Depuis quelques semaines est en préparation une nouvelle série-fleuve
autour de l'histoire de l'opéra en province, comme un contrepoint
diachronique à
celle, synchronique, sur
1899. Le projet initial était de documenter l'intégralité du
répertoire de créations d'une maison de province (en France, pour des
raisons de commodité documentaire évidente), manière de disposer d'une
autre vision du répertoire et de la perception de l'opéra, où les choix
sont plus fondateurs et limitants que dans les grandes capitales
culturelles effervescentes. À peine ai-je commencé à me plonger dans la
documentation, et, au milieu de nombreuses intuitions démenties et
retournements de situation, j'ai rencontré quelques faits éclairants ou
étonnants que je vais partager ici en attendant que la série elle-même
se déploie — du moins si le projet ne se révèle pas tout à fait
inacessible à un travail dilettante. (Pour certains théâtres, le
travail de documentation équivaudrait plutôt à une thèse, ce qui n'est
pas tout à fait le genre de temps de loisir dont je dispose !)
Je commence par cet échange qui vous paraîtra banal mais qui m'a à la
fois amusé et plongé dans des abîmes de perplexité sur les questions de
la civilité, du droit et de la libre expression.
Dans
Le Théâtre à Rennes –
Recherches d'histoire locale – Notes et souvenirs (1899), Lucien
Decombe rapporte ces échanges à propos du
Foyer, Journal-Programme du Théâtre de
Rennes — quatre pages (à deux colonnes, puis trois) publiées
seulement les dimanches de représentation, de 1837 à 1841, et vendues à
l'intérieur même du Théâtre.
Lucien Decombe, Le Theâtre à Rennes :
|
« Dans les premiers jours de
février 1840, les critiques du Foyer
provoquèrent de violents orages au théâtre de Rennes. La directrice,
Mme Rouzé-Bourgeois, se fâcha et mit tout bonnement à la porte les
vendeurs du journal-programme. L’éditeur-gérant du Foyer adressa aussitôt cette lettre
au Maire :
Rennes,
le 12 février 1840.
Monsieur Le Maire,
La directrice du spectacle, Mme Rouzé-Bourgeois,
a-t-elle bien le droit d’interdire la vente du Foyer dans l’intérieur de la salle,
prenant pour prétexte que l’on censure ses acteurs ? Le Foyer n’a
d’autre but que de rendre compte du spectacle, d’analyser les pièces et
de critiquer la manière dont elles ont été jouées. Vous en avez
autorisé la vente, et je ne pense pas que la directrice, de son
autorité privée, puisse l’interdire.
Seriez-vous assez bon, Monsieur le Maire, de prendre
un arrêté à
cet égard, afin que notre publication n’éprouve pas d’entraves.
Je suis, etc.
MOLLIEX,
Éditeur du Foyer.
Malo-Marc Molliex-Gozé, libraire-éditeur, rue Royale, 8, était un
ancien sergent-major aux Marins de la Garde impériale. Capitaine, puis
major de la Garde nationale de Rennes, il avait été nommé Chevalier de
la Légion d’Honneur en 1833. Il était né à Saint-Malo en 1790, et il
mourut à Rennes en 1854. — Molliex cessa d’être l’éditeur-gérant du Foyer, en 1841. Ce fut ensuite le
libraire Blin qui en fut le
dépositaire jusqu’en 1846, puis le libraire Grandhomme jusqu’au moment
où le journal disparut. En octobre 1841, toute la rédaction du Foyer se
retira, sauf un étudiant vétéran, Édouard Gorges, qui resta seul
rédacteur et gérant.
Deux jours après l’envoi de cette lettre, l’éditeur-gérant du Foyer recevait cette réponse du
Maire de Rennes :
14 février 1840.
MONSIEUR,
J’écris
aujourd’hui à Mme Bourgeois pour l’engager à continuer de
laisser vendre le Foyer dans
l’intérieur du théâtre. Je vous préviens
cependant que si Mme Bourgeois ne veut pas accorder à votre agent
l’entrée gratuite, vous serez obligé de lui faire prendre une carte au
bureau.
En
continuant de vous laisser jouir de la faveur de laisser vendre
votre journal dans la salle de spectacle, je crois devoir vous rappeler
que, dans l’intérêt bien entendu de l’art dramatique lui-même, il
convient que les articles que vous publiez sur les acteurs et sur leur
manière de remplir leurs rôles, soient toujours écrits avec modération
et politesse. La critique a pour mission d’éclairer et non d’irriter.
