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[glottologie] – Concours Reine Élisabeth 2018 : chant


Voilà un moment que je n'avais pas proposé une séance de glottophilie pure, comme un commentaire de concours.

Comme je viens de le faire sur Classik, voici quelques impressions (jetées avec désinvolture, il faut donc filtrer l'emporte-pièce) sur les récitals de finals (et quelques-uns de demi-finale) au Concours Reine Élisabeth 2018, un des concours de chant au monde où le niveau est le plus élevé ; en tout cas un de ceux où il y a très peu de déchet quand on arrive aux demi-finales, et toujours quelques belles personnalités.

Les vidéos des finales et des demi-finales sont disponibles sur le site du concours, par cette page notamment.

Les récompensés se répartissent comme suit.
Premier Prix : Samuel Hasselhorn
Deuxième Prix : Eva Zaïcik
Troisième Prix : Ao Li
Quatrième Prix : Rocío Pérez
Cinquième Prix : Héloïse Mas
Sixième Prix : Marianne Croux

À présent, mon avis. J'ai déjà mentionné plusieurs de ces chanteurs sur Carnets sur sol, lors de concerts de ces cinq dernières années :
● Samuel Hasselhorn 1 & 2 (concerts en 2013, lors de son séjour parisien).
● Eva Zaïcik (apparemment Zaičik ?) dès 2013 également : 1, 2 (putti d'incarnat 2015-2016, déjà!), 3 ; un portrait était même prévu (mais désormais qu'elle est quasi-célèbre, ce n'est plus utile).
● Marianne Croux (dès 2014) 1 & 2 (elle s'est vraiment améliorée depuis, sa finale en atteste).
Fabien Hyon (notamment en Louis XIV).
● Aussi Dania El Zein (dont je n'ai pas dû dire trop de bien), mais dans des rôles secondaires pas nécessairement significatifs.

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Par avance, je prie les interprètes, s'ils lisent cette page, de ne pas m'en vouloir pour les formulations non filtrées (pas initialement prévues pour CSS, simplement une conversation au débotté sur un forum, mais comme j'ai tout commenté, autant en laisser une archive ici…) ; je tâche de toujours motiver et remettre en perspective mes appréciations, mais ce peut blesser, surtout lorsqu'on débute dans la carrière et touche ses premiers lauriers en même temps que ses premières critiques injustes.

Il ne faut donc pas prendre au tragique ces appréciations : je ne suis pas leur professeur de chant, je n'étais pas dans la salle (ce qui peut vraiment changer radicalement la perception, pour certaines voix), et il ne faut voir nulle recherche de malice ou d'épate à bon compte dans les formulations. C'est à mettre en regard de ma propre conception de l'intérêt du chant lyrique, de mon tropisme pour les voix claires et antérieures, etc. Même si je suis convaincu que pour des raisons fondamentales (nature communicative de l'opéra, ou simple efficacité acoustique), j'ai raison, et que certaines esthétiques sont un dévoiement frustrant de l'esprit ou du style… ce n'est que mon avis, toute subjectivité bue. Et il ne remet pas en cause le travail des artistes ; tout au plus pose-t-il des questions plus larges sur ce qu'on attend de l'opéra – avec moi, Germaine Lubin ou Joan Sutherland n'auraient pas passé les demi-finales (et probablement pas la présélection pour la première !).

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Avant l'écoute :

Je retrouve un certain nombre de chanteurs déjà entendus plusieurs fois dans cette sélection : Sunghoon Choi, Shahar Lavi et Héloïse Mas en retransmission (effectivement dans un genre un peu épais pour moi, mais c'est tout sauf déplaisant), et en vrai Samuel Hasselhorn, Eva Zaïcik, Marianne Croux, Dania El Zein, Axelle Fanyo, Fabien Hyon (dont je suis complètement fan, un ténor qui ne semble jamais aigu, toujours bien disant).

Eva Zaïcik, oui, bouleversante, partout ; à la fois une diction extraordinairement précise et une voix d'une rondeur et d'une volupté exceptionnelles, avec du volume… si elle ne se précipite pas tout de suite pour chanter Erda (ce qui n'a pas l'air son genre), elle a beaucoup à donner dans le baroque (elle est au Jardin des Voix, sort du CNSM, a participé aux petits chœurs du Concert Spirituel depuis au moins 5 ans…), dans le lied (où elle est formidable aussi), et sans doute plus tard dans des répertoires plus larges (entendue dans Paulina de la Dame de Pique, tétanisante).
Une des chanteuses en activité les plus intéressantes, à mon sens.

