Histoire de l'Opéra de province : libre expression sous contrôle
Par DavidLeMarrec, vendredi 3 avril 2026 à :: Portraits :: #3437 :: rss

Depuis quelques semaines est en préparation une nouvelle série-fleuve autour de l'histoire de l'opéra en province, comme un contrepoint diachronique à celle, synchronique, sur 1899. Le projet initial était de documenter l'intégralité du répertoire de créations d'une maison de province (en France, pour des raisons de commodité documentaire évidente), manière de disposer d'une autre vision du répertoire et de la perception de l'opéra, où les choix sont plus fondateurs et limitants que dans les grandes capitales culturelles effervescentes. À peine ai-je commencé à me plonger dans la documentation, et, au milieu de nombreuses intuitions démenties et retournements de situation, j'ai rencontré quelques faits éclairants ou étonnants que je vais partager ici en attendant que la série elle-même se déploie — du moins si le projet ne se révèle pas tout à fait inacessible à un travail dilettante. (Pour certains théâtres, le travail de documentation équivaudrait plutôt à une thèse, ce qui n'est pas tout à fait le genre de temps de loisir dont je dispose !)
Je commence par cet échange qui vous paraîtra banal mais qui m'a à la fois amusé et plongé dans des abîmes de perplexité sur les questions de la civilité, du droit et de la libre expression.

Dans Le Théâtre à Rennes – Recherches d'histoire locale – Notes et souvenirs (1899), Lucien Decombe rapporte ces échanges à propos du Foyer, Journal-Programme du Théâtre de Rennes — quatre pages (à deux colonnes, puis trois) publiées seulement les dimanches de représentation, de 1837 à 1841, et vendues à l'intérieur même du Théâtre.
| Lucien Decombe, Le Theâtre à Rennes : |
| « Dans les premiers jours de
février 1840, les critiques du Foyer
provoquèrent de violents orages au théâtre de Rennes. La directrice,
Mme Rouzé-Bourgeois, se fâcha et mit tout bonnement à la porte les
vendeurs du journal-programme. L’éditeur-gérant du Foyer adressa aussitôt cette lettre
au Maire : Rennes,
le 12 février 1840.
Monsieur Le Maire, La directrice du spectacle, Mme Rouzé-Bourgeois, a-t-elle bien le droit d’interdire la vente du Foyer dans l’intérieur de la salle, prenant pour prétexte que l’on censure ses acteurs ? Le Foyer n’a d’autre but que de rendre compte du spectacle, d’analyser les pièces et de critiquer la manière dont elles ont été jouées. Vous en avez autorisé la vente, et je ne pense pas que la directrice, de son autorité privée, puisse l’interdire. Seriez-vous assez bon, Monsieur le Maire, de prendre un arrêté à cet égard, afin que notre publication n’éprouve pas d’entraves. Je suis, etc. MOLLIEX,
Éditeur du Foyer.
Malo-Marc Molliex-Gozé, libraire-éditeur, rue Royale, 8, était un ancien sergent-major aux Marins de la Garde impériale. Capitaine, puis major de la Garde nationale de Rennes, il avait été nommé Chevalier de la Légion d’Honneur en 1833. Il était né à Saint-Malo en 1790, et il mourut à Rennes en 1854. — Molliex cessa d’être l’éditeur-gérant du Foyer, en 1841. Ce fut ensuite le libraire Blin qui en fut le dépositaire jusqu’en 1846, puis le libraire Grandhomme jusqu’au moment où le journal disparut. En octobre 1841, toute la rédaction du Foyer se retira, sauf un étudiant vétéran, Édouard Gorges, qui resta seul rédacteur et gérant. Deux jours après l’envoi de cette lettre, l’éditeur-gérant du Foyer recevait cette réponse du Maire de Rennes : 14 février 1840.