Il y a, pour un homme d’esprit, moyen de blâmer les défauts, de donner
des avis, sans blesser la juste susceptibilité de ceux auxquels ils
s’adressent. Votre journal a suscité quelques divisions. On lui
reproche des personnalités un peu trop vives. Évitez à l’avenir cet
écueil; vous le pourrez en écrivant avec cette urbanité qui n’exclut
pas la justice.
Je crois
qu’une critique sage est fort utile ; elle profite aux acteurs
et au public. Mais une critique passionnée amènerait inévitablement des
désordres que je dois chercher à prévenir. Prenez donc les précautions
nécessaires pour que le Foyer soit rédigé avec plus de circonspection ;
c’est à cette condition seulement que je puis lui permettre l’entrée du
théâtre.
Et à la même date le Maire adressait à la directrice les paternels avis
et les sages conseils que voici :
MADAME,
L’éditeur du journal Le Foyer vient de m’écrire pour me
prévenir que
vous ne voulez plus lui permettre de vendre ce journal dans l’intérieur
de la salle de spectacle les jours de représentation.
Permettez-moi de vous faire observer que la vente ou
la distribution
dans un théâtre d’annonces, programmes ou journaux sont des faits qui
tombent exclusivement sous la surveillance de la police, et que c’est à
elle seule à les autoriser ou défendre, parce qu’un théâtre les jours
de représentation est un lieu public.
Votre droit se borne à exiger des vendeurs et
distributeurs le même prix d’entrée que des autres assistants.
Il ne faut pas s’effrayer, Madame, de la critique
d’un journal. En
exprimant une opinion favorable ou défavorable sur les artistes de
votre troupe et sur votre administration, le Foyer fait ce que font
mille autres de ses confrères, chaque jour, et dans les mêmes
circonstances. Le mieux est de profiter des conseils quand ils sont
bons, et de ne point se tourmenter des critiques injustes ; le public
lui-même en fait justice.
Un peu de réflexion vous convaincra que, dans
votre propre intérêt, il
est plus sage de laisser au feuilleton toute sa liberté. S’en fâcher et
l’expulser du théâtre, ce serait lui donner plus d’importance qu’il
n’en prétend lui-même. À l’avenir, vivez en paix avec lui, et si ce
n’est pas par justice, au moins par reconnaissance, il deviendra
peut-être plus circonspect dans ses jugements.
Je vous envoie copie de la lettre que
j’adresse au gérant du journal. J’espère qu’elle vous rassurera.
Malgré l’intervention de la municipalité la paix ne put se faire. Les
bouillants rédacteurs du Foyer
ne pouvant se résoudre à la « modération
», à la « politesse », à l’« urbanité » que leur conseillait le Maire,
le pauvre Journal-programme se vit définitivement expulsé du théâtre.
***
C’est alors que Leconte de Lisle et un de ses camarades de l’École de
Droit, Michel-Villeblanche, se séparèrent de leurs amis du Foyer et
résolurent de fonder à leur tour un nouveau journal-programme du
spectacle sous ce titre peu encourageant pour les acteurs : le Sifflet.
Les deux transfuges du Foyer adressèrent à cet effet cette lettre au
Maire de Rennes :
24 novembre 1840.
M ONSIEUR LE M AIRE,
Ayant le désir de faire paraître un journal du
Théâtre, nous venons
vous demander l’autorisation de le faire vendre dans la Salle de
Spectacle le dimanche seulement.
Soyez persuadé, Monsieur le Maire, qu'il ne s'agit
ici que d'un feuilleton purement littéraire, et que notre intention n'a
jamais été de nous occuper de politique ni de faire une méchante
critique d'acteurs plus à plaindre qu'à blâmer.
Nous espérons, Monsieur le Maire, que vous serez
assez bon pour nous accorder cette permission.
Nous avons l’honneur d’être, etc.
P.
MICHEL-VILLEBLANCHE,
C. LECONTE DE LISLE,
Gérant.
Gérant.
Rue
Saint-Mélaine, 101.
La réponse du Maire ne se fit pas attendre, car dès le surlendemain il
adressait à nos deux jeunes étudiants l’autorisation demandée, mais il
ne jugeait pas inutile de leur faire en même temps, suivant son
habitude, quelques sages recommandations :
26 novembre 1840.
