Anniversaire Christie
Par DavidLeMarrec, samedi 14 décembre 2024 à :: Discourir :: #3426 :: rss
Ces jours-ci, trois salles franciliennes et un label célèbrent en grande pompe le quatre-vingtième anniversaire de William Christie.
Et cela me pose un problème.
Je commence par vous montrer la façon dont cela est formulé.
1. Les salles & le label
À la Philharmonie de Paris, on lui souhaite son anniversaire.
Dans le programme de salle, Olivier Mantei, le directeur de la maison, énonce un éloge très bien calibré, centré sur le collectif, n'insistant pas particulièrement sur le chef – une démarche je salue, au sein de cette notule où je vais surtout me récrier.
À l'Opéra Royal de Versailles, même titre, mais assorti d'une notice hagiographique, vantant son merveilleux caractère : personnalité flamboyante. Certes, quand on connaît la personnalité du patron de Château de Versailles Spectacles, on n'est pas fondamentalement surpris de ce choix éditorial.
À l'Opéra-Comique, Les Feſtes d'Hébé de Rameau sont données lors d'une série qui comprend la date de son anniversaire… et là, attention, il faudra montrer son respect : dress code chic et même, sur la page de réservation, tenue de fête exigée.
La formulation de la présentation, régénérer l'amour et stimuler la jeunesse, me laisse particulièrement perplexe sur le choix des mots.
Pour finir, Harmonia Mundi propose un récital chambriste l'appelant par son diminutif et proposant, en illustration, un gros plan soulignant le regard directement tourné vers les Muses, pour ne pas dire le Paradis où ses interprétations nous plongent.
2. L'œuvre de l'homme
Les salles, le label font une gentille communication pour un vieil homme qui a beaucoup œuvré pour le répertoire baroque, qui fait déplacer un public plus nombreux que la plupart des autres chefs d'ensemble, on lui souhaite son anniversaire avec quelques mots gens, c'est vraiment ce que la musique peut faire de mieux, abolir les distances entre les hommes, permettre l'empathie par-delà les générations et les statuts, favoriser une communion générale entre musiciens de haut niveau et public bienveillant. Qu'y a-t-il à redire à cela ?
Ce que j'ai à redire, c'est que l'on sait.
Et si moi, un pauvre mélomane du rang, je sais, qu'on ne me fasse pas croire que les salles et le label ne savent pas.
Chaque musicien qui s'exprime sur Christie souligne, dans des termes diversement diplomatiques, sa grande dureté humaine. Et au delà. Ces choses-là sont publiques, depuis des années.
https://www.theartsdesk.com/classical-music/interview-william-christie
Par exemple cet article de Libération de 2003 (!) qui rapporte (vu par le journaliste, pas un bruit de couloir) que Christie embrasse ses musiciens sur la bouche avant de commencer une répétition – je veux bien qu'ils soient tous amis et consentants, mais mis en parallèle avec la violence de ses relations de travail, voilà qui ne met pas à l'aise.
https://www.liberation.fr/portrait/2003/03/27/bien-baroque_459748/
Autres types de témoignages, recueillis dans un journal vendéen (tenu par des journalistes, pas juste un fanzine) qui s'intéressait en 2021 à la résidence artistique de Christie, et où des artistes s'expriment à visage découvert.
Pour ce dernier point, Hugo Reyne a depuis donné des détails publics (notamment sur sa page Facebook), ce qui a entraîné des débats avec d'autres anciens membres du milieu baroque français, d'accord ou pas d'accord entre eux, mais qui concordent globalement sur la dureté de Christie dans les rapports humains. La plainte d'Hugo Reyne n'a pas été instruite car les faits étaient prescrits en 2020.
Ainsi Christopher Bayton, l'ancien délégué général des Arts Florissants, cité dans l'article et très en colère contre Hugo Reyne, tout en défendant absolument Christie, évoque l'atmosphère de travail. [La conversation est publique mais éprouvante à lire, les échanges sont très violents.]
