Carnets sur sol

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dimanche 18 janvier 2026

L'opéra inédit de Nadia Boulanger (et son amant Raoul Pugno) : La Ville morte



nadia boulanger ville morte

Feat. G. D'Annunzio.

Parution discographique majeure en ce début d'année : Nadia Boulanger, vous l'ignoriez peut-être, a écrit un opéra !  Ce n'est pas une reconstruction, l'œuvre entière peut se lire sur Gallica en version chant-piano. Je n'en reviens pas d'être passé aussi longtemps à côté de cette information.

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Nadia Boulanger est l'élève de Raoul Pugno au Conservatoire de Paris, les deux sont proches — très proches même, les mots utilisés par Nadia Boulanger dans ses agendas laissent penser à une relation amoureuse réciproque, bien que 35 ans les séparent. (J'en ai lu des extraits, et je confirme l'intuition.) Pugno favorise la diffusion des œuvres de Boulanger, allant jusqu'à jouer au piano sous sa direction pour créer sa Fantaisie variée pour piano & orchestre.

Ils se lancent dans l'écriture d'un opéra à quatre mains – totalement intriqué, on trouve la main de l'une et de l'autre sur les mêmes phrases musicales, ce n'est pas une répartition du travail où chacun écrit sa scène ou son acte – qui doit être créé à l'Opéra-Comique à l'été 1914. Seulement, pendant leur tournée européenne de décembre 1913, Pugno a froid dans le train Berlin-Moscou, contracte un vilain virus, et meurt à Moscou dans les premiers jours de 1914. L'opéra est bien livré à temps, et le Comique prépare les représentations, la distribution est prête, les répétitions programmées… mais le déclenchement de la guerre à l'été reporte tout à plus tard. Nadia Boulanger continue a travailler sur l'opéra jusque dans les années 1920, mais à ce moment-là, elle a déjà renoncé à la composition, est sortie des circuits de production, et rien n'est jamais reprogrammé — dans la notice du disque, Caroline Potter propose l'idée que ce serait davantage lié à la mort de son protecteur, coup d'arrêt porté à sa carrière confidentielle de compositrice chambriste plutôt d'avant-garde, qu'à la mort de Lili. Je ne suis évidemment pas en mesure de trancher.

nadia boulanger ville morte
Nous deux.

Le livret n'est pas du tout tiré de Georges Rodenbach comme l'opéra de Korngold, mais d'une pièce de Gabriele D'Annunzio (qui adapte lui-même le livret), plaçant deux couples d'archéologues (l'un avec sa sœur, l'autre avec sa femme) dans les ruines de Mycènes. Un peu de tension échangiste et/ou incestueuse, une pincée de surnaturel fantastique en sus. La langue en est très belle et les personnages, les situations évoluent, échangent de façon fluide ; pas de gros blocs de monologues ou d'émotions figés.

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Musicalement, on s'approche beaucoup de l'atmosphère vénéneuse du dernier Debussy, façon Chute de la Maison Usher, mais avec aussi des moments de grande plénitude radieuse, comme l'air de Léonard, l'archéologue ténor, sur l'or – où l'on trouve des couleurs, précisément, plus schoekisantes ou plus… korngoldiennes. Mais une Chute d'Usher composée de bout en bout !  Un trésor inestimable, donc, à la fois comme complément indispensable (et sans nul doute sommet) à l'œuvre de Nadia Boulanger et en tant que version complète et aboutie d'un opéra dans cette veine debussyste tardive. Vous ne pouvez pas vous dispenser de l'écoute, je ne vous y autorise pas.

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Nadia Boulanger en 1911 à Saint-Jean-Cap-Ferrat.
On sait que la partition sur laquelle elle pose est… La Ville morte.



Il existe d'ailleurs des vidéos, que ce soit des extraits de la production de l'Opéra d'Athènes (2024) par la troupe new-yorkaise Catapult Opera (ex-Gotham Opera), qui donne naissance à ce disque, ou l'intégralité de la création mondiale en 2005 à Lucques. Dans l'intervalle a aussi existé une production à Göteborg en 2020, dont je ne suis pas sûr qu'on trouve des extraits.

