Carnets sur sol

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Eugène Bozza : Prix de Rome & compositeur pour vents


A. L'aventure au bout de la rue

Grâce aux concerts de format pochette-surprise du CNSM (où les lauréats d'une bourse, ou les étudiants d'une discipline aussi vaste de la musique de chambre viennent transversalement proposer leurs travaux), j'ai découvert, tout à fait par hasard, l'existence d'un compositeur qui aurait pourtant dû figurer depuis longtemps dans mes fréquentations.

Car Eugène Bozza (né français, à Nice), dont la destinée couvre l'ensemble du XXe siècle (1905-1991) est tout sauf un pékin moyen : violon solo de Pasdeloup à 20 ans, chef d'orchestre des Ballets Russes de Mont-Carlo à 26, Prix de Rome à 29, directeur du Conservatoire de Valenciennes de 1950 à 1975, et compositeur (passé par la classe d'Henri Büsser au conservatoire de Paris)…



B. Un peu de bon son

[[]]

La plus belle de ses pièces pour vents que j'aie écoutées est probablement son Image pour flûte solo, qui s'avère finalement pas si rare qu'on pourrait le croire chez les flûtistes.

C'est une sorte d'étude post-debussyste, où les progressions en escalier ont leurs jolies sorties de route. Très séduisant et évocateur.

Et cela met grandement en valeur le flûtiste, chaque version entendue est impressionnante. [Ici, interprétée par Luna Vigni.]



C. Bozza en gloire

Pendant ses 4 ans et demi à Rome, il vit au milieu des figures les plus éminentes de son temps : Gustave Charpentier, Richard Strauss, Rabaud, Ibert, Honegger, Milhaud, Valéry, Claudel, Paul Landowski, Lifar, les rois d'Italie et d'Espagne, Poincaré, Laval…

Il laisse, au sein d'un catalogue très varié, plusieurs œuvres d'envergure, dont 6 symphonies (5 numérotées)… et 3 opéras :
¶ Léonidas en 1947 ;
¶ Beppo ou le mort dont personne ne voulait en 1963 (un opéra bouffe) ;
¶ La Duchesse de Langeais d'après le court roman de Balzac (drame lyrique de 1967).
Certes, ils ne sont pas créés sur une scène parisienne majeure (le premier à Paris, je ne sais où ; les deux autres à Lille), mais le legs existe, de la part de quelqu'un qui eu de façon évidente sa place au sommet de la hiérarchie musicale.



D. Un compositeur pour les musiciens

Il est vrai que la seconde partie de sa vie est un peu moins glorieuse, contribuant au rayonnement du Conservatoire de Valenciennes qu'il dirige, dans une région un peu délaissée, et n'atteignant pas, comme compositeur (peut-être à cause de son langage tout à fait traditionnel), les grandes commandes et les grandes salles…

Il existe cependant beaucoup de disques qui lui consacrent une piste de cinq minutes, et cela explique que je sois passé à côté : en effet, s'il reste à la vérité régulièrement enregistré et joué, c'est pour ses nombreuses compositions courtes (4-8 minutes) pour vent solo (flûte, hautbois, clarinette, basson, cor, trompette) ou avec piano, aux titres pittoresques (En forêt, En Irlande, Agrestide…).

Eugène Bozza est donc passé à la postérité comme ce qu'on peut appeler un « compositeur pour instrumentiste » : bien connu de ceux qui pratiquent tel instrument, mais pas du tout des mélomanes. Car, même en s'intéressant de près au répertoire, lorsqu'il n'existe pas de monographie et que des pièces courtes éparses sur des disques déjà assez spécialisés de basson ou trompette sans accompagnement, au milieu de pièces qui ne sont pas majoritairement des chefs-d'œuvre… il faut vraiment écouter le bon disque avec la bonne attention pour ne pas le laisser passer – a fortiori considérant que son langage n'est pas du tout spectaculaire.

Il a par exemple écrit beaucoup de ces concertinos prisés dans les concours (alto, basson, saxophone, trombone…), comme les concertos de Tomasi ou Damase, incontournables… pour ceux qui en jouent, mais jamais ouïs dans les concerts. Il faut dire que ces pièces ne constituent que rarement des bijoux très originaux : ce sont véritablement des pièces techniques, destinées à mettre en avant la maîtrise des instrumentistes. Certaines sont tout à fait jolies, voire belles, mais considérant que la logique de sélection des pièces de concert repose largement sur l'importance et l'originalité dans l'histoire de la musique (parti pris tout à fait débattable, au demeurant), elles n'ont aucune perspective raisonnable de programmation.



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E. Pas si mal pour un Prix de Rome

Bozza n'a pourtant pas écrit que cela… mais ces pièces pour des instruments au répertoire moins étendu ont sans doute fait la différence entre sa petite postérité et l'oubli total. Car ses contemporains lauréats du Prix de Rome dans la période tardive du concours, que nous en reste-t-il  des Jeanne Leleu, Francis Bousquet, Robert Dussaut, René Guillou, Edmond Gaujac, Raymond Loucheur, Esla Barraine, Jacque-Dupont, Yvonne Desportes, Émile Marcelin, Robert Planet, René Challan, Marcel Stern, Pierre Lantier, Pierre Maillard-Verger, Pierre Sancan, Raymond Gallois-Montbrun, Claude Pascal, Marcel Bitsch…. ?
Certains, comme Louis Fourestier, Tony Aubin, Jean Vuillermoz, Henriette Puig-Roget, Jean Hubeau, Henri Challan, Gaston Litaize sont parvenus jusqu'à nous par leur legs d'instrumentiste, de pédagogue… Mais de cette période, il n'y a guère qu'Henri Dutilleux et Jean-Michel Damase (ou, un peu plus tard, Georges Delerue, Pierre Villette, Roger Boutry, Pierre-Max Dubois – autre compositeur-pour-instrumentistes) qui aient un tant soit peu survécu, ne serait-ce qu'en nom, jusqu'à nous. Il faut dire que la représentation de l'Histoire de la Musique telle qu'elle est privilégie les ruptures, et ce que récompensait le Prix de Rome, même dans les années 20 à 40, était au contraire la maîtrise élevée de la tradition.

Pour mettre un comble aux obstacles, sa longue vie laisse encore ses partitions sous droits : il ne peut donc même pas se répandre chez les curieux aussi facilement que les petits compositeurs du XIXe ou du début du XXe.

Ainsi va le legs de Bozza, comme de tant d'autres : malgré les merveilles qu'il peut potentiellement receler, il est structurellement embarrassé par l'absence de place qui peut exister pour lui dans les concerts ou même au disque… Il faudrait réellement le coup de cœur d'un musicien un minimum visible, une action soutenue des héritiers, la subvention d'une collectivité locale qui en ferait un étendard, etc.


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David Le Marrec


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