Carnets sur sol

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vendredi 29 août 2025

Les pochettes de disque les plus belles (et les plus dingues) – 4 – Les jeux de mots

Les jeux de mots
4. Les jeux de mots

Ces pochettes ne constituent pas seulement des références, mais se fondent sur des jeux de mots plus ou moins implicites.

↓ Je commence par une nouveauté toute fraîche de la semaine où je me suis lancé dans cette notule ; elle croise habilement les langues et les références littéraires :

↓ Et à présent lançons-nous dans l'exploration des jeux de mots en pochette !

↑ Le calembour explicite.
(To handle étant « manipuler », quelquefois dans le sens de soulever / déplacer.)
[Remerciements à Jérôme Bastianelli qui me l'a transmise.]

↑ Le calembour implicite, avec le violon de Sam Barbier.

↑ La paronomase.
À prononcer à l'allemande. C'est pas très subtil, mais ça m'amuse beaucoup.

↑ La métaphore.
La viole, donnant accès à l'amour, n'est-elle pas semblable à un corps de femme, une fois qu'on a durement travaillé ?

↑ La syllepse.
Le Contes des bois viennois est symbolisé par un meuble… en bois.

↑ La paronomase.
Visuellement très belle au demeurant, la pochette joue sur la proximité du patronyme « Geminiani » avec l'italien pour « jumeaux », se matérialisant par une démultiplication de violons.



Prochaine livraison : 5 – les abstractions, il y a du choix, et toujours plus étonnant !

jeudi 21 août 2025

Nouveautés disques #8 (20 août 2025) — Stanley, Stamitz, Job de Loewe, 20 ans de VOCES8, F. Price…


Les nouveaux disques qu'on a aimés cette semaine (et demie), en vidéo :

¶ vingt ans de l'ensemble VOCES8 (double chœur à un par partie) : Renaissance, XXe, cross over… ;

¶ Voluntaries de John Stanley, du XVIIIe anglais pour orgue très réussi, vraiment différent des styles allemand et français ;

¶ Hiob (Job) de Carl Loewe, un nouvel oratorio de Loewe, qui vaut à nouveau le détour (tout comme Gutenberg, Johann Huss ou la Passion titrée Das Sühnopfer…). Sur instruments anciens ! ;

¶ Concertos pour clarinette 7,9,10,11 de Carl Stamitz (Paul Meyer et la Chambre de Kurpfal), excellente surprise, bien plus avenant que les deux autres volumes de ces concertos pour clarinette ou que celui sur les symphonies concertantes, vraiment un naturel mélodique, de beaux climats… et ce rondeau final du 11 avec cors obligés qui se transforme en Chasse du jeune Henri !

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Parmi les autres choses intéressantes :

→ un EP (Extended Playing, entre le single et l'album, dans les 15-20 minutes) d'arrangements lyriques pour piano 8 mains (l'Ouverture des Nozze de Mozart est vraiment réussie !) ;

→ le rare Nerone de Boito (un peu moins de tubes que dans Mefistofele, mais solidement écrit) avec les excellents barytons Roberto Frontali et Franco Vassallo ;

→ le beau récital Haendel & Hasse de Megan Kahts, chouette voix colorée et pas pâteuse ;

→ les arrangements pour piano solo de symphonies, concertos (et de la Sérénade pour cordes entière) de Tchaïkovski confectionnés par Peter Breiner ;

→ deux EP Coleridge-Taylor : Four Characteristic Waltzes (violon-piano, pas du niveau des African Dances, mais tout de même plus sophistiqué de la pure musique de salon) et une /Petite suite de concert/ (en français dans le texte) gentiment pittoresque, dans une interprétation un peu épaisse du Philharmonia.

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Et puis, parce que vous avez le goût du sang, ce que je n'ai pas particulièrement aimé dans la sélection (en réalité ils m'ont plu, simplement je ne pense pas leur écoute prioritaire si vous avez des choix à opérer) :

♠ la Messe en fa de Bach par Solomon's Knot, dont les Motets m'avaient fait très forte impression, et dont les extraits promettaient beaucoup (c'est très bien, mais vu la discographie, et Pichon en particulier, le détour n'est pas indispensable) ;

♠ les trois chœurs Op.42 de Brahms par la Radio Bavaroise dirigé par Peter Dijkstra, de même, très beau mais pas aussi singulier que les noms réunis le laissaient espérer ; superbe, mais pas prioritaire si vous connaissez déjà ces œuvres (fabuleuses) ;

♠ le Concerto in One Movement de Florence Price (en réalité découpé en plusieurs mouvements sur cet EP…), une sorte de symphonie concertante avec piano, avec quelques accents afro-américains. Pas le meilleur du Price à mon sens, une œuvre charmante plus que marquante, par rapport à ses symphonies par exemple ;

♠ et pour finir les Concertos pour flûte de Mozart par A Nocte Temporis, un ensemble que j'aime beaucoup mais qui se retrouve très peu souvent, je crois, en grand effectif (ils ont surtout fait de la tragédie en musique et des cantates profanes françaises jusqu'ici, je crois). Et l'on retrouve en effet le même problème de spectre tassé, de timbres dépareillés, que dans les airs de Mozart (que je n'avais, pour le coup, vraiment pas aimé du tout). Surtout, je ne trouve pas, malgré le spectre sonore différent, que le discours apporte quoi que ce soit de neuf. Bien sûr, on a le plaisir d'entendre d'excellentes spécialistes de ces instruments d'époque, qui sonnent très différemment des modernes, mais ce n'est pas mis au profit, je trouve, d'un discours musical singulier au sein de ces œuvres très bien documentées. (Mais c'est toujours un plaisir de réentendre un concerto pour vent de Mozart quel qu'il soit, d'autant que ça reste bien sûr très bien joué.)

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Par ailleurs, rapide relevé d'autres nouveautés sur lesquelles je lorgne et vais bientôt écouter.

À très vite !

lundi 18 août 2025

Saisons 2025-2026 – questionnements économiques, éthiques et oniriques


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Je profite de l'occasion pour écouler quelques illustrations de fantaisie que je conservais par-devers moi.
Elles sont un peu plus solennelles que mon propos, mais elles traduisent tout de même le petit désespoir que vous verrez affleurer çà et là.



1. Saisons disponibles

À présent que la programmation des principales salles franciliennes a paru, l'occasion de poser notre petite méditation annuelle sur l'aspect général de cette offre, et sur ce qu'elle implique plus généralement sur la vision du genre musique classique tout entier.

Pour mémoire, ont paru les saisons de l'Opéra de Paris, de la Philharmonie, du Théâtre des Champs-Élysées, de Radio-France, de l'Opéra-Comique, du Châtelet, de Philippe Maillard (incluant une part non négligeable de la programmation de l'Oratoire du Louvre, de Cortot, de Gaveau). Ne manquent plus guère que l'Athénée, les Bouffes du Nord et les auditoriums des musées (Louvre, Orsay, Guimet...).

Hors Paris, la Seine Musicale, l'Opéra de Massy et le Théâtre d'Herblay ont publié ; l'Opéra Royal de Versailles a quant à lui diffusé sa pré-programmation. Reste essentiellement, pour les maisons susceptibles de programmer de l'opéra, Saint-Quentin-en-Yvelines, mais ce n'est plus guère le cas depuis pas mal d'années désormais. [Et en effet, à présent que la saison est disponible : à part la Troisième Symphonie d'Amy Beach par l'ONDIF, dans le théâtre partenaire de Plaisir, pas de musique « classique » en vue.]

Lorsqu'on a quinze années de vie en Francilie derrière soi, quelles tendances observe-t-on cette saison ? 

Globalement, pour le spectateur curieux ou les petits marquis blasés épris de singularité, ainsi que j'aime à me nommer, l'immensité de l'offre assure sans peine de remplir un agenda de 200 concerts, si vous goûts ne sont pas trop restreints, sans craindre d'être contraint par le désœuvrement au point de déchoir jusqu'à passer une soirée cinéma ou, à Dieu ne plaise, de vous promener en plein air.

Pour autant, il n'est pas défendu de relever quelques impensés dans la saison globale de la capitale et de ses alentours.



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2. Communiquez pour une relation heureuse

On le sait déjà, les salles ne communiquent pas entre elles. Et pis, pour certaines d'entre elles, ne prennent aucun compte de ce qui a déjà été programmé dans les autres maisons. On se retrouve ainsi avec un Werther de Massenet sur instruments d'époque à l'Opéra-Comique, moins d'un an après celui – sur instruments d'époque – du Théâtre des Champs-Élysées, avec un Roméo & Juliette de Gounod dans cette seconde maison, alors que depuis le covid l'Opéra-Comique, puis l'Opéra Bastille, en ont proposé des productions très bien accueillies… Autant, pour une série de Don Giovanni, on sait qu'on pourrait en donner à chaque saison dans des distributions d'anonymes et faire salle comble, autant pour ces titres, même célèbres et pas spécialement rares, je ne sais pas si le public ne finira pas par manquer.

Plus spectaculaire encore, le cas de Siegfried. Sur instruments d'époque à la Philharmonie il y a un mois, dans quelques jours à l'Opéra de Versailles dans le cadre du Ring de l'Opéra de la Sarre, à l'Opéra de Paris pour la suite du cycle de Bieito, et enfin au Théâtre des Champs-Élysées. 3 concerts et 1 série scénique en douze mois ! Certes, en l'occurrence, les 3 concerts tiennent à l'invitation d'orchestres étrangers qui déroulent leur propre cycle dans leur pays et ne nous attendront pas ; mais le résultat, à savoir proposer de façon aussi répétée une œuvre aussi dense (et qui mobilise moins les mélomanes que Tristan ou La Walkyrie), est révélateur de la pensée particulièrement peu variée des programmateurs.

Et que dire pour Le Paradis & la Péri de Schumann !  Donné à quelques jours d'intervalle cette saison sur instruments d'époque (le lundi Savall à la Philharmonie, le mercredi Equilbey avec mise en scène à la Seine Musicale), et joué l'année prochaine par Philippe Jordan et l'un des orchestres de Radio-France, à nouveau à la Philharmonie.
En outre, ici, il s'agit de la même salle, une reprise du même titre à la Philharmonie, alors même qu'on n'a, par exemple, pas donné son unique opéra Genoveva à Paris depuis une quinzaine d'années – je n'ose pas rêver de varier avec une œuvre de même style puisée chez Ries (Die Räuberbraut !), Loewe (Gutenberg avec ses imprimeurs sicaires et ses évêques zombis, Jan Hus et ses irrésistibles rengaines chorales) ou Bruch (Die Lorelei), pas même d'un opéra de Schubert – c'est pourtant vendable, ça, un opéra de Schubert…

Clairement, les institutions pourraient, dans leur propre intérêt, faire l'effort d'échanger un peu ; ou au grand minimum de vérifier ce qui s'est joué à proximité dans la même ville…

Si jamais vous vous demandez la raison de ces choix : les salles invitent d'abord des artistes, qui leur communiquent ce qu'ils joueront à cette période, au lieu qu'elles soient à l'origine d'une commande pour un programme – ce qui impliquerait de se « satisfaire » des artistes qui accepteraient de travailler pour ce programme spécifique. (Star-)Système que je considère parfaitement absurde, mais qui a l'avantage du confort logistique... et donne une longueur d'avance sur le remplissage, puisque les noms célèbres font déplacer plus amplement le public.
(J'avais amorcé, et pour ainsi dire achevé, une notule l'an passé, pour faire miroiter de façon plus précise les enjeux et les conséquences de ce phénomène, le pouvoir aux artistes qui, paradoxalement, nuit à la cause de la musique ; il faudra songer à la finir… Il y aura matière à bretter avec quelques camarades qui seront probablement un peu fâchés de cette mise en cause.)



