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Les plus beaux débuts de symphonies – I : van Gilse n°2


Débuter une œuvre en étant captivé. C'est parfois à cela que tient l'adhésion ou le dégoût : une fois interpellé, on écoute vraiment.

Très jolie idée du chef (et carnettiste) Kenneth Woods, que je reprends à mon compte (grâce à la veille de Frédérique Reibell, merci !). J'approuve au demeurant certains de ses choix – Mozart 29 et Elgar 1, quoique pas les plus grandes symphonies jamais écrites, restent, assurément, tout à fait saisissantes dès leur premier instant ! –, que je réinvestirai peut-être à mon tour.

Contrairement à lui en revanche, j'envisage plutôt de le proposer les extraits un à un, sous forme de série… Comme je n'ai pas encore décidé le temps qu'elle durera, autant commencer plutôt par celles que j'aime le plus, sans prétendre, bien sûr, établir un classement.

(J'avais songé à proposer les plus belles fins de symphonie, mais ce qui me vient spontanément est finalement très conventionnel : Mozart 41, Beethoven 2-3-5-7, Schumann 2-4, Mendelssohn 4-5, Tchaïkovski 3-5, Brahms 1-4, Mahler 1-2-3-7-8-9, van Gilse 3, Chtcherbatchov 2, Chostakovitch 5… Peu de découvertes en perspective. Par ailleurs les ressorts sont souvent les mêmes : tension, volume, progression, grandiose… les débuts sont plus variés.)



Van Gilse 2

[[]]
Premier mouvement.
Orchestre Symphonique des Pays-Bas
(contre toute logique sis à Enschede),
David Porcelijn


a) Pas à pas

Quelle est la recette de ce début merveilleux ?

→  0'00 à 0'09 : basson seul, sur un thème assez simple, ascendant, suspendu, interrogatif. Petit fond de timbales avec baguettes douces, très discret, pour un peu de tension et d'intimité.
→  0'10 à 0'18 : même thème, mais par les deux bassons et les deux clarinettes, avec du contrechant, plus d'épaisseur, et la clarté des clarinettes. On s'habitude au thème, qui a déjà changé d'aspect rien que par l'instrumentation.
→  0'19-0'28 : le hautbois apparaît, comme un rai de lumière (on retrouve cet effet dans la variation pour les vents du final de l'Héroïque, ou pour l'entrée d'Arabella), en prolongeant le thème, en deux parties comme dans les symphonies classiques (question-réponse). Mais sa fin n'est pas résolue, remonte en question, et on enchaîne.
→  0'29-0'35 : entrée de la trompette piano, qui repose la fin de la question.
→  0'35-0'49 : récapitulation du thème des 18 premières secondes, au cor, soutenu par un trémolo de cordes (l'archet bouge très vite sur une même note répétée). La trompette pendant ce temps continue de jouer et glisse sur des notes conjointes, en mouvement contraire (descendant), comme dans les tuilages des symphonies de Mahler.
→  0'49-0'57 : petite transition descendante du hautbois + clarinettes-bassons, tandis que le cor reproduit un morceau du mouvement ascendant du thème.
→  0'57-1'04 : appoggiature (petit retard harmonique, léger frottement qui fait attendre l'accord qui « sonne bien ») des cors, clarinette solo qui reste dans l'esprit du thème, entrée des cordes en soutien en accord.
→  1'04-1'36 : sur trémolos de cordes, le basson reprend la première partie du thème, puis un écho d'attente (pas vraiment la suite du thème, mais dans le même esprit) lorsqu'il est progressivement rejoint par le second basson, les deux clarinettes, l'ensemble du pupitre de bois (avec timbales) dans un halo.
→ 1'37 : début du mouvement rapide, lancé par la clarinette agile et volubile, avec des cordes en contrepoint, qui évolue dans une atmosphère sonore plus martiale, sorte de marche lyrique plus proche de R. Strauss (et Borgstrøm).



rai_hautbois_arabella_partition.png
L'entrée lumineuse du hautbois (sur une équivoque harmonique) qui précède Arabella dans l'opéra homonyme.



b) Pourquoi ?

Pourquoi ce début est-il saisissant / émouvant ?

Je vois plusieurs raisons :

Il est d'abord fondé sur un motif très simple, facilement identifiable. Une mélodie diatonique (sans altérations de la gamme traditionnelle), familière, qui entre immédiatement dans l'oreille.