Vous vous demandez peut-être la raison pour laquelle on a attendu si longtemps. D'abord, Nadia Boulanger n'est devenue à la mode – au point qu'il ne se passe pas un mois à Paris sans que ses Trois pièces pour violoncelle ne soient exécutées – que très récemment, il n'a longtemps existé qu'un CD Troubadisc des années 90, très tôt épuisé. À cela s'est ajoutée la mode (très bienvenue bien sûr, quantité de découvertes formidables) des compositrices. Double bonus.
Et puis il y a une autre raison… l'orchestration en est perdue !  Pendant la Première guerre mondiale, elle a été égarée ou détruite, je ne sais. On dispose d'un peu d'esquisses de l'acte I pour donner une idée, mais c'est tout.

Il a donc fallu reconstruire une orchestration, et ce fut fait de façon intelligente : en version de chambre pour limiter les coûts et permettre les reprises. Joseph Stillwell et Stephan Cwik ont travaillé en coordination avec David Conte, parmi les derniers élèves de Nadia Boulanger, pour contrôler la conformité de ce qu'ils proposaient aux goûts et préceptes de l'antique compositrice. De ce que je comprends, il aurait insisté sur sa dilection pour la clarté (pas trop de doublures, donc, j'imagine).
Je trouve le résultat splendide, et même meilleur (est-ce l'effet chambriste, ou les arrangeurs se sont-ils surpassés ?) que le peu d'orchestre dont nous disposons parmi les œuvres publiées. 11 musiciens : quatuor à cordes & contrebasse, quintette à vent (les 4 bois + cor), piano pour compléter l'assise harmonique et renforcer les attaques. Je ne suis pas sûr de préférer la version authentique si d'aventure nous la retrouvons un jour.

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Les parties de vents dans le brouillon d'orchestration de l'acte I, qui nous est parvenu.

Je n'aime pas trop les prises de son orchestrales de PentaTone en général, excessivement égalisées et arrondies, mais ici, pour un accompagnement chambriste, c'est fabuleux, on a l'impression d'être enveloppé comme par un orchestre symphonique, tout en percevant à la perfection chaque intervention. de surcroît les voix ne sont pas trop mises en avant, comme c'est trop souvent le cas dans les enregistrements lyriques tous labels confondus — on peut pleinement profiter de toute la musique.

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Et l'Ensemble Talea, qui officie ici, est absolument splendide.
Globalement bien chanté, dans un français très honnête pour des non francophones. Coup de chapeau tout particulier à Melissa Harvey en Hébé, fine voix de soprano léger frémissant, au français non seulement parfait mais expressif, quelque part du côté de l'esthétique Pauline Texier, Sabine Devieilhe, Jennifer Courcier, Mélanie Boisvert, Mady Mesplé, Renée Doria (j'essaie de couvrir les différentes générations)…

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Image prise pendant la production d'Athènes, dont procède ce disque.

Le chef Neal Goren a l'honnêteté d'expliquer les coupes réalisées (on économise un chœur sans paroles et une Nourrice) en termes pratiques – et notamment, on le comprend, économiques – et de considérer sa version comme une invitation à d'autres projets de remise au théâtre de cette œuvre, plutôt que comme une version définitive. On aime quand ça parle franc !  (Et ce disque reste magnifique, on verra si on nous propose autre chose, et si cette autre chose se révèle meilleure !)

J'ai dit tout cela, avec quelques autres détails, dans cette notule vidéo, également disponible au format audio (disponible sur la plupart des plateformes en principe).

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Ce n'est pas pour vous commander bien sûr – je ne me permettrais pas – mais je vous ordonne simplement d'écouter ce disque.

mardi 6 janvier 2026

Les pochettes de disque les plus belles (et les plus dingues) — 8 — Les olé-olé


8. Les olé-olé


Il fallait bien en arriver là.

On a évoqué dans l'épisode précédent, les manques de respect, les « trois B » de la musique classique : « Bach, Beethoven, Brahms », ou bien « Brahms, Bacon, Breach of respect ».

Cependant il semble que certains labels vendent leur musique avec trois autres B : « Behold the Bitch with Boobs ».

Couchez les enfants et sortez le pop-corn, ça va déménager.

Je commence par du très doux pour ne pas vous effrayer.

