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Dusapin, Macbeth Underworld – réhabilitation du décor dans l'émotion théâtrale


dusapin macbeth

C'est le moment de la création contemporaine… et Macbeth Underworld est un peu un concentré des traits dominants de notre époque, de ses espoirs et désespoirs.

Production

La grande raison d'y aller, c'est la mise en scène de Thomas Jolly, et plus particulièrement les décors hallucinants de Bruno de Lavenère – j'ai rarement vu quelque chose d'aussi impressionnant et évocateur sur scène. Je pense spontanément à la Rusalka de Carsen (les effets de miroir, de profondeur, de double monde…), aux décors surdimensionnés du Trittico de Ronconi (l'immense Vierge sulpicienne qui sert de praticable pour Suor Angelica, les tentures cramoisies gigantesques de Gianni Schicchi…), ou au contraire à la puissance extraordinaire de suggestion d'Alain Patiès, avec très peu de moyens, pour The Lighthouse.
Ces fragments de forêt magique et de palais hantés se succèdent avec une extraordinaire fluidité sur le plateau tournant, et le rétroéclairage d'Antoine Travert, les costumes particulièrement caractérisés et élégants (ce gilet de roi !) de Sylvette Dequest ne font qu'accroître le trouble et la fascination.
Très bonne direction d'acteurs par ailleurs (Katja Krüger, qui assurait le travail pour la reprise, a bien bossé !), les chanteurs ne sont jamais plantés quelque part, toujours agissants.


Composition

La musique de Pascal Dusapin est conforme à celle de ses autres opéras : des atmosphères globales, pas forcément très contrastées, mais une capacité à construire une tension dramatique sourde malgré l'apparente immobilité de la musique (jamais de ponctuations de type récitatif, on est plutôt sur l'évolution d'un grand flux, presque d'une nappe), en étageant son orchestre avec un savoir-faire particulièrement complet et impressionnant. Ça manque un peu de rebond dramatique pour moi, mais ça fonctionne très bien dans les climaxes, comme la dernière prophétie ou la fin de l'opéra, où la musique (alors qu'il ne se passe pas grand'chose) nous tient totalement en haleine, enflant, chargée de menaces.
Vocalement, c'est exactement la même chose : très bien écrit pour la voix, cohérent, pas aberrant dans la prosodie, sans qu'il y ait non plus des mélodies frappantes ou des tournures qui soient propres à exalter le glottophile qui sommeille peut-être en chacun de nous.
Et, pour de la musique atonale, la logique et la direction restent perceptibles ; plus encore, il y a quelque chose de vaguement sensuel dans cette approche du son… toujours très agréable à entendre, Dusapin.


Texte

La seule réserve viendra donc, comme souvent, du livret conçu par Dusapin avec Frédéric Boyer. L'histoire est en réalité simplement celle de Macbeth, mais discontinue (il est dans les Enfers et revit son existence misérable), aucune surprise à en attendre, avec le double effet que c'est assez ennuyeux pour le spectateur qui connaît déjà la pièce (tant qu'à faire, autant jouer un vrai Macbeth, plutôt que des bouts-de-Macbeth) et sans doute peu compréhensible pour le spectateur qui n'en connaîtrait pas les ressorts – la prophétie initiale reste trouble, l'identité de Banquo aussi ; la marche de la forêt reste inexpliquée, etc. De surcroît, les écarts de langue sont vraiment importants entre les citations littérales de Shakespeare et certains dialogues dans un vocabulaire particulièrement plat, très quotidien, façon échange entre citoyens dans une série télévisuelle – sans que ça semble totalement délibéré et maîtrisé pour opérer une rupture de ton…
La principale différence, c'est la disculpation de Lady Macbeth, d'emblée horrifiée par le crime, très amoureuse de Macbeth, et qui reste pour le soutenir dans l'épreuve tout en se décomposant intérieurement. Pourquoi pas, mais c'est peu pour soutenir l'intérêt, aucune surprise ne vient nous tenir en haleine, et le drame originel n'est proposé qu'à partir des grandes scènes… On sent bien l'amour sincère du texte-source (déjà pas le meilleur de son auteur), mais le résultat est plutôt frustrant.

Je me suis plusieurs fois fait la remarque qu'avec des décors aussi impressionnants (la façade terrifiante du château, sorte de classicisme façon néo-gothique, les immenses tentures noires qui claquent au vent tandis qu'une entité inconnue frappe à la porte), avec cette musique plus atmosphérique que récitative, on aurait eu à gagner à plutôt utiliser un livret d'épouvante, une adaptation de The Haunting de Robert Wise aurait très bien fonctionné par exemple ! 


Distribution

Vocalement, très beau plateau, on retrouve le phénoménal Jarrett Ott déjà adoré dans Breaking the Waves de Missy Mazzoli : un baryton mordant et moelleux à la fois, souple sur toute l'étendue, jamais en force… j'ai rarement entendu quelqu'un chanter aussi bien (et aussi détendu) des musiques aussi difficiles. Très bon diseur et acteur, de surcroît.

Les Weird Sisters (les « Sorcières ») étaient remarquables aussi, aigus limpides de Maria Carla Pino Cury, la douceur de Mélanie Boisvert (dans un type d'emploi médium où je ne l'avais jamais entendue jusqu'à présent), belle assise de Melissa Zgouridi

Une fois de plus, le moelleux et l'aisance des chanteurs d'Accentus (en particulier les pupitres féminins, très sollicités) étaient au-dessus de tous les éloges. --

C'est donc une expérience à faire, au moins pour l'aspect scénique de l'affaire (et la belle musique) (et les beaux chanteurs) !  Avec un autre sujet, ça aurait même sans doute pu être une œuvre importante de son temps.


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David Le Marrec

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