∆ La structure de cette minute et demie est très simple, et tourne autour du même matériau unique, de plus très court. Elle empile progressivement tout l'orchestre à partir de solos de plus en plus étoffés, de changements de pupitres pour énoncer le thème : on est ainsi immédiatement baigné dans la matière mélodique de l'œuvre, sans avoir besoin de chercher à repérer le thème dissimulé quelque part au bout de la cinquième minute et énoncé par une voix intermédiaire.

∆ La forme très brève, en question (la mélodie remonte, sans se poser), et la façon de réutiliser la matière de départ sans toujours la reformuler de façon identique (plein de bouts parents ou altérés du motif circulent dans cette introduction), en ajoutant des contrechants, en changeant les alliages, évitent la lassitude du thème qu'on martèle.

Immédiatement saisi, facilement intéressé, lisible mais jamais identique, sophistiqué sans ostentation : pour moi l'un des plus beaux débuts de toute la littérature symphonique.



Sachez qu'il existe une notule entièrement consacrée à l'œuvre de Jan van Gilse.

Sentez-vous très libres de nommer vos propres chouchous !


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Commentaires

1. Le mercredi 31 juillet 2019 à , par antoine

David, la liste va être longue! Dommage d'avoir oublié les débuts des 7, 8 et 9 de Bruckner, sans oublier la fin de sa quatrième par Celibidache.

2. Le jeudi 1 août 2019 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Antoine,
Il m'a été difficile d'oublier quoi que ce soit, dans la mesure où je n'ai pas donné de liste ! Pour Bruckner, qui n'y était pas de prime abord, j'aurais pu mettre la 4, qui est effectivement captivante.
(J'aime beaucoup le début des 5 et 7 aussi, même de la 1, mais elles demandent davantage d'être un convaincu, je crois.)

3. Le jeudi 1 août 2019 à , par antoine

David, une petite liste entre parenthèses quand même...Je crois que le champion absolu des plus beaux débuts est celui de la 7ème de Bruckner! Sauf à ce que vous m'en fournissiez un autre si vous aimez les concours d'aviron!

4. Le jeudi 1 août 2019 à , par Arnaud B.

Bonjour David,

Très straussien tout ça.Vraiment une belle intro!
Quelques autres débuts "saisissants" :
Beethoven 5,9
Chostakovitch 4, 11
Brahms 1
Bruckner 9
Mahler 1,3,4
Martinu 1

5. Le jeudi 1 août 2019 à , par DavidLeMarrec

@ Antoine : entre parenthèses, c'est une liste de fins, je n'ai pas donné ma liste de débuts pour ménager un minimum de surprise. Pas beaucoup de choses aussi exotiques que van Gilse, les grandes symphonies célèbres le sont aussi pour de bonnes raisons, il y a là des débuts incroyables évidemment, mais cette liste des plus beaux débuts ne correspondrait pas au top des symphonies les plus jouées.

Bruckner 7 est superbe, avec cette épaisseur translucide, ce thème mystérieux… après, pour les affaires de podium, c'est évidemment question de sensibilité individuelle… Les trois premiers de la série sont vraiment les plus beaux pour moi, et Bruckner 7 n'y figure pas. Ils sont d'ailleurs tous les trois dans la même mouvance « Nord de l'Europe, début XXe, plasticité formelle », ce qui tend à montrer que c'est bel et bien de sa subjectivité qu'on parle toujours en premier. ! ^^

6. Le jeudi 1 août 2019 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Arnaud !
D'un romantisme quand même très apaisé par rapport à Strauss. Il reste beaucoup de Brahms chez Jan van Gilse, on est vraiment dans l'interstice entre les deux esthétiques du romantisme un peu formel et de la plasticité décadente straussienne. Et il tire dans cette symphonie, à mon gré, un peu du meilleur des deux mondes.

Pour la liste, c'est amusant, j'aurais pu nommer les mêmes compositeurs (mais pas en priorité)… avec d'autres symphonies. Beethoven 1-2-3-7-8, Brahms 4 (ce début de la 1 est justement le seul moment un peu pesant de la symphonie, je trouve), Bruckner 1-4-5-7, Mahler 5-6-8 (1-2-3-7, ce serait pour les fins !), et Martinů 4 ! Je suis content, tu n'as pas nommé les compositeurs qui seront mis à l'honneur dans la suite de la série, des (semi-)surprises en perspectives, bien qu'ils ne soient pas des figures aussi confidentielles que Jan van Gilse !