MESSIEURS,
Je vous
accorde l’autorisation que vous me demandez de faire vendre dans la
Salle de Spectacle un journal littéraire que vous vous proposez de
faire paraître.
Cette
autorisation vous est accordée cependant sous la condition que le
journal soit rédigé avec convenance, et qu’il s’exprime toujours sur
les artistes dramatiques sans agreur. Le Foyer
s’était attiré l’animadversion de plusieurs d’entre eux par sa critique
trop incisive ; des querelles s’en étaient suivies et la vente de ce
journal dut être interdite. Je sévirais de la même manière s’il était
fait abus de la permission que je donne. Il y a toujours pour un
journaliste homme d’esprit, moyen de dire la vérité, de donner des
conseils, sans provoquer des rancunes : en général on gagne plus à
encourager qu’à blâmer. Je vous invite à prendre ce système…
Et le premier numéro du Sifflet
parut dans le courant de décembre 1840.
Combien de temps vécut le nouveau journal ? Sa critique fut-elle
ou ne fut-elle pas « trop incisive » ? Nous ne sommes pas
renseigné sur ce point, car, à notre grand regret
et malgré toutes nos recherches, il nous a été jusqu’à présent
impossible de nous procurer la collection du journal de Leconte de
Lisle et Michel-Villeblanche, que le Foyer,
son grand frère aîné,
appelait malicieusement le Sifflé. »
|
À présent que nous avons lu la même chose, je puis vous faire part de
mes perplexes réflexions.
¶ D'abord,
une femme directrice de
théâtre sous la Monarchie de Juillet, j'ignorais complètement
que cela fût envisageable. Si quelqu'un à des références à proposer sur
ces questions, je suis curieux de découvrir si c'était moins un sujet
qu'on se le figure, ou si Mme Rouzé-Bourgeois devait sa place au hasard
d'une ascendance ou d'un mariage qui, à un moment donné, l'avait assez
naturellement laissée à la tête de l'institution.
¶ Je suis aussi frappé de la
différence
du droit avec aujourd'hui :
→ il est permis de vendre un journal à l'intérieur d'un
théâtre (je ne crois pas qu'il existât alors des théâtres publics ?),
contrairement à aujourd'hui où l'on considèrerait, je pense, que toute
vente serait sujette à autorisation, et même très certainement refusée
;
→ le maire peut autoriser ou
interdire des journaux. (Cela me rappelle le droit exorbitant du
passeport à l'intérieur, donnée essentielle de l'occupation du
territoire dans le premier XIXe s., et assez peu diffusée dans notre
souvenir collectif.) Le maire dispose aujourd'hui encore de
pouvoirs assez considérables, mais se dire qu'il avait aussi un pouvoir
discrétionnaire sur la presse et sur la mobilité de ses concitoyens !
¶
« Animadversion ». On ne le
croise pas tous les jours, celui-là ! J'avais à l'esprit le sens
de « remarquer, prendre garde », liée à mes études latines — l'abbé
Lhomond l'utilise dans ce qui est probablement l'extrait le plus fameux
de son
De viris illustribus urbis
Romae a Romulo ad Augustum (1775), écrit à l'attention des
premières années de collège : « Cum lupa saepius ad parvulos
veluti ad catulos reverteretur,
Faustulus, pastor regius, rem
animadvertit, eos tulit in casam et Accae Laurentiae conjugi
dedit educandos. » (Comme la louve retournait souvent vers les enfants
comme vers ses petits,
Faustulus, berger du roi, s'aperçut de la chose ; il les emporta
dans sa cabane et les donna à élever à sa femme Acca Larentia.)
Mais en français, c'est plutôt la partie négative de la racine qui a
été conservée : ce n'est même pas la surveillance défiante, mais la
censure publique, le blâme, que recouvre la notion. Je ne l'ai pas lu
souvent, même dans d'autres textes des années 1890.
¶
La posture du maire en vieux
sage qui désire par-dessus tout déjouer les antagonismes est
attendrissante et fait sourire : il sait aussi ménager la chèvre et le
chou, rassurer l'éditeur dans ses droits, le conseiller vers plus de
modération, proposer une idée de rétorsion plus légère à la directrice,
lui proposer de ne pas surréagir… On sent aussi qu'il est face à la
fois à des électeurs et à des relais d'influence, et qu'il ménage la
chèvre et le chou, donnant à chacun l'impression qu'il est un peu de
leur côté. À la fois amusant par son habileté et attendrissant par sa
tentative de jouer des inclinations de chacun pour favoriser une
harmonie collective.