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3. Le péril mortel du musée

Deuxièmement, la répétition. Je l'ai évoqué ci-dessus et j'en parle régulièrement. Bien sûr, il est important qu'il existe un fonds de répertoire.

¶ D'abord pour le public novice ou occasionnel, qui veut pouvoir entendre les œuvres qu'il a aimées et préparées au disque.

Pour la culture commune ensuite, de façon à ce qu'il soit possible de parler entre nous d'œuvres qui ne soient pas toutes différentes.

¶ Enfin pour les artistes, à commencer par (les moins dotés d'entre eux,) les chanteurs, qui peuvent ainsi se préparer à la carrière à travers les typologies vocales les plus courues, et même commencer à maîtriser les rôles les plus courants. Ce peut conduire à un degré de maîtrise souverain, en particulier chez les interprètes qui ont maturé certains rôles à la scène – prenez par exemple Leo Nucci, qui ne chantait qu'une poignée de rôles en fin de carrière, mais incarnés avec une intensité à peu près sans exemple ; ce serait évidemment plus difficile à réaliser pour des rôles qu'on ne joue que pour cinq dates dans sa vie, pas toujours dans des maisons où les services de répétition sont nombreux, potentiellement avec un chef pas efficace ou des partenaires dilettantes, etc. (Voyez par exemple ici les terreurs nocturnes du merveilleux Lucas Meachem travaillant une création de Filidei.)
Cependant, le fait que l'offre des salles tourne à peu près exclusivement autour des titres les plus célèbres et d'un contingent d'autres titres de complément, un peu plus étendu, mais délimité et fini, rend tout à fait impossible, pour le curieux, de découvrir des pans entiers du répertoire. Pour la musique de chambre, on peut en général se débrouiller à trouver dans les petites salles ; il faut être un peu aguerri et motivé, ou consulter le vertigineux agenda de Carnets sur sol, mais on y parvient. 

En revanche, pour les genres qui nécessitent des moyens importants, comme l'opéra ou le symphonique, ou qui sont un peu plus exotiques en France, comme le lied, ce sont des portions considérables non pas seulement des compositions, mais des styles existants qui demeurent inaccessibles
Or, chaque auditeur a ses styles de prédilection. On peut être particulièrement sensible à l'opéra russe et aux symphonies néerlandaises, et ne pas être très touché par l'opéra italien et les poèmes symphoniques français, par exemple. Ce n'est pas corrélé au degré d'instruction et de pratique des salles ; c'est une offre différente, peu connue du grand public puisqu'elle est très mal diffusée, mais qui élargit le spectre des émotions accessibles. Ce public, potentiellement peu touché par Bach ou Brahms, est laissé à la porte, alors que d'autres genres plus accessibles sont totalement réduits au silence.

Il est par ailleurs assez triste de de constater que le concert classique est devenu un musée, et qu'il se limite à la répétition d'œuvres de plus en plus distantes temporellement, à l'exception de quelques créations qui soulèvent sensiblement moins l'enthousiasme du public, et qu'on ne reprend de toute façon jamais. (Vous pourrez me citer quelques exceptions qu'on a jouées deux ou trois fois, mais enfin, si vous trouvez une œuvre postérieure à Saint-François d'Assise qu'on ait joué deux fois dans la même ville dans deux productions scéniques différentes, je vous tire mon chapeau ! J'en oublie peut-être une, mais pas trois ou quatre !)
À quoi cela sert-il, franchement ? En quoi cela soutient-il la création artistique ?

Je conviens cependant que ce point n°2 ne concerne qu'une frange du public qui, déjà, a un peu exploré pour ne pas exclusivement se jeter pour les tubes qu'il aime (quelques-uns qui ont forcément déjà suscité son intérêt, pour qu'il compulse en ce mois de mai la brochure de la Philharmonie) – et j'imagine bien que, sans effort de communication bien calibré par la salle, personne ne va se précipiter, surtout en musique instrumentale, sur une symphonie de Zweers ou de Wirén, juste par envie d'un pays particulier. (Enfin, je suppose, je n'en sais rien après tout, si on le marketait auprès des communautés et des centres culturels concernés, un peu comme les concerts de Seong-Jin Cho qui sont largement remplis par les Coréens parisiens ou de passage.) Bien sûr, si on faisait l'effort d'explorations thématiques – une partie de saison consacrée à telle nation, ou mieux, une série incluant une nation par concert ! –, il y aurait peut-être possibilité de ne pas laisser la salle vide, mais c'est un point sur lequel je reviendrai ensuite.

Je suis donc tout à fait conscient que, pour ne pas jouer devant des salles vides – ce qui peut mettre, à terme, la subvention en danger –, il faut attirer un seuil critique de public. Et, tous les programmateurs vous le diront, ce qui permet à coup sûr de remplir, ce sont les vedettes d'une part, les titres célèbres d'autre part. Ainsi beaucoup de salles ne se posent pas trop de questions et empilent les stars (quand elles le peuvent) – et en tout cas les tubes. L'enjeu est décisif (pas de sous, pas de joujoux), j'admets qu'il ne pose un problème significatif qu'aux spectateurs un peu réguliers, et comprends le réflexe de sécurité (et de facilité) des salles, à défaut de l'approuver pleinement.

Vous voyez bien que je suis raisonnable. En réalité, pour ma fantaisie personnelle, je sais où chercher, et j'ai déjà largement assez de soirées à occuper avec l'offre existante ; ma réticence est d'une autre nature.



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4. L'enjeu moral de la dépense publique

Vous ne l'attendiez pas, celui-là.

En réalité, à mon sens, le problème principal, et dont j'ai peut-être trop peu parlé jusqu'ici, réside dans l'absence de propos de ces programmations.

Le concert ne peut pas vraiment s'équilibrer financièrement de lui-même – ou alors, il faudrait un seul interprète, avec un petit cachet, dans une grande jauge qui ne coûte pas trop cher à exploiter – en somme des situations très spécifiques, et fort rarement réunies. Un pianiste au SMIC horaire qui joue les Ballades de Chopin à guichet fermé dans une Philharmonie opérée par des ouvreurs bénévoles, ça doit pouvoir s'autofinancer – à peu près tout le reste des cas possibles, non. La billetterie n'est pas une ressource négligeable, mais y compris dans les cas les plus favorables, elle ne suffit pas à générer un bénéfice d'exploitation ; il faut un apport externe, et le merchandising étant resté particulièrement marginal dans le classique, il faut donc compter sur le mécénat et/ou la subvention.

Quel est le rapport entre ces deux prémisses ?

Cela signifie donc que des institutions largement payées par l'assiette fiscale de l'ensemble des citoyens et résidents se contentent de rejouer les mêmes doudous pour bercer un infime fragment des CSP+ à la fin de leur journée. Dans le cadre de ce type de financement collectif, ne devrait-on pas viser une mission plus ambitieuse, davantage d'intérêt public ? Je veux dire : je suis ravi de pouvoir entendre, régulièrement, une Clemenza di Tito ou un Parsifal pour égayer mes soirs de semaine, mais est-il vraiment moral de laisser les livreurs de la métropole albigeoise ou les vignerons du Diois subventionner mon loisir par leur impôt ?
[Je laisse de côté l'aspect géographique qui m'a toujours révolté — je me rappelle de l'époque où, de Bordeaux, j'appelais l'Opéra de Paris qui m'expliquait que les seules places abordables s'achetaient au guichet, et que je devrais bien faire attention à retirer la boue de mes souliers en entrant, les trottoirs ne sont sûrement pas arrivés jusqu'en Guyenne… En cela, il serait sans doute plus juste que ces subventions ne soient que locales.]

Je ne dis pas qu'il ne faille pas subventionner l'art vivant, et certainement pas qu'il faille se résigner à ce que le classique ne cherche pas à attirer de nouveaux auditeurs en renonçant à proposer un prix d'entrée accessible – rien n'est pire que de voir les tarifs inaccessibles aux bourses modestes, pour des spectacles en large partie financés par les impôts de tous, comme c'est le cas à l'Opéra de Paris.
En revanche, il n'est peut-être pas nécessaire de financer la répétition du même plaisir pour une poignée de l'élite (culturelle et/ou financière, selon les salles et les programmes) qui pourrait très bien se cultiver sans ce coup de pouce tarifaire.

Déjà, structurellement, le classique ne peut s'adresser à tous : musique moins pulsée, qui réclame le silence (sinon on n'entend pas les instruments non amplifiés, les contrechants, et ne parlons pas des théorbes !) et une certaine initiation – honnêtement, les fugues, les variations ou les mouvements à développement, si l'on n'a pas une petit idée de ce dont il s'agit, il est peu probable qu'on s'enthousiasme spontanément pour toute une gamme de musiques. Quand on passe sa journée à bosser, on n'a pas le temps d'étudier le mode d'emploi si l'on n'a pas déjà eu le privilège d'une formation artistique dans ses jeunes années. Bien sûr, les contre-exemples d'œuvres immédiatement accessibles et d'auditeurs spontanément bouleversés par Gesualdo ou Schönberg existent, mais il ne s'agit clairement pas d'une musique calibrée pour les masses – elle ne l'a jamais été, d'ailleurs, puisqu'elle hérite en ligne directe de la musique de cour
Là encore, je ne dis pas qu'il faut en déduire que tout art qui ne s'adresse pas à l'intégralité de la population ne doive pas être soutenu. (Sans quoi on serait bien avancés…) Cependant, cela devrait peut-être conduire les tutelles (si elles connaissaient un peu le sujet et en avaient quelque chose à faire) à formuler des exigences.

On pourrait simplement imaginer que l'offre musicale mette en valeur le patrimoine (local si l'on est chauvin, sinon peu importe, patrimoine de l'humanité en général), donne à comprendre l'histoire du genre, permette de découvrir des mondes, plutôt que de se cantonner à la redite infinie des mêmes œuvres validées par la tradition des classes supérieures et/ou intellectuelles.


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5. État des lieux lyrique 2026

Où en sont nos principales salles franciliennes ?

a) Gâteau à la crème au beurre et porte de garage

Côté Opéra de Paris, je n'en veux pas à Alexander Neef. Contrairement à Gérard Mortier ou Stéphane Lissner, qui embrouillaient les journalistes culturels généralistes de grandes déclarations (pas souvent vérifiées dans leur programmation réelle, en particulier chez le second) tout en continuant à faire vivre un opéra tout à fait traditionnel – à l'exception de l'esthétique scénique regietheater importée par Mortier, mais je ne suis pas complètement certain que Warlikowski et Marthaler aient tellement laissé de grandes productions impérissables, en fin de compte –, Neef, lui, a toujours été très clair sur la nécessité d'en rabattre sur l'artistique pour assurer un équilibre financier — une fois que l'infâme Lissner eut quitté le navire avant terme, en laissant les dettes des grèves et du covid ainsi que les arbitrages difficiles (il l'a lui-même dit dans un entretien imprimé !) à son successeur, non sans avoir saboté au passage l'Athénée. (Quelques éléments ici, ce n'est pas le lieu pour récapituler toutes les raisons pour lesquelles vous devez honnir Lissner. Je crois que la source était dans cet article du Monde, je n'ai pas le temps de vérifier présentement, mais je vois que c'est aussi résumé dans Les Échos en accès libre.)