7. Le jeudi 1 août 2019 à , par antoine

David, je vois qu'il serait vain de vous proposer d'échanger nos discothèques! Le début de la septième de Bruckner, découvert à cette occasion, et que j'ai écouté en boucle à l'époque, m'a fait définir un inconditionnel de ce compositeur, homme étrange par ailleurs.

8. Le vendredi 2 août 2019 à , par DavidLeMarrec

Oh, mais tout Bruckner figure dans la mienne… Probablement pas en autant de versions, mais il s'agit de l'un des compositeurs que j'ai beaucoup écoutés ces dernières années, au disque et au concert, avec un plaisir croissant.

J'ai abordé et aimé Bruckner d'abord avec la 4 et son scherzo évocateur, puis par des mouvements isolés (le début de l'adagio de la 3 !), mais je crois que j'ai été définitivement converti lorsque je me suis mis à jouer (souvent !) l'adagio de la 7 au piano. Plus tard, j'ai eu la révélation sur la 5 – lorsqu'on se met à aimer passionnément les ruptures & fugues de la 5, c'est qu'on est sans doute mûr pour la brucknérité.

Enfin, je parle des symphonies, bien sûr, car j'ai toujours aimé le Quatuor, le Quintette, les Motets, la Messe grégorienne…

9. Le lundi 12 août 2019 à , par Diablotin :: site

Cet extrait est très alléchant : c'est réellement très beau, en effet ! La suite est un peu plus "conventionnelle", mais la mise en valeur des bois est tout-à-fait réussie dans tout le mouvement. J'avais déjà lu, par ailleurs, la notule consacrée à Van Gilse, mais j'avais d'autres priorités d'achat à l'époque et cela est ensuite tombé dans les limbes de ma mémoire...
Je ne citerai pas d'autres "beaux débuts" de symphonies, il y en a tant que j'aurais peur d'en oublier...

10. Le mardi 13 août 2019 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Diablotin !

Le développement est tout de même assez personnel, avec cette extension des motifs de départ. Évidemment, en termes de dates, on est longtemps après Wagner et les premières symphonies de Sibelius, mais ça reste assez singulier (toute la musique néerlandaise est décalée dans le temps de toute façon, comme les Scandinaves, par rapport à la Germanie et la France).

Content que ça te plaise. (Et puis cet orchestre est magnifique, un de mes chouchous en Europe. Porcelijn le grand spécialiste de ce répertoire. CPO parmi les toutes meilleures prises de son d'orchestre actuelles.…) Pour aborder Jan van Gilse, c'est vraiment la bonne porte d'entrée.

Il ne faut pas hésiter à citer quelques beaux débuts… ! Je garde les miens pour conserver un semblant de surprise (mais on va bientôt en arriver aux grands classiques, après mes quelques chouchous, car ce ne sont pas des classiques pour rien…).

11. Le mardi 13 août 2019 à , par Diablotin :: site

Alors, quelques exemple, outre ceux déjà cités ci-dessus (Beethoven, Brahms -que je n'apprécie pas outre mesure, cela dit-, Bruckner, Mahler et, donc, Sibelius qui fait l'objet d'une notule à part), j'aime bien, comme entrée en matière, pour ce qui me concerne et de mémoire :
Atterberg - 2; 3
Beethoven - 4
Elgar - 1
Franck - Symphonie en ré
Hindemith - Sinfonia Serena
Mendelssohn - 3
Nielsen - 5
Rott - Symphonie en Mi
Weill - 2
Tchaïkovsky - 4; 5; 6

12. Le mardi 13 août 2019 à , par DavidLeMarrec

Ah oui, c'est vrai, Rott ! Ce solo de cornet incroyable.

Pas mal de points communs, mais pas forcément les mêmes chiffres pour Beethoven, Mendelssohn, Nielsen, Atterberg… Je ne dévoile pas lesquels, certains arrivent très bientôt. Tout à fait d'accord pour Elgar, pas forcément un grand symphoniste en soi, mais ce début plein de majesté est immédiatement frappant.

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David Le Marrec

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