Samuel Hasselhorn (qui a déjà brillé dans des concours de lied) a des limites techniques : il ne sonne bien qu'en allemand et que dans le lied – manifestement un ténor qui n'a pas tout à fait trouvé sa voix. Mais dans le lied, il irradie avec un naturel et une diction fabuleux… s'il peut en vivre, on s'estimera comblés.

Axelle Fanyo (issue du CNSM il y a déjà quelques années) a un gros potentiel avec une voix large, qui sonne moins bien en retransmission (il peut manquer des harmoniques et paraître faux, même lorsque ce n'est pas le cas), et qui a encore des efforts à faire côté articulation du texte et fermeté de la ligne. Mais elle peut beaucoup si elle discipline sa vaste voix.

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Pendant & après l'écoute des épreuves :

L'accompagnement d'Alain Altinoglu transfigure l'Orchestre de la Monnaie (qui est toujours très bon, mais en feu ces soirs-là, ce qui est rare dans ce type de circonstance). Les accompagnateurs piano, dont je n'ai pas noté les noms et qui ne m'étaient pas familiers (contrairement à Daniel Blumenthal lors de précédentes éditions) étaient extrêmement impressionnants, non seulement fiables mais de très, très bons musiciens (pourquoi diable ne confie-t-on pas les récitals de piano aux chefs de chant, ils sont tellement meilleurs que les solistes ?).

Ci-après, mes commentaires, dans l'ordre de passage de la finale que je vous invite à suivre simultanément :

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http://cmireb.be/Concours2/documents/mini_Demifinale2018AoLi38934.jpg

Ao Li (n°3), basse ; la finale.

◊ Certes, les langues sont meilleures qu'il y a dix ans chez les compétiteurs sino-coréens, mais je suis toujours gêné (particulièrement chez les Chinois) par le placement très rugueux… ils utilisent la technique italienne d'une façon un peu dévoyée, qui cherche le son, mais qui reste en gorge, jamais de brillant, peu de timbre… D'autres aires le résolvent bien en utilisant leur propre école (les Russes !), mais pour beaucoup de Chinois (c'est de moins en moins vrai pour les Coréens, qui commencent à avoir une véritable tradition de chant lyrique européen), ça reste problématique : convaincant éventuellement, mais très rarement séduisant. Ça viendra bien sûr : on peut désormais entendre à Pékin le Ring dans un très bel allemand (et avec un Loge fantastique…).

◊ En italien, les [o] ouverts se ferment trop dans l'aigu, les [a] sont exagérément ouverts grands les graves pour faire expressif. Et son Bartolo se perd dans le sillabando, vraiment en retard (il faut le prendre plus lentement, alors !).

◊ Et son Aleko, très bien chanté, n'est pas émis de façon russe, ni très narratif, alors que c'est un moment qui dégouline de drame comme peu d'autres… J'ai l'impression de passer un peu au travers (mais c'est personnel : je supporte mal d'entendre chanter du russe mal placé, de l'italien blanchi ou du français en arrière).

◊ Je n'ai pas senti non plus la bête de scène : une face par personnage… Bien sûr, ce sont des choses qui se travaillent sur scène, d'autant qu'il a choisi un programme très dramatique et intense.

◊ Justement, le point fort, c'est le choix du programme : Ralph (Bizet), Bartolo (Rossini), Aleko, de grandes scènes très expressives qui échappent au stéréotype de l'air de concert. Et je suppose, vu son succès que la voix doit être bien sonore, ce qui est rare chez les basses chantantes.

Évidemment, outre l'affaire du goût (ils savent tous chanter, c'est ensuite la question de ce qu'on veut entendre, de leurs limites et de leur potentiel)… le fait de les entendre en vrai est capital, et peut expliquer pourquoi Untel exceptionnel n'a pas été choisi et un autre plus terne (qui sonnait de façon très présente sur place) a été distingué.

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http://cmireb.be/Concours2/documents/mini_Demifinale2018GermanEnriqueAlcantara38936.jpg

Germán Enrique Alcántara (non classé), baryton ; la finale.

