Pourquoi le couronnement de Boris Godounov est-il mis en musique de façon aussi apocalyptique ?
Par DavidLeMarrec, mercredi 28 janvier 2026 à :: Pédagogique :: #3424 :: rss
Récit d'une révélation : je me suis toujours demandé d'où provenait l'idée saugrenue de ces arpèges brisés et accords oppressants au début du couronnement de Boris. Tout cela est hardiment discordant, comme une attaque de panique, le tout réalisé de façon spectaculaire même pour du Moussorgski.
Les vidéos qui servent désormais de prolongement au site ne peuvent pas toutes être exploitées ici : soit parce que leur format mêlant exécution musicale et commentaire ne s'y prête pas bien, soit parce que précisément l'idée est de pouvoir mettre à disposition plus rapidement un sujet que je voudrais par ailleurs traiter en profondeur en notule : structure musicale de Pelléas, première lecture (mondiale ?) du Jésus de Nazareth de Wagner, le ranz des vaches (à venir), et évidemment les cloches dans les musiques sans cloches, un concept que je trouve particulièrement réjouissant — comment les compositeurs ont suggéré les cloches sans en avoir à disposition.
Ainsi, je ne dupliquerai pas nécessairement les parties théoriques développées dans les premiers épisodes sur les cloches, il existe des ressources en ligne et en bibliothèques assez complètes, progressives, et bien plus savantes que ce que je pourrais résumer. En revanche, j'ai hâte de trouver le temps pour ramasser un peu le propos sur les cloches de Montsalvat de Parsifal (on trouve beaucoup d'éléments en ligne, mais pas forcément en français, et c'est quand même une aventure assez incroyable), et sur les Clairs de lune de Decaux — mais ce cycle est tellement vertigineux que je tremble d'en parler imparfaitement, même après avoir absorbé l'unique thèse jamais publiée sur ce compositeur très peu approché par la musicologie malgré l'assez respectable nombre, désormais, de versions discographiques de son grand-œuvre.
Pour aujourd'hui, ce seront simplement quelques pistes autour de la dernière publication (en date, il y en a bien d'autres programmées), sur les cloches du couronnement de Boris Godounov.
En réalité, en lisant plus généralement sur les cloches pour préparer cette série, puis en relisant cet épisode de Boris qui me paraissait un bon candidat, pour observer (ce que je n'avais jamais fait) par quels procédés Moussorgski parvient à cette imitation, je connecte – enfin ! – les fils. Je pensais parler d'orchestration initialement, et comparer les solutions (assez différentes) adoptées par Moussorgski, Rimski-Korsakov et Chostakovitch dans leurs réalisations symphoniques de ce grand prélude… mais ce sera pour l'épisode suivant.
Je vous explique ce que je suis tout fier d'avoir trouvé — et qui n'est, très vraisemblablement, pas beaucoup mieux qu'une évidence.
Lorsqu'on fond des cloches, en Europe occidentale, on pense bien sûr la note qu'elles doivent produire — notamment pour les intégrer dans des carillons, c'est-à -dire un ensemble de cloches, chacune exécutant une note et le tour formant une mélodie. Une fois fondues, un peu retirer un peu de matière en grattant l'intérieur pour affiner leur justesse. Et on fait très attention aux résonances des partiels (c'est-à -dire des harmoniques du son, des notes secondaires qui enrichissent le timbre de la note principale), pour qu'ils ne soient pas dépareillés et que le résultat ne soit pas agressif ni cacophonique.
En Russie, il en va autrement : les cloches n'ont pas de hauteur fixée, les partiels ne sont pas harmonisés entre eux, et elles peuvent donc se parer de sonorités assez peu flatteuses, plutôt dissonantes et agressives. Elles sont fondues et jouées, tout simplement. Il n'existe pas de carillon à proprement parler, simplement des jeux de cloches grandes et petites qui peuvent être actionnées (par une corde tendue qu'on vient fléchir, on ne tire pas une corde pendante comme en France), en général par groupes.
Comme ces cloches ne sont pas accordées après la fonte, elles produisent des sons partiels riches et sans cohérence particulière, qui ne produisent pas de note précise. L'inconfort pénétrant de leur son symbolisait aussi bien la projection de l'Esprit sur les terres voisines qu'elle incarnait une sorte de prestige et de crainte sur les âmes environnantes.
La plupart des sonneries sont donc des sonneries lentes, de cloches isolées. Rien qui ressemble à cette scène de couronnement. Sauf… le trezvon, joué pour les moments de réjouissance, où toutes les cloches d'une église sont tour à tour puis simultanément actionnées.
Aussi, qu'on s'imagine l'atmosphère sonore lorsque, pour le couronnement d'un tsar, toutes les églises autour du Kremlin se lançaient à corps perdu dans leur propre trezvon, déjà un mélange de sons puissants et sans hauteur définie… Cela explique assez bien, je trouve, l'aspect terrifiant de ce Prélude de Moussorgski, fondé seulement sur deux accords légèrement dissonants. On y retrouve aussi le pépiement des cloches actionnées une à une avant le tintamarre du tutti, propre au trezvon.
Je comprends enfin, de façon assez crédible, le sens de ce moment très audacieux, qui m'avait toujours échappé — j'avais mis ça sur le compte de la volonté de Moussorgski de ne pas relâcher la tension, mais je trouvais ça très radical de l'inscrire ainsi dans le décorum d'une scène d'exultation publique. En réalité, ce n'est pas totalement détaché de la réalité sonore concrète de ce que devait être une ambiance de fête publique dans le centre de Moscou. Au moins aussi oppressante que jubilatoire…
Bien sûr, cela ne retranche rien à l'insolence de l'imagination de Moussorgski, et à sa discordance vis-à -vis de la lettre de son sujet. Mais je pense qu'on saisit mieux comment une telle idée a pu lui venir dès les années 1860, lorsqu'on considère l'ambiance sonore que tout Russe habitant une ville à plusieurs cochers pouvait connaître. En tout cas c'est une hypothèse qui me paraît assez peu coûteuse (bien sûr que Moussorgski savait comment sonnait les cloches de son pays !) et plutôt puissante pour compléter notre compréhension de ce moment. Je suis frappé de ne rien avoir trouvé sur le sujet dans mes recherches pour confirmer mon intuition, en épluchant les ouvrages sur Moussorgski et Boris à la BNF (mais le choix est surtout francophone, j'ai accédé à peu d'ouvrages en langue étrangère). Est-ce une évidence, est-ce un impensé, ou est-ce simplement que j'en ai par hasard manqué les quelques mentions, je l'ignore.
La vidéo contient quantité d'autres détails sur l'usage concret des cloches dans la pratique slave orientale — j'ai même pour l'occasion lu le synopticon publié au début des années 2000 par le patriarcat moscovite à propos de l'usage officiellement approuvé (et assez strictement codifié) des cloches dans l'église orthodoxe. L'épisode précédent, sur le Prélude de la Khovanchtchina, insiste davantage sur la question de la facture et de l'objet cloche en lui-même, notamment ses propriétés acoustiques (le principe des partiels et du bourdon différé, notamment).
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