On a donc nos séries doubles ou triples de Rigoletto ou Tosca, mais contrairement à ceux qui prétendaient produire de l'exigence et de l'avant-garde (et qui faisaient deux séries de Barbier de Séville dans la même saison), Neef nous avait prévenus, et a été très clair sur ses objectifs. Pas de folies.
Et, en cela, je le respecte.

Ensuite, pour le résultat artistique… Tous les sous sont manifestement passés dans :
→ deux volets du Ring, ce qui est toujours présenté comme un moment fort de l'histoire d'une maison ; mais enfin, on en a tout le temps dans tous les théâtres, là aussi au bout d'un moment on finit par simplement redonner leur fix aux wagnérojunkies,
→ les distributions de Tosca, particulièrement luxueuses (beaucoup de stars associées, et plutôt bien choisies).
Pourquoi pas, mais qu'est-ce que cela changera à l'histoire de la connaissance et au bien public ?

Or, cette maison est la seule à disposer des effectifs, des moyens techniques et financiers pour jouer toute une gamme d'œuvres – les opéras fin XIXe et XXe à grand effectif –, et son refus de s'y employer entraîne l'occultation de pans entiers du répertoire. Les rares tentatives récentes de sortir des architubes, hors quelques classiques rares à Paris et très bienvenus comme Peter Grimes (production unanimement saluée à juste titre), ont de plus mis à l'honneur des œuvres assez ennuyeuses, qui ont de quoi satisfaire la curiosité du mélomane chevronné, certes, mais n'attireront aucun spectateur généraliste (et encore moins novice !) à l'Opéra – je pense en particulier à Œdipe à Colone d'Enescu et à A Quiet Place de Bernstein. La première est une redite On aurait voulu tuer l'idée d'innover qu'on n'aurait pas mieux choisi.

Ce que l'Opéra de Paris ne jouera pas, parmi ce répertoire, ne sera assumé par aucune autre salle francilienne, et ne pourra l'être que très exceptionnellement par d'autres salles françaises. Le public se trouve donc totalement privé de styles entiers. Sans aller chercher très loin, le public français est en général très réceptif aux opéras russes, et hors Onéguine, Boris Godounov et quelquefois La Dame de Pique ou La Khovanchtchina, il n'est que très marginalement joué. À Paris, depuis que les troupes des théâtres russes ne sont plus les bienvenues à la Philharmonie, si l'Opéra n'en joue pas, on n'en verra pas. Du tout.

Le constat est d'autant plus rageant que les taux de remplissage demeurent très bons à l'Opéra de Paris quel que soit le programme – hors reprises de productions et, dans certains cas, opéra contemporain. Ce n'est pas tout à fait autant que pré-covid, mais le public est tout de même largement revenu.
Par ailleurs, l'exemple de l'Opéra-Comique a montré qu'il était possible, en privilégiant une programmation cohérente, de fidéliser un public : la salle est toujours pleine, quel que soit le programme, parce que le public sait que ce sera bien joué (souvent sur instruments anciens) et chanté, dans des mises en scène accessibles (parfois transposées, mais toujours jolies à regarder et sans symbolique qui réclame la connaissance de tout le corpus de lectures du metteur en scène pour être interprétées), et que les styles proposés par la maison sont très identifiables – opéra baroque français, opéra comique, opéra français romantique, opéra contemporain, et spectacles pot-pourris (intrigue recréée sur des musiques d'un même compositeur tirées de sources diverses, comme ce fut déjà fait avec Purcell, Rameau, Schubert). Le public sait ce qu'il va voir – et, il est vrai, on est proche et on entend bien. Même pour des inédits, la salle est remplie. Ce serait pareil à Garnier, on l'a vu pour Peter Grimes de Britten ou Dante de Dusapin, par exemple. Et même à Bastille, pour un peu qu'on communique de façon moins standardisée.


b) La Chute de Favart

Précisément, l'Opéra-Comique avait rouvert, sous le mandat Deschamps et la houlette de Maryvonne de Saint-Pulgent, avec une subvention doublée, sur la foi du projet de remettre à l'honneur le répertoire historique de la maison, qui n'était plus joué nulle part (si l'on excepte les atypiques Faust, Carmen et Pelléas). La promesse fut tenue – et culmina avec les remises au théâtre de Zampa d'Hérold et d'Ali-Baba de Lecocq –, mais les restrictions budgétaires (déjà pré-covid ) semblent avoir affecté grandement l'ambition de la maison, réduisant de plus en plus le périmètre des recréations patrimoniales, qui faisaient pourtant le plein et obtenaient un excellent accueil critique du public et de la profession. (Je crois avoir lu que ladite subvention a fini par représenter peu ou prou la moitié de ce qu'elle était au moment où… elle fut doublée.)

En 2024-2025, on n'avait déjà qu'un opéra comique, et c'était une reprise (Le Domino noir d'Auber). En 2025-2026, c'est fini : pas de baroque français, pas d'opéra comique.
Pour moitié des tubes de l'opéra romantique, déjà entendus il y a peu dans les autres salles (Les Contes d'Hoffmann d'Offenbach, Werther de Massenet), même si Lucie de Lammermoor, l'adaptation française de Vaëz & Royer (les librettistes de La Favorite !), a le mérite de chanter la couleur de la langue et même d'ajouter quelques nouveaux aspects, comme le méchant estafier Gilbert (Normanno), beaucoup plus développé et charismatique que dans la version italienne.
Pour les trois autres titres, un tube du XVIIIe s. (Iphigénie en Tauride de Gluck), un « opéra » par et pour les enfants, Brundibár de Krása, créé dans le camp de Theresienstadt (je ne le trouve pas particulièrement passionnant), et une création de Matthias Pintscher – dont le four L'espace dernier (sorte de mash up Rimbaud) avait marqué l'esprit des spectateurs lors de ses représentations à l'Opéra de Paris –, en tout cas un langage purement atonal, timbral et flottant, qui n'inspire pas trop confiance pour le cahier des charges d'un opéra (pour ne rien arranger, je trouve ses compositions plutôt formelles et ennuyeuses).

Ainsi donc, même ce qui est neuf ne me paraît pas propre à enthousiasmer les foules, contrairement aux nombreuses créations lyriques très bien adaptées aux contraintes du genre qui ont défilé sur cette scène : le naturel de l'élocution et la beauté pure de la musique pour Les Éclairs de Philippe Hersant, le drame brut pour L'Inondation de Francesco Filidei (plein même à la reprise !), la finesse de la prosodie dans une ambiance pelléassienne décadente pour Au Monde de Philippe Boesmans, les saynètes de vie contemporaine pour Les Sentinelles de Clara Olivares, la traumatisante expérience au bout de l'enfer pour Breaking the Waves de Missy Mazzoli.
Le seul échec auquel j'aie assisté pour une création dans cette salle : La Princesse légère de Violeta Cruz, pas du tout adapté pour les enfants
Et puis il y a le cas particulier Robert le Cochon et les kidnappeurs de Marc-Olivier Dupin (dans une salle comble même pour la reprise), mais je ne suis pas sûr d'être prêt à en reparler.

Robert le cochon et les kidnappeurs de Marc-Olivier Dupin à l'Opéra-Comique. Un véritable traumatisme.
Il s'agissait de la reprise d'un spectacle destiné au jeune public, par l'adroit compositeur du Mystère de l'écureuil bleu, qui sait manier les références et écrire de la musique à la fois nourrissante et accessible. Mais cette fois…

D'abord, peu d'action, beaucoup de numéros assez figés, aux paroles plutôt abstraites… j'ai pensé à l'opéra italien du XIXe siècle et à ses ensembles où chaque personnage évoque son émotion, son saisissement… pas forcément la temporalité adaptée pour les moins de dix ans.

Ensuite, le propos éducatif était… déroutant. La méchante, c'est la propriétaire de la décharge qui veut simplement conserver un peu d'ordre alors que Mercibocou le loup et Nouille la Grenouille cassent et mettent tout en désordre. Robert le Cochon, en voulant parlementer pour sauver son ami le loup, prisonnier (personne ne l'a kidnappé, il a surtout été arrêté alors qu'il commettait un délit…), se fait éjecter. Mais il trouve la solution, la seule fructueuse, pour être entendu : il apporte une hache. Et là tout le monde s'enfuit et il peut délivrer son ami. (La violence ne résout rien, mais quand même, elle rend tout plus facile. Prenez-en de la graine les enfants.)

Et surtout, des images traumatiques. Nouille la grenouille est éprise de Mercibocou le loup, mais elle est surtout passablement nymphomane. Elle s'éprend aussi du chasseur de loup embauché par la directrice de la décharge, lui fait une cour éhontée, s'empare d'une « machine d'amour » pour le forcer à l'aimer. Âmes sensibles comme je le suis, ne lisez pas ce qui va suivre.
Nouille attrape alors le chasseur de loup, qui se débat, elle le tire par les pieds alors qu'il s'accroche désespérément au plancher en criant « je ne veux pas ! », et l'emporte dans la fusée où elle le viole – hors du regard du public, mais dans la fusée au milieu de la scène, tout de même –, et lui appliquant la « machine d'amour », le tue. Elle sort alors en pleurant et traîne le cadavre du chasseur sur toute la scène.
Oui, parfaitement, dans un opéra pour enfant, l'un des principaux personnages présentés comme sympathiques viole un autre personnage, sur scène, avant le tuer et de se promener partout avec son cadavre ! 
Pour mettre à distance un peu cette scène, on nous apprend, une demi-heure plus tardi (sérieusement ?  j'ai eu le temps de développer deux ou trois névroses dans l'intervalle…), qu'en réalité ce n'était pas un véritable homme mais une baudruche. Je ne sais pas si c'est vraiment mieux : on sous-entend ainsi que si vous voulez violer quelqu'un mais qu'il se révèle par accident n'être pas véritablement un humain, alors vous n'avez rien à vous reprocher. Quant au procédé même de catégoriser un personnage en non-humain pour mieux pouvoir le torturer, je ne suis pas trop sûr non plus de ce que j'en pense exactement… mais mon ressenti ne valait clairement pas assentiment !

J'ai vraiment peine à comprendre comment personne, dans le processus de création, librettiste, compositeur, metteur en scène, producteurs, interprètes, professionnels de la maison, public interne des filages, public de la première série en 2014, membres de la réunion de programmation artistique de 2022… n'a demandé à un moment « mais le viol sur scène suivi de meurtre et d'exhibition du cadavre avant de le décréter sous-homme, est-ce totalement la meilleure idée pour un opéra jeune public ? ». Dans un opéra décadent comique du milieu du XXe siècle, ça aurait pu être amusant, mais dans au premier degré dans un opéra pour enfants, j'en suis resté traumatisé – et je l'ai raconté par le menu à tous ceux qui ont eu l'imprudence de me demander ce que j'avais vu de marquant dernièrement.

(Mon récit oral se trouve vers la fin de cette vidéo.)

