mercredi 18 juin 2025
« Je suis citoyen romain » — La démocratie, un gentlemen’s agreement
Je ne connais pas assez bien le droit américain ni les attributions d’un comptroller pour juger de l’illégitimité de ce qui se passe sous nos yeux, mais j’ai frémi, tant cela fait écho à un ressenti plus général – et plus familier.
Car j’ai eu l’impression d’assiser à une mise en scène transposée du supplice de Gavius, citoyen romain, crucifié par Verrès qu’il menaçait de dénoncer. (raconté dans Cicéron, De suppliciis, 62-63)
… cum interea nullus gemitus, nulla vox alia illius miseri inter dolorem crepitumque plagarum audiebatur nisi haec : « Civis Romanus sum ».
Et cependant on
n’entendait chez ce malheureux, au milieu de ses douleurs et des
claquements de fouet, pas un gémissement, pas une parole autre que :
« Je suis citoyen romain ».
(traduction maison, ne chipotez pas)
En effet les citoyens romains ne pouvaient pas être crucifiés : il s’agissait de la peine traditionnelle pour les esclaves en fuite. (Et il fallait bien d’autres charges pour condamner à mort un citoyen romain.) Verrès traite donc, dans le récit qu’en fait Cicéron, la protestation d’un citoyen comme la désobéissance d’un esclave.

Pour le contexte :
https://edition.cnn.com/2025/06/17/us/brad-lander-ice-arrest-nyc
Voir cet officiel menotté très concrètement tout en répétant à l’infini son droit théorique « vous n’avez pas licence d’arrêter des citoyens étatsuniens », c’est un comme un long déchirement intérieur, sentir en soi-même en le voyant combien il est facile de retirer des libertés à un homme, et peut-être même à un peuple.
Voilà un moment que je suis convaincu que tout l’arsenal juridique de nos démocraties ne change rien au fait qu’il s’agit avant tout d’un gentleman’s agreement : si l’une des parties veut passer à vive force, il n’existe en réalité aucune garantie. On l’a vu en France avec des procédures législatives violées (mais contre lesquelles il n’existe aucun recours), avec des libertés suspendues sans aucune possibilité concrète de protestation (coucou covid), des demandes du juge administratif (le fameux RIO caché) non suivies par les ministères, des interdictions de rassemblement abusives (mais jouant sur l’impossibilité de formuler un recours à temps), des assignations de militants sous couvert d’antiterrorisme, des arrestations préventives pour éviter des participations à des manifestations, l’extension de permissions exceptionnelles (pour lutter contre le terrorisme ou pour sécuriser les JO, typiquement la surveillance par drones) potentiellement attentatoires aux libertés, des destructions de monuments classés (connaissez-vous l’infâme Lissner ?) mettant devant le fait accompli… la liste n’est pas si brève, même en France.
Car en réalité, si comme ici la police ou toute autre force un peu nombreuse ou un peu armée vient vous chercher pour vous empêcher d’accomplir telle ou telle tâche, ce sont eux qui ont le nombre et les fusils ; quand bien même votre activité est légale, vous êtes concrètement empêché, en particulier dans les cas comme ici où elle ne peut être exercée en différé.
Les USA nous le donnent à leur manière, de façon très spectaculaire et visible ; sans parler de choses très caricaturales comme d’arrêter des opposants, il est possible d’empêcher d’exercer des droits rien qu’en retenant quelqu’un suffisamment de temps. On ne peut pas vraiment agir là-dessus, tout tient à la bonne volonté des pouvoirs publics et aux instructions données. Le droit pourra peut-être vous rendre justice plus tard, mais vos libertés n’en auront pas moins été retirées. Les étrangers qui ont été expulsés illégalement ne vont pas être réinvités ; les militants empêchés de participer à un rassemblement ne pourront pas s’y rendre après l’heure de fin ni être comptabilisés comme présents a posteriori, etc.
(Vous l’aurez compris, je pense que tout le pitch de la Servitude volontaire constitue un gigantesque gaslighting.)
((Ce qui compte dans les sociétés humaines, avant le droit positif, la volonté générale ou les luttes collectives – diverses formulations de la même essence, selon la façon idéologique dont l’habille –, c’est d’abord qui a les fusils. Ça marche très bien en Érythrée et en Corée du Nord.))
C’est un point de vue sur la démocratie que je ne lis guère, aussi je me permets de le partager ici – pas pour que vous soyez d’accord, mais pour mettre au pot de la réflexion commune : les garanties de droit ne sont rien s’il n’y a pas de la bonne volonté en haut pour les faire appliquer, ou, en de rares occurrences, (vraiment) (beaucoup) d’énervement en bas pour y contraindre le haut.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Vaste monde et gentils a suscité :
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