◊ Vraiment une voix de baryton très bien faite, avec de l'assise et de la clarté. Aussi l'un des très rares à pouvoir chanter l'air du Comte des Noces en concert sans se prendre les pieds dans la strette finale, agilité ET fa dièse assurés. Peut-être pas une voix au timbre très original, mais assez parfait.

◊ Clairement moins à l'aise en allemand et dans les barytons un peu plus graves, son Pierrot est un peu tassé, mais sans faiblesse sérieuse, vraiment une voix à la fois ronde et assez franche.

◊ C'est encore plus gênant en français, avec son sa « chanson romanesque » des Don Quichotte à Dulcinée, dans un français tout en arrière et vraiment tassé. À l'inverse, fantastique finition de son Riccardo des Puritains, vraiment une des plus belles versions que j'aie pu entendre (on se situe à un niveau Zancanaro de belcanto, là), avec un legato parfait, du moelleux, mais aussi un vrai mordant. Et dans le Figaro de Rossini, les aigus sont impressionnants (et lui fait du vrai sillabando impeccable.

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Sooyeon Lee (non classée), soprano ; la finale.

◊ Superbe rondeur (quoique parfois un peu en arrière et un vibrato un peu blanc qui s'ajoute), vraiment facile, elle place avec une moelleux incroyable. Mais comme le programme n'a aucun intérêt (les airs de concert de Mozart, franchement, ça mérite à peine la poubelle pour les accumuler), parce que la pauvre, elle est colorature, on est obligé d'écouter uniquement des volutes et galipettes. Elle aurait pu proposer autre chose, mais quand on est colorature, c'est là-dessus qu'on est jugée pour pouvoir tenir les emplois. (Quel ennui, tellement loin de ce que je trouve passionnant dans le chant.)

◊ Mais elle, oui, elle chante merveilleusement (dans une langue indéfinie, mais vu le répertoire, est-ce que ça a une importance). Évidemment, si on aime les récitatifs, le drame, les voix antérieures ou le relief de la langue, il faut changer de chaîne. hehe J'irai voir si elle a fait un peu de mélodie en demi-finale, ce serait intéressant.

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Eva Zaïcik (n°2), mezzo-soprano ; finale et demi-finale.

◊ On en a déjà parlé ; mais tout de même, 5 airs en 5 langues (les cinq majeures en matière d'opéra), balayant tout le spectre des styles (opéra XVIIe, oratorio XVIIIe, Rossini, opéra français XIXe, mélodie symphonique russe… !) jusqu'à la fin du XIXe (considérant qu'elle chante très bien Concepción, il y avait de quoi faire après aussi), et toujours avec un style tellement juste, sans outrance, ce médium toujours rond, jamais forcé ni tubé, cette diction parfaite (l'italien est très beau, ce n'est pas si souvent ; le russe capiteux). Et en salle, la voix passe très très bien malgré le moelleux (ou l'absence de vibrato dans le baroque).

◊ Je lui aurais clairement donné le prix, pour moi une des grandes chanteuses du moment ; et tout le monde semble s'en apercevoir, elle est dans le chœur du Concert Spirituel depuis assez longtemps (2013 au moins !), a fait le CNSM, a été sélectionnée pour le Jardin des Voix 2017, été finaliste à Voix Nouvelles, invitée dans de plus en plus de grandes productions (Lybie avec Dumestre dans Phaëton à Versailles et à Caen, le plus beau rôle féminin de l'opéra)… Excellente dans le lied également, même dans les lieder en quatuor comme les Liebeslieder de Brahms ou les Liederspiele de Schumann, où sa partie dispose toujours d'un grand relief.

◊ Malgré son aisance scénique, très émotive : elle raconte qu'elle a manqué de s'évanouir quatre fois (!) pendant la demi-finale.

Amusant (et un peu attristant) de constater la rage qui s'est abattue sur elle dans les antres glottophiles des forums maudits (que je me suis risqué, contre mon habitude, à consulter) – si j'ai bien suivi des raisonnements parfois elliptiques ou tortueux, elle ne beugle pas, c'est suspect – est-ce encore seulement de l'opéra ?

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Danylo Matviienko (non classé), baryton ; finale.