En somme, une saison qui fait très envie sur le plan des interprétations (instruments anciens en sus pour pas mal de productions, comme c'est la politique de la salle !), mais qui abandonne largement le créneau de la redécouverte du répertoire de la maison et de la création contemporaine accessible. Au moins renonce-t-on aux mash ups d'aspect bancal comme les pot-pourri Purcell, Rameau, Schubert qui ont occupé une large part de la programmation dès avant le covid. Mais je reste frustré, l'Opéra-Comique était l'une des rares salles à pouvoir jouer à guichet fermé des titres très rares (et très convaincants).
c) L'abandon de Louis Jouvet

Le constat est comparable à l'Athénée : Stéphane Lissner, sans obtenir l'Athénée pour lui-même, a réussi a en faire dégager le directeur Patrice Martinet, qui faisait des merveilles, notamment dans son flair pour proposer des l'opéra contemporain atypique mais fascinant — The Lighthouse de Peter Maxwell Davies, dans la mise en scène inoubliable d'Alain Patiès, ou The Importance of Being Earnest de Gerald Barry, incluant ces inénarrables solos de cassage d'assiettes, et bien sûr Les Bains macabres de Guillaume Connesson, le meilleur opéra contemporain que je connaisse.

Sous le chantage à la subvention du Ministère de la Culture de Franck Riester, qui a clairement failli à l'honneur, Martinet avait dû vendre le théâtre à Olivier Poubelle et Olivier Mantei (directeur de l'Opéra-Comique et des Bouffes du Nord, dont on connaissait déjà le départ pour la Philharmonie et la présente & future faible disponibilité). Un moindre mal assurément, mais malgré les promesses de ne rien changer à la ligne du théâtre, force est de constater que le premier travail du nouveau propriétaire fut de changer la tenue du personnel, le graphisme des programmes, calqué d'ailleurs sur celui des Bouffes du Nord (pourquoi ces dépenses inutiles ?) ; j'ai même eu l'impression, mais j'ai pu me tromper, que les ouvreurs avaient changé.
Et côté programmation, le théâtre en langue étrangère et l'opéra contemporain hardi ont disparu au profit de bricolages parfois fascinants (Au Cœur de l'Océan de Blondy & Lavandier, la chose la plus bizarre que j'aie jamais vue sur une scène d'opéra) ou plus légers (Squeak Boum de Filidei & Rebotier), mais on ne rencontre plus de propositions aussi audacieuses, plutôt du divertissement multiforme.

Cela ne veut pas dire que la programmation en soit devenue médiocre – je prévois une notule pour parler de la remise au théâtre très réussie des Contes de Perrault de Félix Fourdrain, figure majeure de l'opéra français du début du XXe siècle, totalement oubliée. Mais, clairement, l'audace de la maison a changé de dimension, et paraît plus mesurée avec quelques saisons de recul.

[Entre temps, la saison a paru et s'avère plutôt engageant du côté de la création, avec deux opéras contemporains (dans le même mois) de compositeurs dont je n'ai pas encore eu le temps d'explorer la musique – Louati & Fiszbein ! On a aussi la reprise du Petit Faust d'Hervé dans la production Bru Zane qui avait circulé il y a quelques années, une nouvelle version de la chouette Cendrillon de salon de Viardot, la tournée de d'un opéra de Gasparini, L'Avare (qui passe notamment par Versailles), ainsi qu'une opérette culte pas encore remontée No, No, Nanette par les Frivos, donc il y aura bien davantage de nouveauté cette année ! J'espère que la déception des saisons post-Martinet se clôt par cette nouvelle dynamique.]


d) L'Enfer des Champs-Élysées

Les Champs-Élysées conservent leur cap : il y a certes eu un moment de grâce pré-covid et post-covid avec beaucoup de titres français rares (Psyché de Thomas, Hulda de Franck, Hérodiade ou Grisélidis de Massenet…) et des partenariats nombreux avec le CMBV et Bru Zane. Ce n'est plus guère le cas.
Les tragédies en musique ont par ailleurs totalement disparu de la programmation – choix de la salle ou manque de finances pour la louer de la part du CMBV, les œuvres ne seront plus données qu'à Versailles.

La maison prolonge son sillon : quelques titres célèbres en production scénique. Et en version de concert, beaucoup d'opera seria (où, pour le coup, les titres se renouvellent, même si surtout cantonnés au catalogue de Haendel), un peu de belcanto, une touche d'opéras romantiques français. Il s'agit d'un théâtre au modèle hybride : de droit privé, mais en réalité financé par la Caisse des Dépôts et Consignations, c'est-à-dire l'argent public. On peut donc faire mine de n'avoir rien vu et se dire qu'il tient son rôle de répéter des titres « glorieux » dans des réalisations musicales toujours de haut niveau, afin de divertir le public des beaux quartiers. Je ne sais pas trop ce que ça apporte à la société et au bien public, mais j'y vais toujours avec plaisir entendre de belles choses, en particulier en lyrique.


e) Versailles sort de la niche

Grâce à la dotation directe des Eaux Musicales obtenue par Laurent Brunner, odieux (1,2,3) directeur de Château de Versailles Spectacles, qui, factuellement, a propulsé la programmation marginale de l'Opéra Royal vers une toute autre dimension, on dispose de saisons complètes et ambitieuses dans les locaux du Château : Opéra Royal, Chapelle Royale, Salon d'Hercule, Salle des Croisades… Écrin pour les recherches du CMBV, mais aussi explorations plus personnelles comme l'idoine Ghosts of Versailles de Corigliano, et des productions malicieuses et très agréables à regarder de Marshall Pynkoski (Richard Cœur de Lion, La Caravane du Caire…).

La tendance est cependant, après des années de faste en recréations ambitieuses, de plus en plus tourné vers une programmation grand public – de pair avec la réduction de la voilure financière au Centre de Musique Baroque de Versailles, de ce que j'ai compris. Tarifs moins attractifs (à la réouverture de l'opéra après restauration, au début des années 2010, c'était 15€ pour un opéra en version de concert, et 30€ pour une version scénique, sachant qu'il n'y a pas vraiment de mauvaises places dans ce théâtre de cour…), titres plus grand public (Mozart, Wagner), programmation de plus en plus régulière d'œuvres romantiques (La Damnation de Faust, Les Troyens…), invitation d'artistes au répertoire non spécifique (Lang Lang), ballet pas du tout baroque (Preljocaj), etc.

Et cette saison-ci, la part aux explorations est devenue plus ténue que jamais. Il en reste – comme le très attendu Médée & Jason de Salomon, l'acte II avait été donné au CRR il y a quelques années, et j'avais été saisi par la force du poème et la beauté de la prosodie –, mais c'est désormais un appoint aux productions de prestige plus généralistes ; il ne faut plus espérer de concert tout-Huygens, par exemple.
On aura tout de même trois LULLY : les tubes Atys, Armide, et le plus rare (et très attendu) Roland.


f) Autres salles

On n'est pas encore sûr que le Châtelet sorte de son purgatoire et de sa ligne artistique illisible, avec force spectacles (parfois intéressants) ajoutés en loucedé au fil de la saison…
Gaveau fera sans doute des opéras de Verdi en version de concert avec Plácido Manosbaladores Domingo, et on peut compter sur le CRR de Paris pour jouer des tragédies en musique, sur les Conservatoires d'arrondissement pour remettre à l'honneur de l'opéra français de petit effectif (opéras bouffes, opérettes, opéras sérieux courts).

Pour le reste, il faudra surveiller les compagnies comme Les Frivolités Parisiennes, Les Bavards, ou La Compagnie Mannéivore, qui proposent toute l'année des raretés du répertoire léger, ou plus ambitieuses, comme La Compagnie de L'Oiseleur (La Nativité d'Henri Maréchal est prévue en décembre !) ; toujours à prix doux, quand ce n'est pas gratuit comme avec Les Bavards ou au chapeau comme avec La Compagnie de L'Oiseleur !

L'Opéra de Massy, moins subventionné que les autres, subit des contraintes tarifaires et de remplissage évidemment plus importantes. Pour autant, il conserve chaque année une place à l'opéra contemporain, qu'il soit atonal ou tonal, hardi ou confortable – Gilbert Amy (compagnon boulézisant) il y a deux ans, Régis Campo (atonalité joueuse) cette année, ou encore le très consonant et assez génial Barbe-Noire d'Ambroise Divaret la saison prochaine ! Pour le reste, du très traditionnel.

Parmi les autres Saint-Quentin-en-Yvelines a renoncé et Herblay, mais j'ai l'impression que l'un a renoncé au lyrique depuis longtemps (depuis que l'Atelier Lyrique de l'Opéra s'est changé en Académie, qui joue désormais dans des lieux plus prestigieux), et que l'autre a abandonné, au cours des dernières saisons, ses velléités de me faire déplacer chaque année pour découvrir de rares inédits – j'y ai vu Vanessa de Barber, Zanetto de Mascagni, Abu Hassan de Weber…

Je ne puis les citer toutes, mais on obtient ainsi un panorama à peu près significatif de l'offre lyrique en Île-de-France.


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6. État des lieux choral & instrumental 2026

Cette notule est déjà assez longue. Je peux simplement signaler qu'il ne faut pas attendre d'explorations de raretés en masse à la Philharmonie (sorti des programmes à l'amphi) et encore moins au Théâtre des Champs-Élysées. La Seine Musicale a intelligemment confirmé son positionnement de « salle de proximité », plutôt orientée grand public, initiation, familles, avec tout de même quelques orchestres invités (qui coûtent moins cher que ceux de la Philharmonie ou du TCE, clairement). Radio-France reste aussi peu lisible dans ses choix, des tentatives audacieuses isolées (Weinberg symphonique !) et une identité toujours aussi floue entre les deux orchestres.

Le salut viendra donc (peut-être) des ensembles amateurs de (très) haut niveau de la capitale : Éric van Lauwe, Elektra, Ondes Plurielles, voire Ut Cinquième ont régulièrement des programmes originaux ! Il faudra vérifier leurs sites ou suivre l'agenda de Carnets sur sol, riche en pépites de ce genre, souvent annoncées assez tard par les organisateurs !
De même pour les chœurs, Calligrammes en tête !

En formats baroques et chambristes, Philippe Maillard a largement supprimé les risques (et à peu près banni la musique française). Jeunes Talents continue d'inviter des jeunes du CNSM, essentiellement dans de grandes œuvres du répertoire – mais le lieu, l'ambiance et la qualité d'exécution méritent totalement le déplacement !

Les lundis, musique de chambre aux Bouffes du Nord, programmation confiée à La Belle Saison (qui a un beau carnet d'adresses). Et le mercredi, c'est à la Bibliothèque La Grange – Fleuret qu'on peut se rendre, pour des programmes parfois exploratoires en lien avec le fonds des collections !

Cortot a une rentrée vraiment stimulante, très loin de se limiter aux pianistes chopiniens, mais le contenu de la programmation est bien sûr totalement dépendant des locations de salle ; il n'y a pas de saison constituée avec une direction artistique – et ce n'est pas forcément plus mal, en réalité.

Les Conservatoires (CNSM, CRR de Paris et même arrondissements) pourvoiront aussi leur lot de raretés qui ne seraient pas osées ailleurs ! Je surveille régulièrement la classe de Stéphanie Moraly en violon (érudite de la sonate française et interprète de premier plan) au CRR et les concerts de musique de chambre au CNSM.

De ce côté, il y aura donc de quoi découvrir : musique de chambre de compositrices, de compositeurs français oubliés, de compositeurs vivants, de compositeurs emblématiques de leurs nations et jamais joués en France… Les centres culturels (tchèque, polonais, ukrainien…) organisent volontiers des événements.

Pour une idée des salles à parcourir (qui incluent des églises !), vous trouverez la liste des programmateurs que je suis le plus assidûment, à la fin de l'agenda.



