, lorsque des couleurs plus ténorisantes affleuraient, mais l'essentiel du programme râclait des graves, pas toujours épanouis.
Par peur de se fatiguer, ou d'être incapacité un soir de semi-méforme, j'imagine, beaucoup de barytons choisissent des transpositions trop graves par rapport à leur centre de gravité. Typiquement, les transpositions habituelles de La Bonne Chanson et des Rückert-Lieder conviennent à des barytons centraux, pas à des formats légers / mozartiens comme HMR. Il aurait presque pu oser les versions ténor (ou utiliser une transposition d'un demi-ton ou un ton), et cela force tout de suite la tonicité, évitant l'impression un peu atone de mélodies chantées trop dans le bas de la voix.
C'est à mon sens ce qui explique le mieux cette impression un peu terne, et qui se retrouve jusque chez des spécialistes.

Voilà, j'espère qu'au delà de ma triste incapacité à apprécier ce moment, mes réflexions ouvriront quelques pistes pour éclairer vos écoutes à venir dans ce répertoire !

FRANCIS POULENC, Le Bestiaire FP 15 (1919), poèmes de Guillaume Apollinaire. GABRIEL FAURÉ, La Bonne Chanson op. 61 (1894), poèmes de Paul Verlaine.
ARNOLD SCHÖNBERG, Quatre Mélodies op. 2 (1899).
GUSTAV MAHLER, Cinq Mélodies sur des textes de Friedrich Rückert (1901–1902).

4 Bis :
Où est Silvia version britannique, Silent Noon, de Ralph Vaughan Williams, Montparnasse de Poulenc, « Ständchen » du Schwanengesang de Schubert.


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