Carnets sur sol

   Index (fragmentaire) & Linktree | Disques | Agenda concerts, comptes-rendus & 1 jour, 1 opéra | Vidéos, Playlists & Podcasts | Promenades


Le violentomètre Golaud


La troisième notule des nouveautés sur le front de Pelléas que je souhaitais vous proposer – après la question de l'emploi divergent des leitmotive pelléassiens et la transformation horrifique des motifs du grand duo de l'acte IV – adopte une angle plus léger.

Il y a quelques jours, tandis que je disais tranquillement du mal du cinquième acte (vaste question, on y reviendra en tant voulu), et que je souligne que son seul moment d'animation réside dans la terrifiante torture de Mélisande par Golaud, on me répond pour badiner « oh, il parle un peu fort, c'est tout ».

Dans mon esprit, le parallèle est immédiat : minimisation de violences intra-familiales → documentation de prévention → Golaud et le violentomètre.

J'ai d'abord tout de suite bricolé quelques flèches sur le document officiel, pour prouver mon argument et plaisanter un peu, puis, pris au jeu, je me suis dit que je ne pouvais pas sérieusement avancer de telles choses sans des sources circonstanciées. Me voilà donc à chercher les correspondances, ce qui se déclina en en un grand jeu collaboratif avec Christelle en IDF (qui ne parle hélas pas de Pelléas dans ses contenus publics, vous ne devinez même pas quelles takes vous manquez) sur le trajet du domaine co-dessiné par Hubert Robert – vous n'avez pas idée à quel point nos vies sont stylées !

Le résultat tient dans l'infographie que vous voyez, faisant correspondre à chaque item les citations correspondantes. Parcours transversal amusant à travers l'ouvrage – bien sûr, pour la relation entre Golaud et Mélisande, ce seront prioritairement les scènes I,1 (la rencontre dans la forêt), II,2 (Golaud blessé et l'anneau perdu), III,4 (l'espionnage avec l'enfant), IV,2 (l'outrage devant Arkel), IV,4 (le meurtre) et V (l'interrogatoire final) qui seront convoqués.

Amusant parce que façon ludique de redéployer thématiquement, dans le désordre, la matière littéraire de Pelléas. Mais cela va un peu au delà : comme le personnage de Pelléas est particulièrement évanescent, très peu incarné psychologiquement, et que Mélisande demeure assez mystérieuse et multiple (cf. notule traînée de Mélisande et commentaires en fin de vidéo du neuvième épisode de la série Pelléas), Golaud incarne facilement, pour le public, la mesure humaine du drame, muni d'affects familiers et compréhensibles. Cela se renforce même, à mon sens, dans ses travers – Yniold qui ne comprend rien et braille pendant un quart d'heure est tellement insupportable qu'on peut ressentir de l'empathie pour ce père autocentré qui cède à la colère stérile. Ce moment me fait toujours frémir, car je peux avoir l'impression de sentir plus d'empathie (du moins dans ce dispositif théâtral !) pour l'abuseur que pour sa victime.

C'est en cela que ce synoptique recèle, à mon sens, un intérêt véritable : il permet de se rendre compte de ce que serait Golaud dans le monde réel. En tout cas celui du temps de la création et de la réception actuelle, car on peut supposer que dans le contexte médiévalisant imaginaire de Maeterlinck, le crime d'honneur est bien mieux admis – c'est en tout cas ce que laisse supposer l'attitude déférente du Médecin, et l'absence manifeste de conséquence des deux meurtres.
Le décalage amusant entre la perception de Golaud par les autres personnages et cette grille de lecture (anachronique, mais assez raisonnable) met assez bien en évidence, je trouve, la tension entre le Golaud dramaturgique, central et humain, et le Golaud psychologique, bien plus inquiétant. Tension qui autorise des lectures très divergentes (je mets de côté l'ogre George London, qui paraît assez hors de propos), depuis le menaçant Tomlinson et le grimaçant MacIntyre jusqu'au patelin van Dam, en passant par des portraits intermédiaires comme l'aristocratique H. Etcheverry, qui paraît toujours faire mine de planer au-dessus des contingences du monde, rendant son passage à l'acte très imprévu.

En cela, ma proposition me paraît stimulante pour dialoguer, en quelque sorte, avec l'oeuvre depuis là où nous sommes.