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7. Le programme de Carnets sur sol

J'ai déjà esquissé plusieurs fois ce que pourrait être une autre politique de programmation musicale. En priorité pour les grandes maisons – les autres font ce qu'elles peuvent pour survivre, je le comprends (et leur programmation est déjà plus intéressante…).
J'admets que ce serait un changement profond des logiques actuelles en matière de constitution d'une saison, mais je ne crois pas que ce serait déraisonnable.

Justement, si on élargissait le public d'opéra avec des propositions qui excèdent le public glottophile…

J'ai bien compris que le but était plutôt la répétition des titres « glorieux » pour conforter le public dans ses habitudes, plutôt qu'un service public de la connaissance. Dans ce cadre, les distributions sont belles, c'est très bien. Mais est-ce satisfaisant ?

Cela rejoint ce que j'évoquais plus haut : puisqu'il s'agit de dépense publique (et non de la contribution, par le prix des places ou par le mécénat, à l'entretien d'un loisir par ceux qui sont concernés), il me semblerait légitime de viser un but plus élevé que la simple répétition du même plaisir pour le même public (de surcroît en moyenne plutôt privilégié). Ce pourrait être la mise en valeur du patrimoine (français, pourquoi pas, j'imagine que ça motive plus que ce soit local) pour témoigner de ce qui existe, ou tout simplement une visée plus pédagogique, qui permette de donner à comprendre la « musique classique », pas simplement en bombardant les œuvres qu'il faut connaître, mais en les mettant en contexte (des concerts partant de la musique de danse pour arriver à la suite de concert, ce serait parlant et sans doute assez réjouissant) ou en les présentant de façon cohérente (chronologique, géographique, par exemple des concerts proposant le même genre traité à la même époque dans différents coins d'Europe ou du monde). Avec un programme de salle un peu structurant, il y aurait de quoi instruire et pas seulement divertir. (On pourrait même imaginer coupler ça avec la recherche musicologique, et proposer des concerts qui soient en lien avec l'état de la recherche, des sortes de démonstrations assorties de présentations pêchues du type Ma thèse en 180 secondes.)

Pour des salles ou organisateurs privés, c'est beaucoup demander ; mais lorsqu'on est assis sur un tas d'or une subvention régulière, on peut attendre cette prise de risque (relative) — surtout lorsqu'on a obtenu ses crédits en promettant de Révolutionner le classique, pour finalement produire des concerts de type ouvert-concerto-symphonie adressés aux CSP+ – certes davantage « professions intellectuelles » que « professions richissimes », depuis le déplacement d'Étoile-Monceau vers Villette-Pantin, mais toujours une portion du public de classique.
La curiosité de la nouvelle salle, les expos sur toutes les musiques, les ciné-concerts attirent un public assez différent, mais pour le reste, le cœur de ce qui est fait sur place ne cherche pas à se rendre accessible aux néophytes ni à instruire les habitués. Et en cela, c'est à mon sens manquer à sa mission.

Tout cela n'est pas complètement nouveau si vous lisez régulièrement Carnets sur sol, j'en ai déjà parlé : Philharmonie : pour une réforme active de la liturgie à la Cathédrale de la Porte de Pantin (où je me suis pas mal amusé avec les intertitres) ou encore Les choix de répertoire sont-ils les bons – ou comment le classique va disparaître, parmi d'autres.



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8. Les solutions de Carnets sur sol

¶ En musique de chambre, le petit format permet la prise de risque : on amortit plus facilement les coûts (on peut trouver des salles peu chères, ou se faire mécéner), et si l'on cherche un peu hors des grandes salles, on peut rencontrer des propositions très riches et originales. Témoin les festivals Inventio (1,2,3), Un Temps pour Elles, ou celui de Pentecôte de La Nouvelle Athènes (à La Malmaison / Bois-Préau), mais aussi la programmation de salles spécialisées comme Cortot, de conservatoires ou de petites salles pas exclusivement dévolues à la musique.


¶ En musique symphonique, la marge de manœuvre paraît réduite, parce qu'on ne peut pas trop vendre, hors de quelques œuvres à titre évocateur – mais on peut toujours en faire un argument de vente, il y en a beaucoup, ou simplement, comme le fait Le Concert de la Loge Olympique pour les symphonies de Haydn… les ajouter –, à un public très large une œuvre rare d'un compositeur peu connu avec simplement le titre « symphonie ».

En réalité, les possibilités sont assez nombreuses :

a) utiliser des œuvres dont les titres sont attirants (symphonie « Antarctique » de Vaughan-William, L'Île des Morts de Reger, les Vitraux d'église de Respighi, etc.) ;

b) se servir des couplages : avec Martha Argerich en première partie, on peut littéralement proposer tout ce qu'on veut après (éviter Stockhausen tout de même, ce n'est pas le même public), n'importe quelle belle symphonie romantique un peu généreuse (la Deuxième de Hamerik, la Troisième de Sinding, la Première de Weingartner, la Symphonie en fa d'Albert, la Deuxième de Dopper, la Troisième d'Alfvén, la Première de Langgaard, la Troisième de Noskowski… ce n'est pas le choix qui manque) ravirait le public ;

c) plus ambitieux et plus intéressant, bâtir une logique dans la saison : exploration chronologique (possibilité de suivre l'histoire de la symphonie ou du concerto sur plusieurs concerts) ou géographique (saison consacrée à un pays ou une région donnée…). Dans cet esprit, je reste toujours interdit qu'on n'ait pas profité de l'élan de solidarité plutôt unanime en France avec l'Ukraine pour proposer des concerts hors d'une poignée de propositions de gala (vraiment très peu dans les grandes salles). Alors qu'il y a tout de même quelques propositions fortes à faire : la Troisième Symphonie de Glière pour le romantisme (ou même son Concerto pour colorature avec Devieilhe, si on ne veut pas prendre de risque), Mosolov et ses Fonderies d'acier, presque jamais données en concert, musiques de film de Tiomkin, en piano Suicide on an Airplane ou les Impressions de Notre-Dame d'Ornstein et, suivant la façon dont on délimite ce qui est ukrainien, le Démon (ou les oratorios sur la vie de Jésus ou sur la Tour de Babel) de Rubinstein, n'importe quelle œuvre de Prokofiev… Mais j'admets que ça représente plus travail et d'incertitude que de demander aux Siècles ou au Philharmonique de Radio-France ce qu'ils jouent en ce moment…


¶ En opéra, j'ai là aussi développé plusieurs fois mon opinion sur le sujet – cette notule en recense quelques idées et livre les liens vers les précédentes entrées qui en parlent. Peut-être plus encore qu'en musique instrumentale, où tout le monde n'a pas pas le temps de s'accoutumer aux œuvres, et où la redite se justifie en partie, la dimension narrative de l'opéra appelle le renouvellement. Sinon l'on ne s'adresse qu'au public glottophile, qui va mesurer la performance (au sens le plus français du terme) de tel chanteur dans tel rôle. Et l'on perd un peu de vue l'essence du genre, qui était d'exalter l'émotion textuelle au moyen du concours de la musique…

Pour continuer de remplir sans limiter les représentations d'opéra co-financées par le contribuable à de la pure redite et à du musée vocal, il existe un grand nombre de pistes. Je vous en suggère quelques-unes – Mesdames les tutelles, Messieurs les directeurs, la consultation est gratuite.


1. Proposer des titres issus de la culture commune

La tendance qu'on a pu rencontrer à centrer les livrets sur de la culture très ciblée met plutôt à distance le vaste public, qui doit, en plus des codes de l'opéra, reconnaître ceux des univers adaptés : on a ainsi eu Palestrina, Grünewald, Bacon, Rimbaud, Mauriac, Akhmatova… Je recommande plutôt d'éviter les livrets qui ont pour sujet les vies d'artiste – c'est ennuyeux en soi, une histoire abstraite de création artistique, et de surcroît n'intéresse que ceux qui ont déjà une bonne maîtrise des œuvres de ces personnes… le public cible est assez réduit, a fortiori lorsque ce sont des poètes ou des peintres (hors quelques rares vedettes : pas mal d'opéras sur van Gogh en particulier).


     → Films et séries, évidemment l'historique à grand spectacle issu du péplum (Ben-Hur, The Ten Commandments) ou non (Agora d'Amenábar), la fantasy (Lord of the Rings, Games of Thrones) ou la science-fiction (Star Wars, Terminator) paraissent des candidats naturels pour attirer le grand public, mais on peut aussi aller du côté jeune public, aussi bien un Bambi ultratonal que des goûts plus ados comme Hunger Games ou Squid Games, qui seront dans quelques années les standards des adultes.

Faut-il ensuite imiter le langage (et l'esthétique scénique ?) du film d'origine, pour ne pas décevoir le public ? Probablement, quitte à utiliser des thèmes préexistants insérés dans des procédés de développement plus sophistiqués lorsque nécessaire ; mais je n'ai pas de réponse absolue là-dessus. Imiter évite surtout d'aboutir dans des impasses où le langage musical va dans une direction contraire à ce qui construisait l'émotion des films initiaux – ou alors il faut vraiment viser le contraste drolatique à l'usage des spectateurs avec beaucoup de second degré, comme Teletubbies dans le langage de Lachenmann…

La principale difficulté de ce choix réside dans l'obtention des droits d'une part, leur montant d'autre part. Et, entre le contrôle étroit des studios sur leurs meilleures marques, et les exigences financières exorbitantes, il sera clairement difficile de multiplier les expériences ; il faut le voir comme un produit de prestige ponctuel destiné à infléchir l'image de la maison.


     → Culture littéraire ou historique très grand public : aussi bien du côté des classiques, un Avare, une Notre-Dame-de-Paris, un Maigret, que de la littérature populaire ou jeunesse (One Piece rajeunirait assurément l'âge moyen de la salle !).


     → Histoire récente et sujets d'actualité : il existe déjà des opéras sur Anna Nicole, Kennedy, Marilyn Monroe, alors pourquoi pas sur George Bush II ou Jean-Claude-Trichet. Et on pourrait parler de sport, de faits de société, il aurait clairement de quoi écrire du drama sur les grands votes clivants à l'Assemblée type avortement / peine de mort / union civile (qui n'a pas rêvé de voir Christine Boutin pousser un grand air colorature ?), à condition bien sûr de ne pas faire de prêchi-prêcha, mais plutôt de rendre la tension de ces moments. (Je reviendrai sur ce point un peu plus loin.)

Clara Olivares & Chloé Lechat avaient assez bien réussi le pari de parler des couples d'aujourd'hui, par exemple, dans Les Sentinelles (commande de l'Opéra-Comique jouée il y a quelques mois). C'est moins léger que Friends ou How I Met Your Mother (celui-là, avec sa loufoquerie, serait un assez bon client pour une adaptation lyrique de quelques épisodes concentrés, sans nécessairement chercher à couvrir tout l'arc narratif de la série), assurément, et la musique reste assez peu festive, mais le tout était prenant et écrit, côté livret, conformément à l'esprit de son temps et non en empruntant des singeries de grand genre en décalage avec son sujet, comme c'est trop souvent le cas – coucou Manga Café (Zavaro), un opéra que j'ai par ailleurs aimé, mais dont les écarts de langue du livret entre faux-parler jeune et hypercorrection syntaxique produisaient sans cesse des rencontres assez malheureuses.