¶
Sa réflexion sur la juste mesure de
la critique attire bien sûr mon attention, d'autant que mon
opinion n'en est pas si éloignée : « Il y a, pour un homme d’esprit,
moyen de blâmer les défauts, de donner des avis, sans blesser la juste
susceptibilité de ceux auxquels ils s’adressent. »
Je ne puis qu'abonder : toujours conserver à l'esprit l'investissement
des artistes, leur solidité professionnelle qu'on oublie trop vite
lorsqu'une interprétation déplaît, essayer d'épargner les humains qui
se cachent derrière, et, dans l'intérêt du lectorat, plutôt essayer
d'expliquer, de
caractériser,
que de poser un jugement subjectif – qui émane de surcroît bien souvent
de plumitifs assez peu qualifiés dans la matière qu'ils commentent.
¶ Cependant je suis surtout amusé (et mal à l'aise), au delà de ces
deux derniers points : ces échanges dressent le portrait d'une
liberté d'expression dont la
relativité confine à la précarité. Oui, bien sûr, on n'aime pas les
critiques intempérantes et les gens trop bruyants, il n'est pas anormal
que la société leur fasse sentir qu'ils gênent la concorde générale. En
revanche, qu'un homme seul puisse interdire un journal au titre que,
selon ses standards moraux personnels, « il exagère », voilà qui glace
un peu.
Et derrière ses propos modérateurs, le maire laisse paraître
une ville sous contrôle, où chacun
doit obéir à ce qui a été décrété comme la juste mesure (par qui ?) :
le journal ne doit pas être trop sévère, la directrice ne doit pas être
trop mécontente… Sous sa forme bienveillante, quotidienne, assez
anecdotique (on parle de controverses de cohabitation dans les
corridors d'une maison d'opéra qui ne produit que des reprises…), on
perçoit un fort contrôle de la société — c'est pour cela que j'évoquais
l'infameux
passeport à l'intérieur.
On demande ainsi à la directrice de ne pas faire de vagues, tandis que
le journal est finalement interdit. Une juste mesure qui a aussi son
caractère arbitraire, et qui résonne assez vivement, chez moi, avec la
redéfinitions des cadres de l'acceptable, ces dernières années, en
France et ailleurs — où l'on s'aperçoit que la liberté de manifester –
et même d'aller et venir – dépend largement de la bonne volonté des
pouvoirs publics, prêts à tolérer qu'on en use – ou pas. Et où l'on se
rend compte que la démocratie ne vaut guère plus qu'un
gentlemen's agreement,
et que le droit n'est un rempart que si les puissants ont la bonne
volonté de s'y déclarer soumis.
Je trouve ainsi cette anecdote à la fois plaisante et plutôt profonde.
ANNEXE
La dominante de ce site n'étant pas à proprement parler l'histoire, je
ne vais pas consacrer de notule à ce sujet, mais pour vous donner une
idée, voici un exemple tiré d'
Émigration
alsacienne aux États-Unis 1815-1870, ouvrage issu de la
thèse de Nicole Fouché. Très
plaisant à lire, beaucoup d'extraits d'actes d'époque, et reliés d'une
façon narrative très naturelle.
Le maire qui écrit « son absence ne peut guère nuire à sa patrie », il
m'a tué.
Ce document ne nécessite pas de dossier préalable comme pour un
passeport à l'étranger, et le maire, en permettant le voyage au Havre,
seconde sciemment le départ définitif (et illicite) de certains de ses
administrés pauvres. Certains en profitent pour ne pas régler leurs
dettes envers le fisc ou la justice, ou pour fuir la conscription, ce
qui mécontente grandement les préfets.
Inversement, il arrive que le maire refuse au boulanger de la commune
d'aller dans le département voisin pour affaires familiales, de peur de
perdre un concitoyen indispensable parti sous un éventuel faux
prétexte.
Voilà l'écho suscité en moi par cette histoire de maire puissant qui
peut contrôler ou interdire
Le Foyer
de Rennes. Écho presque personnel, tant tout citoyen ayant traversé
2020 a pu se bâtir une idée assez intime de ce qu'implique la
suspension de la liberté d'aller et venir.
Pour plus amples informations, vous pouvez par exemple lire cet article
généraliste de
Johanna Daniel qui y a été confrontée dans le
cadre de ses recherches sur les montreurs d'optique itinérants.