(Ça finit mal.)

↑ Un petit baiser voluté.
(Là encore, Westminster Gold au top dans ses parutions et rééditions des années 70 !)

↓ Première catégorie, les corps dénudés. On en a déjà vu auparavant, mais ici ils semblent moins artistiques et davantage offerts à la concupiscence.

↑ Certes, les Filles du Rhin sont attristées d'avoir perdu l'Or qui leur était confié, mais l'expression de honte qui se dégage de ces filles trempées (et pas nécessairement habillées) dégage le malaise, comme si elles avaient une terrible mésaventure à confesser. Comme elles ne sont pas environnées d'attributs de la déité, l'impression humaine qui s'en dégage pousse l'esprit à imaginer la perte d'un autre trésor.

↑ Ici, au moins, on ne fait pas semblant de vendre autre chose qu'un corps — on notera avisément (ou lubriquement, selon les tempéraments de chacun) la braguette qui bâille.
(Le détail du programme n'est même pas mentionné d'ailleurs sur le site de la vierge guerrière qui déteste Achille & payer ses impôts, il faut fouiner sur la Toile pour obtenir le nom des compositeurs.)
J'ose espérer que personne n'a été outé pour les besoins de cette compilation – parmi les compositeurs (un peu) célèbres y figurant, Ned Rorem et David Del Tredici.

↓ Dans l'ensemble, les corps masculins sont moins sexualisés sur les pochettes, davantage représentés comme des attributs de puissance pour symboliser les héros ou simplement la force de la musique.

↓ La plupart du temps, ce sont les femmes qui sont à l'honneur, présentées à la découpe (chaque sous-jambon parfaitement exalté ici), accompagné de quelques ustensiles de cuisine (afin qu'elle puisse passer le temps dans le garage où elle réside visiblement) et quelques bouteilles de vin (pour nous mettre en condition une fois en sa compagnie).

↓ Souvent également, elles apparaissent offertes, prêtes à consommer – pour celle du Catalogue d'oiseaux, Arte Nova a même pris le soin de retirer préalablement l'emballage.

↓ Cependant, comme une femme ne serait rien sans les hommages d'un homme, beaucoup de pochettes offrent la vue d'un couple, ou suggèrent le but de l'existence de toute femme.
Ici, un pseudo-Delon surpris dans les draps communs, manifestement abîmé en lui-même tandis que sa Juliette remplit son rôle fondamental en le flattant et l'admirant. (On remarquera qu'elle le regarde et le touche, tandis que lui regarde son genou et se touche…)

↑ Les pochettes Arte Nova précédentes avaient un aspect artistique – j'aime beaucoup le jambon dans le garage, composition un peu loufoque, qui laisse par ailleurs percevoir les irrégularités de la peau et du corps ; certes un morceau de viande, mais aussi artistiquement déposé qu'un bout de Brahms entre deux œufs au fond d'une poêle.
Mais ici, illustration particulièrement plate de deux (vieux) amants de Vérone au pieu. On sent qu'on ne peut pas tout montrer, mais qu'on suggère autant qu'on peut, à la fois vulgaire et pudibond.

↑ À tout prendre, le visage occulté, la crinière dénouée, la trace anachronique du bronzage, les loufoques chaussettes hautes (et, au moins, la communication des regards suggérée) paraissent plus travaillés dans ce Roméo & Juliette-là. Ce n'est pas une évocation très fine, mais se rapproche un peu mieux de l'intensité d'amours adolescentes, avec une réalisation assez simple qui ne se soucie pas de candélabres judicieusement disposés ni d'oreillers brodés.

↓ Nous arrivons dans la zone rose rouge. Corpus nus, certes, mais les postures deviennent de plus en plus évocatrices.
De façon parfois elliptique (Arte Nova tient son rang).

↓ Et puis chez d'autres, en jouant avec les interdits supposés.
(Très manifestement, Urania ne vise ni la subtilité, ni le public uraniste.)

↑ La légende raconte qu'au dos de leurs disques Schumann, on peut contempler les chutes du Rhin.

↓ Après le jeu avec les interdits visuels supposés, le jeu avec les codes de la photo érotique, voire de la pornographie.