     → Grands thèmes fédérateurs avec des livrets originaux ou non : le Moyen Âge épique, la science-fiction, le surnaturel de toute sorte – j'ai déjà abondamment plaidé pour l'écriture de Glotte of the Dead, l'esthétique de l'opéra serait idéale pour servir la lenteur, la tension, les nappes vocales d'une horde de zombies. De même, les super-héros (du type The Flash 2014, avec des interludes figurant la vitesse, et des effets musicaux associés aux différents pouvoirs des méchants) semblent assez bien se prêter au jeu de l'investissement musical.

On pourrait aussi imaginer, dans le contexte réceptif aux nationalismes qui est le nôtre, de flatter la tendance en faisant fonds sur la figure de Vercingétorix, plutôt avec l'épique opéra de Fourdrain que le plus étrange et vaporeux de Canteloube (dont le livret m'a de surcroît paru fort mauvais).

Ne croyez pas que je rêve tout haut, cette démarche existe déjà : on a déjà représenté des opéras très accessibles qui parlent d'histoire récente (Rasputine, Anne Frank, Die Weiße Rose, JFK, Nixon, Marilyn Monroe, de l'homosexualité chez les maccarthystes), de grands classiques (Minotaure, Ovide, Hamlet, Richard III, Frankenstein, Poe, Melville, Cyrano, Usher, Canterville, Solaris, T. Williams, Beckett…), de littérature de jeunesse (Chat Botté, Musiciens de Brême, Blanche-Neige, Gulliver, Lord of the Flies), de films (Sophie's Choice, Marnie, Dead Man Walking, The Addams Family), de bandes dessinées (Max et les Maximonstres), de livres de psychiatrie (The Man Who Mistook his Wife for a Hat), des suites d'opéras du répertoire (de la trilogie de Figaro, d'Aida, de Gianni Schicchi… certes c'est rarement réussi), de l'exploration de phénomènes sociétaux (alpinisme, regards sur l'homosexualité, Alzheimer, le nucléaire), des opéras érotiques (Opéraporno dont je n'ai jamais trop mesuré à quel point il tenait ses promesses, Powder her Face, Das Gehege – où une femme rêve, je n'exagère rien, de se faire déchirer par un aigle)…



2. Proposer des dispositifs nouveaux. Pourquoi pas un opéra à entrées multiples, avec vote du public à l'entracte pour l'enchaînement des actions (c'est de la grosse logistique, mais quel coup de pube !). Et plutôt que de faire entrer les acteurs dans la salle, on pourrait imaginer une interaction avec des boîtiers pour voter – on pourrait imaginer un opéra sur la téléréalité ou les réseaux, où les spectateurs pourraient faire remplacer un chanteur, ou dire leur opinion en temps réel sur l'action scénique (est-ce moral ou non, par exemple). Je ne dis pas que ça changerait quelque chose à l'essence de l'opéra, à l'intérêt ou non d'une œuvre, mais ça pourrait susciter la curiosité, créer le débat, proposer une approche différente, plus active, de l'écoute.

Car en classique, il est difficile de tolérer que le public se lève ou parle, par exemple – si vous faites du bruit pendant une fugue, on n'entend plus la musique, ce n'est pas comme si vous chantez pendant un concert d'Iron Maiden, où le son du groupe sera toujours audible pour tout le monde.

Ce n'est pas forcément la piste la plus féconde, mais ponctuellement, comme la Philharmonie l'avait fait avec les tapis d'orient au parterre pour Ishtar de d'Indy et les suites d'Antoine & Cléopâtre de Schmitt, ou debout au milieu des interprètes comme pour l'Orfeo de Monteverdi version Berio, ou encore les fameux Dodo Tharaud où l'on écoute la musique totalement allongé… J'ai testé les deux premiers, et c'était clairement moins confortable que le siège traditionnel, mais aussi une façon différente d'approcher ; clairement le public était un peu différent de l'accoutumée


3. Et le plus important sans doute, être cohérent.

Si l'on joue un opéra inspiré de la culture populaire, il faut assurément employer un langage qui reflète les atmosphères de l'œuvre d'origine – chercher à imposer de la musique atonale sur un film dont l'atmosphère tient en partie à sa B.O. lyrique, ou défragmenter la déclamation avec de grands intervalles pour un sujet traitant du quotidien, par exemple, représente d'avance une impasse.
Combien de fois ne me suis-je pas dit, rien qu'en associant le titre annoncé au nom du compositeur, que c'était perdu avant même que de commencer !  (Et on est parfois très agréablement surpris, quand le compositeur adapte son esthétique au texte choisi !)

C'est quelque chose qui ne se fait plus, mais je pense qu'il serait de la responsabilité des directeurs de théâtre d'intervenir. Pas dans le message transmis par les artistes ni leur manière d'artister, bien sûr, mais pour des contraintes concrètes – je me rappelle de Pierre Jourdan qui, à Compiègne, exigeait par contrat que ses chanteurs ne roulent pas les [r], pour rendre le texte plus direct !  (Et ça fonctionnait très bien, même si les musicologues et les profs de chant ont beaucoup contesté ce choix, avec des arguments par ailleurs valides.)
Typiquement, lorsqu'un metteur en scène conçoit son spectacle de façon à ce que la moitié de la salle ne puisse pas voir ce qui se passe – Iphigénie toujours contre le mur côté cour chez Warlikowski, ou cette scène entière d'Aida de Py où les chanteurs étaient sur une passerelle trop haute, personne ne les apercevait depuis le second balcon ! –, il serait tout à fait légitime que le directeur de théâtre intervienne et impose des aménagements.

On pourrait en faire de même avec les commandes : négocier non seulement le titre, mais aussi la façon dont ce titre sera approché. Bref, quelqu'un responsable de la cohérence du projet. Avec un droit de regard sur le librettiste peut-être, parce que les compositeurs un peu trop sûrs d'eux-mêmes ou les potes pas vraiment talentueux (voire les adeptes du prêchi-prêcha rarement profond), ça en a ruiné des opéras, encore plus que la musique inadéquate !

Un filtre extérieur qui vérifie l'application d'un cahier des charges convenu en amont éviterait peut-être un certain nombre de demi-succès, fréquents dans la création lyrique contemporaine – et c'est souvent rageant lorsque les compositeurs sont talentueux.
Je m'imagine quelqu'un arrêtant (le merveilleux compositeur pour la scène) Michael Jarrell devant ses premières esquisses de Bérénice : « et si on choisissait plutôt un style de texte qui corresponde à la musique que vous êtes en train d'écrire ? ».

En somme, un pilote dans l'avion plutôt que d'ouvrir après coup la boîte noire et de se rendre compte que ça ne pouvait jamais
fonctionner…



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9. Tableau de frustrations

Je crains d'avoir beaucoup pleurniché dans cette notule, et d'avoir en vain lancé des pistes qui, faute de quiconque d'intéressé pour les tenter (le recrutement des directeurs de salle ne se fait pas vraiment sur des critères de compétence sur la part artistique de la programmation), ne sont amenées qu'à rester des rêves pour songe-creux et autres mélomanes blasés – brefs, mes amis les petits marquis et moi-même.

J'ai ainsi un peu traîné des pieds pour l'écrire, sur plusieurs mois, ayant l'impression de prolonger une réflexion qui ne mène nulle part, si je ne suis pas inséré quelque part pour lui donner chair… Or les grandes structures sont gouvernées par des professionnels de l'administration (ce qui est tout à fait légitime) et les petites sont déjà fondées sur un projet artistique fort (auquel je n'ai pas forcément à redire au demeurant !).

Je ne sais donc pas trop bien à quoi sert tout cela, mais il me semble néanmoins que ce parcours permet de poser des questions sur la façon dont, spontanément, nous concevons ce qu'est une saison de concerts ou d'opéra, ce que nous en attendons, et ce que nous pourrions en retirer.

C'est pourquoi je ne puis qu'inviter les Franciliens à se tenir à l'affût des offres parallèles (je tâche, avec les copains, d'en proposer un maximum dans l'agenda de CSS, accessible en haut à gauche de la page d'accueil) qui permettent d'explorer un plus large champ, lorsque vos goûts ne sont pas servis par l'offre la plus en vue ou que votre curiosité prend le dessus.
Et puis, pour être tout à fait honnête… autant, pour chaque salle, il y a de quoi trouver l'offre timorée ; autant, en cumulant toutes les trouvailles éparses, on remplira son planning de concerts sans trop de difficulté, même en ayant des goûts assez spécifiques et l'envie de sortir souvent.

À très vite pour des recommandations plus concrètes ou des investigations plus positives !

vendredi 15 août 2025

Nos angles morts — Otto NICOLAI : mélodiste, contrapuntiste & dramaturge


[[]]

Cette playlist contient les meilleurs moments des bijoux que je mentionne dans cette notule ; je crois qu'il vaut vraiment la peine de la survoler rapidement, si vous n'avez pas le temps de la parcourir en entier pendant votre lecture – et j'ai l'audace de penser que votre niveau de français vous permettra de déchiffrer cette notule en moins de deux heures.
Si vous n'avez pas d'abonnement sur cette plate-forme, sachez que YouTube a des partenariats avec l'essentiel des labels et que vous pouvez retrouver intégralement et gratuitement les pistes qui vous auront intéressé dans ma sélection.


Nous avons tous des angles morts.

Alors que je me suis appliqué à découvrir non seulement les œuvres du répertoire mais aussi les pépites (et les nanars, passionnant aussi) méconnues, je me rends compte aujourd'hui d'une béance.

Étrangement, quelques semi-tubes manquaient à l'appel – sans doute parce que l'allemand est une langue que j'ai mis longtemps à apprivoiser hors du cadre poétique. J'ai ainsi écouté assez tardivement Martha de Flotow… et aujourd'hui, alors que je viens d'entrer dans ma quarantième année, je découvre Die lustigen Weiber von Windsor d'Otto Nicolai (1810-1849).

Certes, je n'aime pas beaucoup l'opérette viennoise, et je n'ai pas beaucoup creusé le fonds abondant des œuvres scéniques de J. Strauß II, Suppé (son Requiem en revanche, incroyable puissance dramatique !) ou Lehár. Mais enfin… !  Nicolai est prussien, pour commencer, l'esthétique n'est vraiment pas la même. Et j'écoute sa musique avec ravissement depuis des années : musique orchestrale, musique sacrée, et même l'opéra – Il Templario, un opéra postbelcantiste au sens épique développé ; et surtout Die Heimkehr des Verbannten, un chef-d'œuvre de la trempe d'Alfonso und Estrella de Schubert, Die Räuberbraut de Ries, Gutenberg de Loewe (au disque, écoutez Johann Hus), la Loreley de Bruch

Alors, pourquoi ne pas avoir tout simplement écouté la seule œuvre qui lui vaille la célébrité ? Célébrité certes plutôt cantonnée en Allemagne, mais l'abondance en distributions prestigieuses donne vraiment envie d'y jeter un œil : Rother (avec Georg Hahn), Müller-Kray (avec Franz Fehringer, Gerhard Hüsch, Otto von Rohr… cette distribution masculine est folle), Altmann (avec Kuen, Kusche, Traxel, Hahn), Kleiner (avec Böhme), Leitner (avec Stader, Klose, Schlemm, Wächter, Borg), Knappertsbusch (avec Kupper, Kuen, Holm, Proebstl), Schüchter (avec Köth, Fischer-Dieskau, Frick), Löwlein (avec Lear, Sieglinde Wagner, Häfliger, Crass), Kurt Richter (avec Coertse, Rössl-Majdan, Hans Braun, Frick), Heger (avec Mathis, Wunderlich, Gutstein, Frick), Löwlein (Cervena, Unger), la radio d'URSS en russe dirigée par Orlov, et puis les studios « récents », Klee 76 (Mathis, Donath, Hanna Schwarz, Schreier, Dormoy, Weikl, Vogel, Moll), Kubelik 77 (Donath, Trudeliese Schmidt, Zednik, Ahnsjö, Sramek, Wolfgang Brendel, Ridderbusch), et pour finir une prise sur le vif pour CPO, Schirmer 2007 (Banse, Korondi, Maximillian Schmitt, Eiche, Alfred Reiter). Voilà qui devrait plutôt motiver !
J'imagine que la dimension comique m'a peut-être fait craindre une musique de qualité inférieure ou un livret trop rapide pour me permettre de bien suivre. Pourtant, je ne peux pas dire ne pas avoir souvent lu mention de l'œuvre dans les magazines ou chez d'autres mélomanes. Incompréhensible.