MONSIEUR,
J’écris aujourd’hui à Mme Bourgeois pour l’engager à continuer de laisser vendre le Foyer dans l’intérieur du théâtre. Je vous préviens cependant que si Mme Bourgeois ne veut pas accorder à votre agent l’entrée gratuite, vous serez obligé de lui faire prendre une carte au bureau. En continuant de vous laisser jouir de la faveur de laisser vendre votre journal dans la salle de spectacle, je crois devoir vous rappeler que, dans l’intérêt bien entendu de l’art dramatique lui-même, il convient que les articles que vous publiez sur les acteurs et sur leur manière de remplir leurs rôles, soient toujours écrits avec modération et politesse. La critique a pour mission d’éclairer et non d’irriter. Il y a, pour un homme d’esprit, moyen de blâmer les défauts, de donner des avis, sans blesser la juste susceptibilité de ceux auxquels ils s’adressent. Votre journal a suscité quelques divisions. On lui reproche des personnalités un peu trop vives. Évitez à l’avenir cet écueil; vous le pourrez en écrivant avec cette urbanité qui n’exclut pas la justice. Je crois qu’une critique sage est fort utile ; elle profite aux acteurs et au public. Mais une critique passionnée amènerait inévitablement des désordres que je dois chercher à prévenir. Prenez donc les précautions nécessaires pour que le Foyer soit rédigé avec plus de circonspection ; c’est à cette condition seulement que je puis lui permettre l’entrée du théâtre. Et à la même date le Maire adressait à la directrice les paternels avis et les sages conseils que voici :
MADAME,
L’éditeur du journal Le Foyer vient de m’écrire pour me prévenir que vous ne voulez plus lui permettre de vendre ce journal dans l’intérieur de la salle de spectacle les jours de représentation. Permettez-moi de vous faire observer que la vente ou la distribution dans un théâtre d’annonces, programmes ou journaux sont des faits qui tombent exclusivement sous la surveillance de la police, et que c’est à elle seule à les autoriser ou défendre, parce qu’un théâtre les jours de représentation est un lieu public. Votre droit se borne à exiger des vendeurs et distributeurs le même prix d’entrée que des autres assistants. Il ne faut pas s’effrayer, Madame, de la critique d’un journal. En exprimant une opinion favorable ou défavorable sur les artistes de votre troupe et sur votre administration, le Foyer fait ce que font mille autres de ses confrères, chaque jour, et dans les mêmes circonstances. Le mieux est de profiter des conseils quand ils sont bons, et de ne point se tourmenter des critiques injustes ; le public lui-même en fait justice. Un peu de réflexion vous convaincra que, dans votre propre intérêt, il est plus sage de laisser au feuilleton toute sa liberté. S’en fâcher et l’expulser du théâtre, ce serait lui donner plus d’importance qu’il n’en prétend lui-même. À l’avenir, vivez en paix avec lui, et si ce n’est pas par justice, au moins par reconnaissance, il deviendra peut-être plus circonspect dans ses jugements. Je vous envoie copie de la lettre que j’adresse au gérant du journal. J’espère qu’elle vous rassurera. Malgré l’intervention de la municipalité la paix ne put se faire. Les bouillants rédacteurs du Foyer ne pouvant se résoudre à la « modération », à la « politesse », à l’« urbanité » que leur conseillait le Maire, le pauvre Journal-programme se vit définitivement expulsé du théâtre. ***
C’est alors que Leconte de Lisle et un de ses camarades de l’École de Droit, Michel-Villeblanche, se séparèrent de leurs amis du Foyer et résolurent de fonder à leur tour un nouveau journal-programme du spectacle sous ce titre peu encourageant pour les acteurs : le Sifflet. Les deux transfuges du Foyer adressèrent à cet effet cette lettre au Maire de Rennes : 24 novembre 1840.
MONSIEUR LE MAIRE, Ayant le désir de faire paraître un journal du Théâtre, nous venons vous demander l’autorisation de le faire vendre dans la Salle de Spectacle le dimanche seulement. Soyez persuadé, Monsieur le Maire, qu'il ne s'agit ici que d'un feuilleton purement littéraire, et que notre intention n'a jamais été de nous occuper de politique ni de faire une méchante critique d'acteurs plus à plaindre qu'à blâmer. Nous espérons, Monsieur le Maire, que vous serez assez bon pour nous accorder cette permission. Nous avons l’honneur d’être, etc. P.
MICHEL-VILLEBLANCHE,
C. LECONTE DE LISLE,
Gérant. Gérant. Rue
Saint-Mélaine, 101.