↑ En réalité, moins que par la posture inconfortable (accroupie sur la pointe des pieds, force à toi sœurette) ou que le casque de Darth Vader (?), je suis assez perturbé par le regard. Je suppose que le photographe a demandé un regard par en-dessous assez intense, mais on voit tellement le blanc des yeux que l'impression donnée se rapproche davantage des yeux révulsés d'une gamine en overdose. Une jeune femme en train d'uriner dans un casque, prête à culbuter ridiculement en arrière, tandis que son regard annonce qu'elle va mourir de choc toxique… n'est pas le genre d'image qui suscite violemment mon imagination concupiscente — mais chacun à son goût, je suppose.

↓ À présent, contemplons les couples en train de faire ce que doivent.

↑ Contrairement aux apparences, ce n'est pas la pochette d'une adaptation lyrique des Trois mousses queutards d'Alexandre Dumas.
Dans ce qui semble une parodie des photos d'adieux ou de retrouvailles de la Seconde guerre mondiale, un homme portant un béret de marin étreint une femme avec abandon : scène d'émotion ou impulsion sauvage ? L'attitude de la femme n'est guère claire non plus, tétanisée ou accueillante.

(consenti)

(non consenti)

La saveur de la chose réside dans l'effet hublot qui met en scène le regard du spectateur, dans l'angle de la banquette arrière d'une voiture et dans la posture d'un lecteur de Marivaux. On ne sait trop s'il s'agit d'un joli partage d'émotions tout habillés ou d'un rapide coup de rein avec ceintures dénouées.
Adieux peut-être, mais si c'est le cas, comme le précise le camarade Stendhal ou les exégètes de Machaut, les adieux furent tendres.

↑ On continue de monter d'un cran. Ici enlacés et nus. On devine la lanière d'un pagne, guère davantage. Certes, pour une fois, le lien avec avec l'intrigue existe, puisqu'en guise de final le Wälsung et sa tante, tous deux rejetons de Wälse-Wolf-Wotan, vont pour la première fois voir le loup.

↑ Ça devient plus sérieux. Certes, comme souvent chez Arte Nova, l'image est artistique, mais c'est le rapt se double d'une noyade ici. (Il a trop cru sa go c'est une loutre de mer.)

↑ Je conviens tout à fait que Tchaïkovski, c'est l'extase, mais Arte Nova n'était pas obligé de le souligner à coup de crâne chauve et de suçons sur la laitière. Une des rares pochettes peu élégantes de toute la série N&B du label.

↑ À la machine à café du Walhall, dans le local de pause aux murs recouverts de pin-ups en armure, Donner et Loge discutent : « j'avoue, Brünnhilde elle est grave bonne, de ouf elle a de trop belles jantes ». [Source : décision sur le harcèlement au travail, cour d'appel des prud'hommes des Eddas.]
Ce serait un peu gras et irrespectueux s'il n'y avait d'une part le parallèle avec l'armure (détruite par Siegfried dans la journée suivante), d'autre part le coup de génie des initiales Volkswagen — l'empreinte de l'histoire allemande, et bien sûr le V de völkisch, le W de Wagner et de Wotan… Je la trouve assez drôle en fin de compte, à défaut de bon goût.

↑ Elle cache littéralement (ou en tout cas étymologiquement) sa nudité derrière deux testicules. Là aussi, pas très subtil, mais tellement loufoque qu'on l'accueille avec le sourire.

On peut comparer avec la réédition de 1976 chez le même label, considérablement plus consensuelle (l'autre avait-elle fait scandale ? freiné les ventes ?). (Oui, le logo Melodiya a été apposé sur un disque Westminster Gold, je n'ai jamais compris comment — en tout cas ce disque apparaît systématiquement référencé comme Westminster Gold chez tous les revendeurs, parfois avec mention de cette erreur.)

↑ C'est peut-être le trop-plein de Westminster qui m'a retourné le cerveau, mais… je vois ce que je vois.

↑ Et là ? C'est moi qui imagine peut-être ?
(Mais du piment et beaucoup de cartouches tirées, c'est un assez bon résumé de l'histoire de Carmen.)

(Soyez rassurés, il en reste pour la série des compilations loufoques bien sûr du côté des fantaisies d'artistes. À venir !)



David Le Marrec

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