Pour information, Mélisande (qui paraît toxique par certains aspects) arrive au niveau 10 et Pelléas, qui paraît tellement innocent… au niveau 21 !  (Si l'on extrapole les colombes qui quittent la tour sur le leitmotiv de Mélisande, et que l'on prend en considération qu'il refuse de lâcher ses cheveux.)  Il est vrai que Pelléas coche par ailleurs très peu d'autres conduites déviantes dans le tableau.

Je vous laisse à présent profiter du relevé consacré à Golaud… et frémir avec moi.

violentomètre Golaud dans Pelléas et Mélisande version Debussy

Transcription pour permettre les recherches en plein texte – et si jamais l'image s'avère difficile à lire selon la diagonale de votre écran (j'ai dû la compresser par erreur dans le logiciel, le texte me paraît un peu flou).



1. Respecte tes décisions, tes désirs et tes goûts
OUI
➤ « Je ne vous toucherai plus ! » (I,1)
puis clairement NON (cf. items suivants)

2. Accepte tes amies, amis et ta famille
Non pertinent : Mélisande est seule.

3. A confiance en toi
NON :
➤ « Et cependant, je suis moins loin des grands secrets de l’autre monde que du plus petit secret de ces yeux ! » (IV,2)
➤ « Je suis trop vieux ; et puis, je ne suis pas un espion. J’attendrai le hasard ; et alors… Oh ! alors !…  » (IV,2)

4. Est content quand tu te sens épanouie
NON :
➤ « Voyons, tu n’es plus à l’âge où l’on peut pleurer pour ces choses… » (IV,2)

5. S'assure de ton accord pour ce que vous faites ensemble
OUI :
➤ « Voulez-vous venir avec moi ? » (I,1)
puis NON :
➤ « Je ne sais ni son âge, ni qui elle est, ni d’où elle vient et je n’ose pas l’interroger […] Il y a maintenant six mois que je l’ai épousée et je n’en sais pas plus qu’au jour de notre rencontre. » (I,2)

6. Te fait du chantage si tu refuses de faire quelque chose
➤ « Il faut dire la vérité à quelqu’un qui va mourir… Il faut qu’il sache la vérité, sans cela il ne pourrait pas dormir… » (V)

7. Rabaisse tes opinions et tes projets
➤ « Mais il faut une raison cependant. On va te croire folle. On va croire à des rêves d’enfant. » (II,2)
➤ « C’est donc cela qui te fait pleurer, ma pauvre Mélisande ? — Ce n’est donc que cela ? — Tu pleures de ne pas voir le ciel ? — Voyons, tu n’es plus à l’âge où l’on peut pleurer pour ces choses…  » (II,2)

8. Se moque de toi en public
➤ « Pourquoi tremblez-vous ainsi ? — Je ne vais pas vous tuer. » (IV,2)
➤ « Ils sont plus grands que l’innocence !… Ils sont plus purs que les yeux d’un agneau… Ils donneraient à Dieu des leçons d’innocence !  » (IV,2)
➤ « Plus que de l’innocence ! On dirait que les anges du ciel y célèbrent sans cesse un baptême !… » (IV,2)

9. Est jaloux et possessif en permanence
➤ « Pelléas et petite-mère ne parlent-ils jamais de moi quand je ne suis pas là ? » (III,4)
➤ « Ils ne s’approchent pas l’un de l’autre ? […] Et le lit ?… Sont-ils près du lit ? » (III,4)
➤ « Vous espérez voir quelque chose dans mes yeux, sans que je voie quelque chose dans les vôtres ? — Croyez-vous que je sache quelque chose ? » (IV,4)

10. Te manipule
➤ « Mélisande, as-tu pitié de moi, comme j’ai pitié de toi ?… Mélisande ?… » (V)

11. Contrôle tes sorties, habits, maquillage
➤ MÉLISANDE. Je voudrais m’en aller avec vous… C’est ici, que je ne peux plus vivre…
GOLAUD. Mais il faut une raison cependant. On va te croire folle. On va croire à des rêves d’enfant. (II,2)

12. Fouille tes textos, mails, applis
➤ « À propos de Mélisande, j’ai entendu ce qui s’est passé et ce qui s’est dit hier au soir. » (III,3)
➤ « Ne fais pas le moindre bruit ; petite-mère aurait terriblement peur… La vois-tu ? — Est-elle dans la chambre ? » (III,4)
➤ « A-a-h ! — Il est derrière un arbre ! » (Mélisande, IV,4)

13. Insiste pour que tu lui envoies des photos intimes
Non représentable sur une scène du XIXe siècle – et non pertinent : ils vivent au même endroit et n'ont pas la technologie idoine de toute façon. 