***

Me voilà donc à découvrir l'œuvre – hors de très courts extraits écoutés distraitement, ou peut-être d'une écoute intégrale à laquelle j'ai dû m'astreindre à un moment donné, mais à flux continu, en faisant autre chose et sans suivre l'intrigue…

Et je suis époustouflé !  La vivacité thématique, très immédiate, explique son succès ; ça verse à flux continu l'ivresse mélodique, assez facile – on peut y entendre un hypothétique pont entre Rossini et Offenbach –, au sein de numéros dont la construction polyphonique (beaucoup d'ensembles) ménage une grande richesse. Et pour couronner le tout, l'intensité dramatique y est particulièrement soutenue, avec un sens fin de la prosodie.

Un bijou, qui, alibi shakespearien aidant, mérite toute sa réputation ! 

J'imagine que la version que j'ai écoutée a joué un rôle non négligeable dans mon épiphanie – quand on est mélomane de vieille longue date, on sait à qui se fier. Bernhard Klee en l'occurrence : pas la plus acérée des baguettes contrairement à Maître FX, par exemple son enregistrement le plus célèbre, ses Szenen aus Goethes Faust de Schumann sont même assez molles, mais je savais pouvoir faire confiance aux prises de son et à l'ardeur perceptible dans ces studios Berlin Classics… Et en effet, quelle belle équipe, qui rayonne par les micros !  Kurt Moll d'une aisance folle, Edith Mathis et Helen Donath délicieusement fondantes, le liedersänger Siegfried Vogel en Reich, le Pelléas Dormoy en Cajus de luxe… Klee lui-même, s'il n'est pas le plus nerveux ni le plus anguleux, étage remarquablement cette musique, en la traitant comme du grand genre.
Surtout, on entend tout tellement bien, et d'une façon assez différente (plus ample et réverbérée) par rapport aux meilleures places d'un théâtre !  Kubelik, pourtant plus alerte et presque aussi bien distribué, ne m'a pas fait la même forte impression en l'enchaînant à Klee.

Je bats donc ma coulpe et vous invite donc à (re)découvrir Nicolai, y compris son Ouverture de Noël, sa belle Symphonie en ré, sa musique sacrée, ou ses autres opéras – je redis ici toute ma dilection pour Die Heimkehr des Verbannten.

La playlist en début de notule permet d'entendre quelques-unes des œuvres dont il a été question !

jeudi 14 août 2025

Les pochettes de disque les plus belles (et les plus dingues) – 3 – Les actualisations


Quelquefois, en détournant ou en conservant le sujet, les graphistes font le choix de rapprocher les sujets du temps présent.

↑ La Valse des Patineurs de Waldteufel, avec un design assez peu XIXe.

↑ Le clair de lune revu par les instruments de la photographie cinématographique.

↑ Corrélation forte.
(Paganini vs. Les Tarterêts en 1-to-1.)

↑ À en croire ma montre, je suis très en retard.

Planètes habitables.
The Planets, relu à la mode du space opera – pochette de 1970, donc plutôt influencé par l'ambiance exotique Star Trek TOS (66-69) que par Star Wars (1977).
(En m'interrogeant sur l'influence égyptienne antique des parements, je remarque à l'instant seulement, après toutes ces années, que la pose de la jeune femme expose massivement ses sous-vêtements. À ce point, j'en suis interloqué, ce n'est plus une simple conséquence négligeable ou même un clin d'œil grivois, c'est de l'exposition d'étendard pour un Te Deum à Saint-Louis des Invalides.)
Mais je ne vais pas le déporter pour autant dans la rubrique olé-olé, il y a déjà beaucoup de locataires – encore plus effrontés, vous verrez – là-bas.

↑ « On va nous faire travailler jusqu'à la mort. »
(Graphiste de gauche.)



samedi 9 août 2025

Nouveautés disques #7 (8 août 2025) — Noskowski, Bembo, Coleridge-Taylor, Nigl & clavicorde…


Les nouvelles parutions qu'on a aimées cette semaine, en vidéo-podcast https://youtu.be/46aBkUF7yaU comme chaque semaine depuis cet été.

¶ Arrangements des Negro Melodies de Samuel Coleridge-Taylor dans une version concertante pour violon et orchestre, par Curtis Stewart (le violoniste) et des orchestrateurs en renfort… Impressionnant de couleurs et de liberté ! Voyez la vidéo dédiée à Coleridge-Taylor pour plus de détail : https://www.youtube.com/watch?v=b_VIUT56plU .

¶ Georg Nigl dans Mozart, accompagné au clavicorde, et avec des arrangements orchestraux pour clavicorde seul. Encore un disque d'une poésie extraordinaire, propre à tous les projets de ce chanteur hors norme.

¶ Troisième Symphonie de Noskowski (la meilleure), dans une nouvelle version par l'Orchestre de Rhénanie-Palatinat dirigé par Antoni Wit. J'aime davantage la (seule ?) autre version avec Katowice et Borowicz, plus typée de timbres et plus engagée, chez Sterling, mais c'est l'occasion pour tout le monde d'écouter ce très beau témoignage d'un romantisme tardif mais consonant et radieux.

Parmi les autres choses intéressantes : Ercole Amante de Bembo (très prochainement à l'Opéra Bastille !), de saisissantes transcriptions pour orchestre depuis l'orgue par Andrew Davis, les ouvertures classiques de William Smethergell, les concertos pour clavecin mannheimiens de Rolle, la Sonate pour violon seul de Paul Ben-Haim, des suites pour cordes britanniques, et même une réédition du Requiem de Donizetti avec Pavarotti et Bruson !

Moins convaincu par les Sonates de Clementi par Chen Xueyuan chez Da Vinci, vraiment très loin du style, très peu de couleurs, très figé, rare qu'un disque me déplaise franchement à ce point. Dans la même niche des pianistes contemporains de Beethoven, Da Vinci avait frappé très fort pourtant, il y a quelques jours, avec de superbes versions des sonates de Czerny – notamment la 9, à connaître pour tout beethovenien, c'est l'esprit des dernières sonates, et de qualité sensiblement identique à mon sens !

Les anthologies Naxos par nation, qui promettaient beaucoup (très variées pour les compilations faites par orchestre parues il y a deux ou trois semaines), m'ont déçu pour l'Italie (beaucoup d'instrumental du XVIIIe s., très peu pioché dans leur fabuleux fonds XXe avec La Vecchia ou en musique de chambre) et l'Espagne (essentiellement de la guitare). On verra pour le Brésil, le Portugal, la Suède et la Pologne, qui ont paru également ces derniers jours.

mercredi 6 août 2025

Les pochettes de disque les plus belles (et les plus dingues) – 2 – Les références décalées


Ici, des pochettes dont la pochette est en lien avec le contenu, mais de façon souvent très partielle ou drolatique.

Je commence par les plus évidentes, quelques-unes qui au contraire pourraient être qualifiées de « références claires et légitimes ».

Aparté en a commis d'assez réussies : la clef du cabinet interdit de Barbe-Bleue (dont j'ai dit quelques mots ici, vu que j'en ai écrit la notice), le paon d'Argus qui surveille Isis, le moucharabieh du harem où est détenue l'épouse de Tarare… L'évocation tient un seul objet : à la fois symbole de l'intrigue et élément visuel fort assez aisé à identifier dans un bac ! (Les trois couvrent par ailleurs, pour ne rien gâcher, des œuvres majeures dans de merveilleuses réalisations musicales.)

↓ Quelques-unes apportent même un peu de complexité : un visage sculpté détruit ; symbole du passage de la sculpture vers l'animation ? Témoignage de l'iconoclasme nécessaire pour se protéger de la malédiction de Pygmalion ? En tout cas quelque chose d'un peu plus mêlé et complexe qu'une statue pleine et entière – et qui met en scène, déjà, des tensions comparables à celles du mythe.

↓ Celle-ci est sans hésiter ma pochette préférée du label. Par le détour d'un jeu connu de tous, évocation très élégante de l'intrigue, où la Reine meurt pour sauver le Roi. (J'aurais personnellement plutôt mis la reine en noir, puisque c'est elle qui descend aux royaumes sombres, mais c'est un détail.) Le résultat visuel est à la fois beau, dramatique, et parfaitement représentatif du sujet – alors qu'aucun personnage ou objet concret de l'intrigue n'y figure.

↓ On verra plus loin qu'Arte Nova, dans ses éditions et rééditions des années 2000, a eu tendance à explorer la pure photo d'art gratuite, sans lien avec son sujet… mais on trouve tout de même quelques pochettes très explicitement en lien avec le contenu du coffret.

↑ Ici, deux amants dans l'horloge de la Gare d'Orsay pour le Quatuor pour la fin du Temps, jolie allégorie très évidente mais particulièrement bien réalisée.

↓ Dans les années soixante (et plus ponctuellement suivantes), les grands labels osaient volontiers des illustrations originales, un peu cliché, mais d'une identité visuelle forte (et compatible avec un public enfant).

↑ J'avais dit un peu cliché.
(UCJ, propriété d'Universal.)

↓ Quelquefois avec un brin plus d'abstraction.

↓ Quelques pochettes singent aussi le cinéma.

↑ Bon, ça a une forme de violon, ça compte ?
(Rendez-vous plus bas pour les gaillarderies de toutes sortes.)

↑ J'ai mis des années à comprendre qu'il y avait le mot Ayres dans le titre ! (Et quatre ventilos.)
Coup de génie, j'adore.

↑ J'imagine que c'est sensiblement la même idée ici.

↑ C'est un autre vent qui souffle.

↓ Ce peut aussi être en rapport avec le sujet des œuvres.

↑ Assez sage, la bougie symbolise l'écoulement des nuits.

↑ Celui-ci est plus amusant, avec son artefact réduit en poudre – comme le Walhalla.

↑ Plus cohérente, et même un peu trop directe, avec un côté horreur série B.

↑ Ça finit mal pour le Loup.

↓ Les pochettes de Beauty Farm, (excellent) ensemble spécialiste des œuvres vocales sacrées de la Renaissance, sont conçues avec des mannequins, en général de façon assez abstraite , mais celles-ci évoquent des postures de bénédicité (1), de port-de-croix (2,3), de saint Sébastien (4), fréquentes dans l'iconographie.

↓ À votre avis, que se passe-t-il la nuit (chez Boult) ?

↓ D'autres se contentent d'opérer un point de connexion avec la nationalité des compositeurs :

↓ Et puis il y a carrément les illustrations méta- – impossible de trouver le nom des interprètes, d'ailleurs, de ce disque General Electric (!).