Évidemment, des personnes qui ont fréquenté les Arts Flo m'ont raconté d'autres colères ou humiliations auxquelles elles ont assisté, auxquelles je crois parce que je fais confiance à ces personnes, mais que je n'ai aucun moyen de vérifier concrètement – et dont je n'ai certainement pas un souvenir assez précis pour les relayer ! Le milieu (que je ne fréquente pas assidûment mais croise quelquefois) bruisse aussi d'accusations plus graves, que je n'ai, pour le coup, aucun moyen de vérifier. Tout cela pour dire que ce ne sont pas des articles qui apparaissent comme une surprise ou comme une cabale : Christie est connu pour être désagréable – le mot « odieux » revient souvent dans les articles ou les récits oraux.
3. La conduite des programmateurs
Où veux-je en venir ?
Je sais l'importance d'un chef,
la façon dont il peut transfigurer un collectif de musiciens, la part
qu'il a, surtout dans ces ensembles constitués d'intermittents, dans le
choix du répertoire. Christie, même s'il ronronne depuis une bonne
quinzaine d'années, ressassant toujours les mêmes œuvres qu'il a
exhumées depuis des décennies, a eu une part éminente dans la
redécouverte du répertoire baroque, en particulier français. Certains
enregistrements ont vieilli, mais l'ensemble a longtemps été (c'est
moins le cas désormais) à la pointe de la musicologie, a formé des
générations de musiciens et surtout de chanteurs aguerris à la juste
déclamation – vous pouvez regarder les meilleurs chanteurs baroques,
ils ont pour la grande majorité débuté avec les Arts Flo avant de
partir (pour des raisons que l'on comprend en lisant la presse) vers
d'autres ensembles. À une époque, une spécialiste de la déclamation
XVIIe formait les chanteurs, et le résultat s'entendait. (Prenez des
vedettes comme Véronique Gens ou Stéphanie d'Oustrac.) La classe de
Rachel Yakar était même une institution où l'on formait les chanteurs
qui entraient dans le réseau des Arts Flo.
À plus petite échelle, depuis une vingtaine d'années, le Jardin des
Voix poursuit cet esprit de donner toutes les armes stylistiques aux
meilleurs talents de leur génération (de Mauillon à Yoncheva !).
Tout cela, il ne s'agit pas de le nier. Je ne réclame pas non plus l'exclusion de William Christie, aucune décision de justice n'a été prise contre lui – même si, à titre personnel, je pense qu'un chef qui ne respecte pas humainement ses collaborateurs n'a pas de raison d'être toléré, fût-il performant professionnellement. Et je ne demande certainement pas la dissolution ou l'éviction de ce formidable ensemble que sont Les Arts Florissants – dont les musiciens ont eu le courage d'endurer le comportement du patron pendant des années !
En revanche – et c'est là que ce situe mon inconfort –, les salles, qui savent tout cela, et sans doute bien plus que moi, pauvre mélomane qui ne vois que l'endroit du décor, ont une responsabilité dans leur communication.
Est-il vraiment nécessaire de promouvoir la personnalité d'un chef dont on sait très bien que les méthodes ne sont pas correctes ? C'est aussi le 45e anniversaire des Arts Florissants ; ne pouvait-on pas vendre des places de concert sans insister sur le nom d'une personne dont on sait qu'elle abuse de son pouvoir ? Étant-on obligé de le présenter comme un généreux « stimulateur de la jeunesse » ? D'afficher son portrait géant, doux et aimant sur des disques ? C'est récompenser la méchanceté (dans le meilleur des cas) et surtout lui donner davantage d'influence, empêcher ceux qui souffrent de ses agissements de parler. Parce qu'il devient une icône, un objet saint.
Ce faisant, Mesdames les salles, non seulement vous fermez les yeux sur les abus qui ont lieu, je suppose, dans vos murs (j'imagine qu'il ne se comporte pas différemment lorsqu'il est en répétition à la Philharmonie…), mais de surcroît vous contribuez à renforcer la possibilité de ces abus et l'impossibilité pour les victimes de se défendre. Alors que vous savez.