◊ Baryton assez clair. Son placement (ukrainien de l'Est) fait qu'il s'étrangle un peu en montant dans les Fahrenden de Mahler ; en revanche dans Aleko, là la voix reprend sa place naturelle, et la saveur du verbe, la tension de la ligne sont tout autres. Comme souvent, les Russes, quasiment les seuls à avoir conservé la typicité de leur école nationale (voilà un beau sujet de notule technique, les écoles nationales !), font merveille dans leur répertoire propre, et ne se privent pas de l'exploiter.

◊ Il est actuellement dans l'Académie de l'Opéra de Paris. À ce niveau de toute façon, on a rarement des cas comme Hélène Carpentier, qui ne soient pas déjà très insérés professionnellement, une propulsion pour changer de niveau de recrutement, pas pour démarrer une carrière. Michèle Losier l'avait fait (avec succès), alors qu'elle tenait les premiers rôles à Montréal, pour lancer sa carrière européenne. (Et depuis, elle a chanté les premiers rôles à Favart, au TCE, à Garnier…)

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Héloïse Mas (n°5), mezzo-soprano ; finale.

◊ Ouille, ça ne s'est vraiment pas arrangé depuis ma dernière écoute ! Totalement tubé (tellement que les attaques sont souvent un peu basses dans sa Brangäne), absolument inintelligible. Une seule voyelle, du gros vibrato, vraiment tout ce que je n'aime pas. Dans l'aigu, on sent que ça s'éclaire, mais pour moi, tout à fait ce que je n'ai pas envie d'entendre (les appels de Brangäne avec aussi peu de mots, ce n'est plus de la couverture, c'est la Princesse au Petit Pois !).

◊ L'italien non plus ne ressemble à rien – on entend bien l'accent français, mais on ne reconnaît aucun mot tellement tout est archi-couvert et patatechaudé !

◊ C'est peut-être parce que je ne l'avais entendue qu'en français : sa Carmen est bien mieux, et Sapho franchement très bien, placement plus franc du français oblige. Épais (et on ne croirait jamais une française !), mais ça fonctionne. Disons qu'elle chante tout comme on a coutume de chanter Dalila.
Mais consolation : ce sont clairement les meilleures stances de Sapho que j'aie entendues… (il faut dire que le choix, entre Catherine Ciesinski et Anita Rachvelishvili, n'est pas trop dans l'esprit du concours de poésie) Conduite remarquable de la ligne, vraiment comme un archet, et le texte, quoique toujours aussi épaissi, est bien intelligible dans ce bas-médium. Elle m'a cueilli.

Je suis sans doute mauvais juge, puisque c'est, idéologiquement, ce que j'estime être un mauvais choix à l'opéra (où l'intelligibilité doit primer sur la ligne). Beaucoup pensent autrement. (D'ailleurs le Prince Laurent s'est même levé d'enthousiasme après Sapho.)

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Rocío Pérez (n°4), soprano ; demi-finale & finale.

◊ J'aime beaucoup : la voix (là aussi, un certain rapport avec sa langue maternelle) est très franche, même un rien rugueuse, très agréable dans ces parties où l'on entend beaucoup de choses vaporeuses et vaguement informes. La véhémence de la déclamation dans la Reine de la Nuit, la netteté du trait dans Bellini, ça me plaît beaucoup. Les quelques aigus trop bas dans les piqués de la Reine de la Nuit lui ont peut-être coûté un peu (moi je m'en moque totalement, mais vu la quantité de sopranos coloratures, de loin la voix la plus présente dans l'Univers, et la nature de leur répertoire, la perfection pyrotechnique n'est pas un supplément pour qui veut réussir).

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Alex DeSocio (non classé), baryton ; la finale.

◊ Difficile d'en juger en retransmission. La voix a un grain que je trouve désagréable, mais difficile d'entendre s'il s'agit d'un forçage (dans le bas de la voix, ou le [i ] dans l'aigu) ou au contraire d'une résonance facile sans avoir à optimiser les résonateurs… les voix graves (enfin, le la3 est d'une liberté étonnante !) sont compliquées à percevoir en retransmission. Beaucoup moins de surprises chez les femmes et les ténors, en la matière.

◊ L'air de Yeletski ne sonne pas toujours très bien, assez blanchi dans les nuances douces, assez antérieur pour du russe ; et à d'autres moments au contraires, même si j'ai plutôt l'impression qu'il chante italien, il trouve vraiment une forme de justesse particulière (aidé aussi par le tapis épatant offert par Altinoglu).