14. T'isole de ta famille et de tes proches
➤ « Évitez-la autant que possible ; mais sans affectation d’ailleurs ; sans affectation. » (III,3)

15. T'oblige à regarder des films porno
Non représentable. Et technologie inexistante.

16. T'humilie et te traite de folle quand tu lui fais des reproches
➤ « On va te croire folle.  » (II,2)
➤ « Voyez-vous ces grands yeux ? — On dirait qu’ils sont fiers d’être riches… » (IV,2)

17. Se lance dans des colères incontrôlables lorsque quelque chose lui déplaît
➤ « Ah ! vos mains sont trop chaudes… Allez-vous-en ! Votre chair me dégoûte !… » (IV,2)
➤ « Je ne veux pas que tu me touches, entends-tu ? » (IV,2)
➤ « Laissez-moi seul !  laissez-moi seul avec elle !… » (V)

18. Menace de se suicider à cause de toi
➤ MÉLISANDE. Qui est-ce qui va mourir ? — Est-ce moi ?
GOLAUD. Toi, toi ! et moi, moi aussi, après toi !… Et il nous faut la vérité… (V)

19. Menace de diffuser des photos intimes de toi
Non représentable. Pas la technologie non plus.

20. Te pousse, te tire, te gifle, te secoue, te frappe
➤ « — Vous allez me suivre à genoux ! — À genoux ! — À genoux devant moi ! — Ah ! ah ! vos longs cheveux servent enfin à quelque chose !… À droite et puis à gauche ! — À gauche et puis à droite ! — Absalon ! Absalon ! — En avant ! en arrière ! Jusqu’à terre ! jusqu’à terre !… » (IV,4)

21. Te touche les parties intimes sans ton consentement
Pas passé loin :
➤ PELLÉAS. Était-il tout près de vous ?
MÉLISANDE. Oui ; il voulait m’embrasser…
PELLÉAS. Et vous ne vouliez pas ?
MÉLISANDE. Non. (II,1)

22. T'oblige à avoir des relations sexuelles
➤ « Votre frère avait un mauvais rêve. Et puis ma robe s’est accrochée aux clous de la porte. Voyez, elle est déchirée. » (IV,4)
 
23. Te menace avec une arme
➤ « Oh ! Ces petites mains que je pourrais écraser comme des fleurs… » (II,2)
➤ « Où est mon épée ? Je venais chercher mon épée… » (IV,2)
➤ « Pourquoi tremblez-vous ainsi ?  Je ne vais pas vous tuer. Je voulais simplement examiner la lame. » (IV,2)
➤ « Fermez-les ! Fermez-les ! ou je vais les fermer pour longtemps !… » (IV,2)
➤ « Ce n’est pas de cette petite blessure qu’elle peut mourir ; un oiseau n’en serait pas mort… ce n’est donc pas vous qui l’avez tuée, mon bon seigneur » (le Médecin, V)


--

Autres notules

Index classé (partiel) de Carnets sur sol.

--

Trackbacks

Aucun rétrolien.

Pour proposer un rétrolien sur ce billet : http://operacritiques.free.fr/css/tb.php?id=3370

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment.

Ajouter un commentaire

Le code HTML dans le commentaire sera affiché comme du texte.
Vous pouvez en revanche employer la syntaxe BBcode.

.
David Le Marrec

Bienvenue !

Cet aimable bac
à sable accueille
divers badinages :
opéra, lied,
théâtres & musiques
interlopes,
questions de langue
ou de voix...
en discrètes notules,
parfois constituées
en séries.

Beaucoup de requêtes de moteur de recherche aboutissent ici à propos de questions pas encore traitées. N'hésitez pas à réclamer.



Invitations à lire :

1 => L'italianisme dans la France baroque
2 => Le livre et la Toile, l'aventure de deux hiérarchies
3 => Leçons des Morts & Leçons de Ténèbres
4 => Arabelle et Didon
5 => Woyzeck le Chourineur
6 => Nasal ou engorgé ?
7 => Voix de poitrine, de tête & mixte
8 => Les trois vertus cardinales de la mise en scène
9 => Feuilleton sériel




Recueil de notes :
Diaire sur sol


Musique, domaine public

Les astuces de CSS

Répertoire des contributions (index)


Mentions légales

Tribune libre

Contact

Liens


Chapitres

Archives

Calendrier

« juillet 2025 »
lunmarmerjeuvensamdim
123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
28293031