Le pire dans tout cela, parce qu'on connaît un peu la communication des salles, c'est que je devine que ce choix n'est pas une prise de position pour la présomption d'innocence étendue hors des tribunaux ou la primauté de l'Art, seule valeur d'importance en ce bas-monde – je sais cela dit que ces visions seront défendue par une partie des mélomanes. Non, cette communication, c'est le choix de la flemme. Mettre le nom d'une vedette, ça fait vendre tout de suite des billets, hop, salle pleine, on peut s'occuper des autres concerts, et ça fait du bien aux finances.
Cela m'attriste, je l'admets.
4. Et moi
Quant à moi, je n'ai pas le pouvoir de nous débarrasser des chefs toxiques. On a dû attendre la maladie pour écarter Barenboim qui, de même, était depuis longtemps connu comme un infâme tyran dont la prétention excédait de beaucoup son empathie et son talent.
Mais je n'aime pas être le témoin passif de ces choses ; en tant qu'humain, on est témoin de choses, on ne peut pas faire semblant que rien ne se passe, acheter sa place, faire un compte-rendu élogieux, et se dire que ce n'est pas de notre ressort. Ou plutôt, on peut, mais on ne devrait pas. (Ou du moins, parce que je n'entends dicter sa conduite à personne, j'estime que je ne devrais pas.)
J'ai donc pensé, depuis des années, au plus évident, le boycott. Mais boycotter seul des salles pleines, à part me priver moi de beaux concerts potentiels (les fois où ça ne ronronne pas dans le même répertoire, parce que ce n'est quand même plus tout à fait l'ensemble à la pointe du répertoire et de la musicologie, même si le niveau technique des musiciens y est vertigineux), cela ne produirait que peu d'effet. Et ne parlons pas de ne plus écouter des disques en flux ou que je possède déjà. Effet nul, sauf possiblement sur moi.
Je me suis donc rabattu sur la seule chose que je pouvais faire : parler. Donner la possibilité à chaque mélomane de savoir ce qu'il en est, et de pouvoir ensuite décider lui-même s'il veut quand même aller au concert, hurler son admiration sur les réseaux. Chacun est ensuite libre, mais comme cela, on ne se laisse pas abuser par la communication des salles et des maisons de disques. Et, potentiellement, on diminue le caractère intouchable de la figure et préparons le terrain de l'écoute pour le jour où certains diront ouvertement ça suffit.
Je ne puis faire mieux que cela, à mon échelle microscopique, mais c'est le vœu que j'ai fait. Je m'y suis tenu depuis quelques années, et la publicité éhontée de la Philharmonie, de l'Opéra Royal, de l'Opéra-Comique et d'Harmonia Mundi à l'occasion de cet anniversaire ont constitué le supplément urticant qui m'a conduit à passer à l'écrit. Foin des ragots, des bruits de couloir : rien que des choses on the record, par des artistes et compagnons de route qui s'expriment en leur nom propre, et qui convergent pour dresser un portrait qui me fait penser qu'on ne devrait pas ériger des statues à Christie (et à pas mal d'autres). Ces articles étaient noyés dans un flot hagiographique qui rend difficile de les retrouver, j'ai fait le travail pour quiconque veut lire, ainsi chacun sait et peut agir selon sa propre ligne de conduite.
D'une manière générale, de toute façon, je pense qu'il est imprudent de mettre son admiration au service de gens dont on ne connaît qu'un fragment : on peut louer une réalisation (tel disque, tel concert) sans louer aveuglément la personne qui les met en œuvre, et qui ne le mérite pas. Pis, votre admiration pourrait constituer une immunité pour maltraiter son entourage.
J'ai conscience qu'on n'a pas envie d'y penser lorsqu'on s'immerge dans la musique, et croyez bien que l'expérience m'a appris à ne surtout pas chercher (si j'avais pu ne jamais savoir pour Robert King…), mais enfin, lorsqu'on cherche en plus à nous les maquiller comme des prix de vertu, il y a un moment où la vilenie est du côté de la communication autant que des faits.
Et c'est pour cela que j'ai senti comme important de prendre de mon temps pour que le public ne soit pas abusé par une communication délibérément trompeuse de la part de ceux qui vivent de la promotion du produit Christie.
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Cette notule est dupliquée sur ce site annexe de Carnets sur sol, où vous pourrez lire un certain nombre de témoignages en commentaire.
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