↓ Plus irrévérencieuse, la musique sacrée de Puccini figurée par les étals de marchands de produits dérivés catholiques. Ce n'est que notre début de chemin parmi des fantaisies de plus en plus étranges.

↑ Certes, Water Music est une musique d'eau, et prévue pour la Cour, mais le robinet doré dénote un petit manque de respect. (Il y aura une catégorie spécifique pour ces positionnements. Celui-ci reste encore du côté de l'amusement léger.)

↓ À présent que vous vous êtes échauffés, nous allons pouvoir entrer dans le cœur des allusions un peu plus distendues.

↑ En fait de « musique d'eau », je vois surtout des rochers… certes marqués par l'érosion. Soit elle n'est pas très visible sur la pochette, soit j'imagine qu'il faut déduire l'eau de son empreinte, de son négatif. Sophistiqué.

↓ Plus épuré encore, la Cinquième de Beethoven par Karajan, réduite à son minimum.

↑ Je ne trouve pas la réalisation très belle, avec sa sculpture réalisée en DAO et son ciel bleu trop étalonné ; toutefois la simplicité du concept – qui remet bien l'œuvre, particulièrement emblématique, au cœur du sujet – me plaît.

↑ Biber (beaver en anglais), c'est le castor. (Je ne sais pas s'il l'utilisait lui-même comme symbole – mes recherches en ce sens n'ont rien donné – ou si le graphiste est un germaniste facétieux.) L'illustration provient en tout cas d'un ouvrage de naturaliste écossais publié en 1836.

↑ Tous les éléments du titre y sont !

↑ Les belles au bois dormant sont deux, pioncent dans la neige et font la taille d'un double Gulliver. (Trouvaille de Jérôme Bastianelli.)

↓ Chez Arte Nova, pour les compositeurs qui ont connu la guerre, on trouve des rues un peu désolées dans des ambiances années trente-quarante.

↑ Marteau et faucille (à cordes) pour un titre qui mentionne Russie plutôt qu'Union Soviétique, et qui contient notamment L'Oiseau de feu de Stravinski – qui a passé l'essentiel de sa vie à l'Ouest… Référence facile mais pas très claire.

↓ Et si vous aviez cru que c'était la plus simpliste figuration de la Russie, attendez un peu :

↓ … référence nationale, certes, et sans qu'on en comprenne toujours bien le détail :

↓ Quelquefois, c'est simplement le chiffre qui compte. Et les possibilités sont alors infinies…

↑ [Si vous n'arrivez pas à lire : Concerto pour violon, violoncelle & piano de Beethoven par Kogan, Rostropovitch et Gilels.]
Certes, ils sont trois, et Beethoven était grognon.

↑ Version mignarde du précédent.

↑ Ce geste un peu désinvolte, quatre chaises-longues pour quatre cordistes, juste posées là, m'amuse assez. Effet assez poétique, même – évocation-absence.

↓ Quelquefois, il faut se contenter d'un rapport (encore) moins précis.

↑ Ici, le bout d'un décor de feuilles de chêne XIXe, probablement un relief d'église, pour un Requiem du premier XVIIIe siècle.

↑ Autre évocation partielle : certes, c'est vraisemblablement l'hiver… mais la solitude, les villages, les chemins de terre ?

↑ Ici, c'est plus minimal encore : Chostakovitch vs. la mort.

↑ En lien avec son lied Die Lotosblume, qui ne figure même pas sur le disque?

↑ Je termine avec ma pochette préférée – d'un disque qui figure par ailleurs parmi les meilleurs publiés dans l'univers du lied. J'ai longtemps pensé qu'il s'agissait d'une abstraction dont Arte Nova est coutumière – vous le verrez dans le chapitre qui est consacré à cette approche –, mais à présent j'y perçois une possible allégorie du lied : les fleurs fanées posées dans leur vase comme les sentiments ranimés par le chant ; l'oiseau empaillé comme ces mélodies transmises depuis les générations passées, ou depuis la sphère populaire vers la sphère savante avec la mise en partition.
Je ne suis pas persuadé du tout que ce soit le projet, considérant que la plupart des pochettes de cette collection paraissent assez arbitraires, mais cela ajoute à la poésie que j'y sens.



À bientôt pour le troisième épisode – les actualisations !

dimanche 3 août 2025

Les pochettes de disque les plus belles (et les plus dingues) – 1 – Les bizarreries artistiques


Les pochettes, c'est important.

C'est pourquoi il faut en parler.

… mais non, pas celle-là, on n'est pas chez les exhibeurs de jarret ici !

Je parle bien sûr des façades de disques.

J'en ai déjà fait état sur plusieurs supports en plus de vingt ans d'existence du site, mais je n'ai pas l'impression que ce soit spécifiquement apparu sous forme de notule.



Mais pourquoi parler de ça maintenant, aujourd'hui, après tout ce que j'ai fait ?

L'impulsion vient de cette nouveauté toute fraîche. (J'ai des blagues à faire, apprises auprès de la jeune génération, à base de votre sœur, mais je doute que mon digne lectorat apprécierait.)

L'illustre Rachel Podger, superstar du violon baroque, ose proposer (comment personne n'y a-t-il pensé auparavant) un nouvel album entièrement consacré à Heinrich Biber, ce qui promet d'être passionnant, mais de se vendre fort peu… à moins de se distinguer par un titre frappant.
Coup de génie, vraiment.

Ça m'évoque, dans le même genre effronté qui me réjouit, le choix onomastique du festival de musique de la Pitié-Salpêtrière, un des plus vastes hôpitaux de Paris :

« Fièvres musicales », pendant que des patients doivent rendre leurs âmes par hyperthermie dans les bâtiments en face, je trouve ça d'une insolence presque problématique – mais, je dois l'avouer, particulièrement spirituelle. (Je n'ai toujours pas compris comment ça a pu passer.) ((Sans doute parce que ça a été validé par un comité à l'humour carabin qui ne comprenait pas de représentants des patients, vous me direz.)) (((Et que les patients qui pourraient s'en offusquer sont précisément occupés à crever le nez dans leur fièvre.)))

Pour autant, ce ne sont que des jeux de mots, et leur insolence me ravit à chaque fois que le mois de juin me rappelle l'existence de cette invention-là !



Mais nous parlons des pochettes… c'est le moment !

Certaines sont astucieuses, d'autres poétiques… et pour certaines, on se demande vraiment comment personne n'a tiré la sonnette d'alarme avant de lancer la production du produit physique !

La pochette, c'est le premier contact (parfois le seul…), avec un disque, donc un objet destiné à l'écoute représenté par un signal visuel. Un paradoxe puissant, et un vrai défi pour convaincre l'auditeur potentiel de franchir le pas dans la pléthore de l'offre discographique.

¶ Encore plus vrai jusqu'au début des années 2000, lorsqu'il fallait demander au disquaire de décellophaner (ce que je n'ai jamais osé) si l'on voulait absolument jeter une oreille d'abord, debout devant tout le magasin… clairement, la pochette opérait un tri. Je me rappelle, adolescent, avoir hésité devant plusieurs versions du Carnaval des Animaux, dont je ne connaissais que des extraits et que je voulais découvrir dans son entièreté. Je n'ai finalement pas pris celle dont les interprètes m'intéressait le plus, à cause de son graphisme criard et enfantin, j'avais honte d'approuver cette chose en passant la caisse – en me disant que la caissière penserait que j'avais été séduit par la pochette et non par la promesse de Pahud & Meyer. J'ai donc emporté une autre version version dont les interprètes m'intéressaient, bien sûr, mais dont le l'aspect n'impliquait pas de rougeur aux joues. Une des rares fois dans ma vie – comme vous l'aurez remarqué – où je me suis soucié de ce que les gens pensaient de ce que j'écoute. (L'opera seria au collège m'a paradoxalement rendu populaire, mais c'est une autre histoire.)
¶ Aujourd'hui, il est aisé d'écouter tout de suite les sorties, mais personne ne peut écouter quelques instants de chaque disque… la pochette demeure un filtre. Et bien sûr, pour les disques déjà parus, pour la plupart sur des œuvres multi-enregistrées (hélas), il faut se distinguer visuellement ne serait-ce que pour être remarqué dans les listes de résultats de recherche.

Par ailleurs, bien sûr, une belle pochette en accord avec son sujet peut être un plaisir d'esthète, d'autant plus important que le public du classique est plus sensible que d'autres aux beaux objets et à la possession du support physique (pas moi, certes).

Pour y voir plus clair, je vous propose un petit tour d'horizon classé par typologie.

J'ai éclusé de façon assez minutieuse les fonds des fantaisistes vinyles Westminster, et puis des séries photographiques Arte Nova des années 2000. Pour le reste, je me suis fondé sur ma précédente collection, notamment esquissée dans ce vieux fil Twitter et sur plusieurs fils du Forum Classik.



Au programme :

1. Les bizarreries artistiques
2. Les références décalées
3. Les actualisations
4. Les jeux de mots
5. Les abstractions
6. Les manques de respect
7. Les olé-olé
8. Les fantaisies d'artiste
9. Les compilations douteuses
10. Les maladresses expressives
11. Les malaises
12. Les rêves
13. Les faussaires



1. Les bizarreries artistiques

Avant de nous avancer vers les bas-fonds de l'invention humaine, un peu de douceur. Dans cette catégorie, j'ai inclus les pochettes qui attestent qu'il s'agit de musique, mais sans lien fort avec le contenu précis. Je ne vois pas toujours de lien fort avec le sujet, mais c'est joli ou agréablement fantaisiste. Westminster Gold est un excellent pourvoyeur de ce sujet, comme de bien d'autres, vous le verrez.

↑ Celle-ci est particulièrement belle. On voit certes des violons sur la pochette, mais le lien puissant entre les cordages et cette évocation de l'Espagne… ?

↑ De même, certes deux paires de mains se font face ; et puis, le lien spécifique avec Kaba' ?

↑ Pas mieux. Un violoncelle pour des œuvres avec violoncelle, soit. Mais dans son appartement neuf et blanc, il est assez élégant et évocateur.
(J'ai eu peine à trouver certaines pochettes en bonne qualité, la plupart du temps elle est décent, mais il arrive comme ici qu'il faille se contenter de peu. Il faut bien voir que ce sont des vinyles du début des années 70, d'enregistrements depuis multi-réédités, et qui n'ont donc plus couramment leur place chez les marchands en ligne.)

↓ La musique peut aussi être invoquée par les partitions :

↑ L'intégrale LULLY de Rousset a hélas beaucoup changé d'identité visuelle au fil du temps, et les suivantes, quoique sobres et réussies pour certaines (le Paon d'Isis), ont tourné le dos à cette esthétique. Dans Armide, on voit même la chanteuse de dos, alors que le choix avait toujours été d'évoquer plutôt l'œuvre jusqu'ici. Mais pour ces premiers volumes du déplacement chez Aparté de la série (après des débuts chez Ambroisie), la vue des partitions d'époque a beaucoup de charme.

↑ Ici aussi, on nous annonce du violon. Pour le reste, c'est arbitraire – et assez beau.

↑ Tchaïkovski = neige, mais encore ?

↓ « Quand le Ruisseau est tiré, il faut le boire. »

↑ Encore plus spectaculaire : on précise qui l'on va jouer, le lien entre le contenu sonore et le dispositif visuel m'échappe tout à fait, mais l'illustration surréaliste reste particulièrement divertissante.



On a commencé très doux. Vous verrez que, par la suite…

David Le Marrec

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