La réponse du Maire ne se fit pas attendre, car dès le surlendemain il adressait à nos deux jeunes étudiants l’autorisation demandée, mais il ne jugeait pas inutile de leur faire en même temps, suivant son habitude, quelques sages recommandations : 26 novembre 1840.
MESSIEURS, Je vous accorde l’autorisation que vous me demandez de faire vendre dans la Salle de Spectacle un journal littéraire que vous vous proposez de faire paraître. Cette autorisation vous est accordée cependant sous la condition que le journal soit rédigé avec convenance, et qu’il s’exprime toujours sur les artistes dramatiques sans agreur. Le Foyer s’était attiré l’animadversion de plusieurs d’entre eux par sa critique trop incisive ; des querelles s’en étaient suivies et la vente de ce journal dut être interdite. Je sévirais de la même manière s’il était fait abus de la permission que je donne. Il y a toujours pour un journaliste homme d’esprit, moyen de dire la vérité, de donner des conseils, sans provoquer des rancunes : en général on gagne plus à encourager qu’à blâmer. Je vous invite à prendre ce système… Et le premier numéro du Sifflet parut dans le courant de décembre 1840. Combien de temps vécut le nouveau journal ? Sa critique fut-elle ou ne fut-elle pas « trop incisive » ? Nous ne sommes pas renseigné sur ce point, car, à notre grand regret et malgré toutes nos recherches, il nous a été jusqu’à présent impossible de nous procurer la collection du journal de Leconte de Lisle et Michel-Villeblanche, que le Foyer, son grand frère aîné, appelait malicieusement le Sifflé. » |
À présent que nous avons lu la même chose, je puis vous faire part de mes perplexes réflexions.
¶ D'abord, une femme directrice de théâtre sous la Monarchie de Juillet, j'ignorais complètement que cela fût envisageable. Si quelqu'un à des références à proposer sur ces questions, je suis curieux de découvrir si c'était moins un sujet qu'on se le figure, ou si Mme Rouzé-Bourgeois devait sa place au hasard d'une ascendance ou d'un mariage qui, à un moment donné, l'avait assez naturellement laissée à la tête de l'institution.
¶ Je suis aussi frappé de la différence du droit avec aujourd'hui :
→ le maire peut autoriser ou interdire des journaux. (Cela me rappelle le droit exorbitant du passeport à l'intérieur, donnée essentielle de l'occupation du territoire dans le premier XIXe s., et assez peu diffusée dans notre souvenir collectif.) Le maire dispose aujourd'hui encore de pouvoirs assez considérables, mais se dire qu'il avait aussi un pouvoir discrétionnaire sur la presse et sur la mobilité de ses concitoyens !
¶ « Animadversion ». On ne le croise pas tous les jours, celui-là ! J'avais à l'esprit le sens de « remarquer, prendre garde », liée à mes études latines — l'abbé Lhomond l'utilise dans ce qui est probablement l'extrait le plus fameux de son De viris illustribus urbis Romae a Romulo ad Augustum (1775), écrit à l'attention des premières années de collège : « Cum lupa saepius ad parvulos veluti ad catulos reverteretur, Faustulus, pastor regius, rem animadvertit, eos tulit in casam et Accae Laurentiae conjugi dedit educandos. » (Comme la louve retournait souvent vers les enfants comme vers ses petits, Faustulus, berger du roi, s'aperçut de la chose ; il les emporta dans sa cabane et les donna à élever à sa femme Acca Larentia.)
Mais en français, c'est plutôt la partie négative de la racine qui a été conservée : ce n'est même pas la surveillance défiante, mais la censure publique, le blâme, que recouvre la notion. Je ne l'ai pas lu souvent, même dans d'autres textes des années 1890.
¶ La posture du maire en vieux sage qui désire par-dessus tout déjouer les antagonismes est attendrissante et fait sourire : il sait aussi ménager la chèvre et le chou, rassurer l'éditeur dans ses droits, le conseiller vers plus de modération, proposer une idée de rétorsion plus légère à la directrice, lui proposer de ne pas surréagir… On sent aussi qu'il est face à la fois à des électeurs et à des relais d'influence, et qu'il ménage la chèvre et le chou, donnant à chacun l'impression qu'il est un peu de leur côté. À la fois amusant par son habileté et attendrissant par sa tentative de jouer des inclinations de chacun pour favoriser une harmonie collective.
¶ Sa réflexion sur la juste mesure de la critique attire bien sûr mon attention, d'autant que mon opinion n'en est pas si éloignée : « Il y a, pour un homme d’esprit, moyen de blâmer les défauts, de donner des avis, sans blesser la juste susceptibilité de ceux auxquels ils s’adressent. »
Je ne puis qu'abonder : toujours conserver à l'esprit l'investissement des artistes, leur solidité professionnelle qu'on oublie trop vite lorsqu'une interprétation déplaît, essayer d'épargner les humains qui se cachent derrière, et, dans l'intérêt du lectorat, plutôt essayer d'expliquer, de caractériser, que de poser un jugement subjectif – qui émane de surcroît bien souvent de plumitifs assez peu qualifiés dans la matière qu'ils commentent.
¶ Cependant je suis surtout amusé (et mal à l'aise), au delà de ces deux derniers points : ces échanges dressent le portrait d'une liberté d'expression dont la relativité confine à la précarité. Oui, bien sûr, on n'aime pas les critiques intempérantes et les gens trop bruyants, il n'est pas anormal que la société leur fasse sentir qu'ils gênent la concorde générale. En revanche, qu'un homme seul puisse interdire un journal au titre que, selon ses standards moraux personnels, « il exagère », voilà qui glace un peu.
Et derrière ses propos modérateurs, le maire laisse paraître une ville sous contrôle, où chacun doit obéir à ce qui a été décrété comme la juste mesure (par qui ?) : le journal ne doit pas être trop sévère, la directrice ne doit pas être trop mécontente… Sous sa forme bienveillante, quotidienne, assez anecdotique (on parle de controverses de cohabitation dans les corridors d'une maison d'opéra qui ne produit que des reprises…), on perçoit un fort contrôle de la société — c'est pour cela que j'évoquais l'infameux passeport à l'intérieur.
On demande ainsi à la directrice de ne pas faire de vagues, tandis que le journal est finalement interdit. Une juste mesure qui a aussi son caractère arbitraire, et qui résonne assez vivement, chez moi, avec la redéfinitions des cadres de l'acceptable, ces dernières années, en France et ailleurs — où l'on s'aperçoit que la liberté de manifester – et même d'aller et venir – dépend largement de la bonne volonté des pouvoirs publics, prêts à tolérer qu'on en use – ou pas. Et où l'on se rend compte que la démocratie ne vaut guère plus qu'un gentlemen's agreement, et que le droit n'est un rempart que si les puissants ont la bonne volonté de s'y déclarer soumis.
Je trouve ainsi cette anecdote à la fois plaisante et plutôt profonde.
ANNEXE
La dominante de ce site n'étant pas à proprement parler l'histoire, je ne vais pas consacrer de notule à ce sujet, mais pour vous donner une idée, voici un exemple tiré d'Émigration alsacienne aux États-Unis 1815-1870, ouvrage issu de la thèse de Nicole Fouché. Très plaisant à lire, beaucoup d'extraits d'actes d'époque, et reliés d'une façon narrative très naturelle.

Le maire qui écrit « son absence ne peut guère nuire à sa patrie », il m'a tué.
Ce document ne nécessite pas de dossier préalable comme pour un passeport à l'étranger, et le maire, en permettant le voyage au Havre, seconde sciemment le départ définitif (et illicite) de certains de ses administrés pauvres. Certains en profitent pour ne pas régler leurs dettes envers le fisc ou la justice, ou pour fuir la conscription, ce qui mécontente grandement les préfets.
Inversement, il arrive que le maire refuse au boulanger de la commune d'aller dans le département voisin pour affaires familiales, de peur de perdre un concitoyen indispensable parti sous un éventuel faux prétexte.
Voilà l'écho suscité en moi par cette histoire de maire puissant qui peut contrôler ou interdire Le Foyer de Rennes. Écho presque personnel, tant tout citoyen ayant traversé 2020 a pu se bâtir une idée assez intime de ce qu'implique la suspension de la liberté d'aller et venir.
Pour plus amples informations, vous pouvez par exemple lire cet article généraliste de Johanna Daniel qui y a été confrontée dans le cadre de ses recherches sur les montreurs d'optique itinérants.
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