◊ Il paraît un peu court et prudent dans l'air d'Enrico (Lucia), encore des choses à peaufiner avant de se lancer dans les rôles les plus exposés. Ce n'est pas grand'chose, ça doit bien sortir en répétition, mais avec l'émotion du concours ou du concert, la fatigue des voyages et des dates proches, les aventures de la climatisation, il y a des gestes qu'il faut optimiser.

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Yuriy Hadetzskyy (non classé), baryton ; la finale.

◊ Dans le Comte Almaviva, on sent bien le tropisme arrière, mais il s'en tire très bien, à coups d'allègement. De même dans le Figaro rossinien, avec un bel impact (mais l'italien devient plus étrange aussi). Le français est très en arrière et grimaçant en revanche (chanson romanesque et chanson à boire des Don Quichotte à Dulcinée).

◊ Dommage de n'avoir rien chanté en russe, je suis sûr qu'il doit être très impressionnant. Il paraît que sa demi-finale était plus belle, je vais aller vérifier cela.

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Charlotte Wajnberg (non classée), soprano ; la finale.

◊ Pourquoi commencer par un air en anglais quand la langue (que tout le monde a dans l'oreille) est aussi peu familière ? Par ailleurs, dans Mahler, la voix m'a paru étrangement éteinte, le souffle court… je crois qu'elle était authentiquement morte de trouille.

◊ Au demeurant, sur la couleur de la voix, pas fanatique de ces appuis pharyngés qui tendent à uniformiser les couleurs, à jeter un voile sur le timbre. (Et l'italien n'est vraiment pas bon non plus.)

◊ Oh mon Dieu ! Je me demandais quelle cantate anglaise elle chantait avec un accent si affreux… c'était Les Mamelles de Tirésias ! affraid
Petit effort de diction à faire, donc. (Mais sinon, choix d'airs de concert sympas : Giulietta de Bellini où l'orchestre peut briller, Rheinlegendchen, les Mamelles…)

Il paraît qu'elle était souffrante lors de la finale, ce qui tempère et explique une partie de ces impressions, notamment le faible rayonnement de la voix pour une chanteuse arrivée aussi loin dans une telle compétition.

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Samuel Hasselhorn (n°1), baryton ; demi-finale & finale.

◊ Grosse surprise que sa distinction en première place : c'est un chanteur vraiment fabuleux dans le lied (l'expression, la lumière singulière), mais dès qu'on quitte le répertoire piano et l'allemand (même pour des songs !), ils n'est plus très à l'aise, et on sent bien, dans la vidéo de la finale, combien il est concurrencé par l'orchestre et limité dans ses dynamiques et d'une manière plus générale ses options techniques.

◊ Remporter ce concours est une bénédiction pour lui : maintenant qu'il a (après avoir sillonné tous les concours de lied d'Allemagne !) une notoriété internationale, il peut espérer faire carrière comme liedersänger et chanteur d'oratorio exclusivement, façon Goerne ou Gerhaher. Très peu ont la notoriété suffisante pour cela. Sans quoi, je doute qu'il puisse réellement éclore comme soliste sur les grandes scènes (la voix est peu efficace en matière de projection, et on perçoit très bien que son Posa n'est pas ample).

 En tout état de cause, la prise de risque de récompenser un (tel) spécialiste dans un concours généraliste fait grandement plaisir ! 

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Marianne Croux (n°6), soprano ; la finale

◊ De très gros progrès dans les aigus, qui sonnent à la fois tendus (dramatiquement) et glorieux, avec une belle largeur, vraiment là où elle s'épanouit.

◊ Sinon, je n'aime toujours pas sa technique et sa matière sonore : la voix sonne à la fois mûre (une voix de soprano plutôt typée milieu-de-quarantaine) et encore verte (pas complètement timbrée dans les médiums). Je m'en moquerais assez si le texte n'était pas tout à fait inintelligible, la couleur identique dans toutes les langues (j'avais découvert La Carmélite de Hahn avec elle, pas évident de suivre !).

◊ Au demeurant, je lui trouve (ce qui n'avait pas été évident dans mes précédentes expériences) une réelle générosité, une intensité, quelque chose se passe indéniablement lorsqu'elle chante : elle aura peut-être des choses à faire dans des rôles un peu dramatiques. (Disons que je la vois plus intéressante en Chrysothemis qu'en Comtesse des Noces.)

◊ Au fait, pourquoi cet air du Rake's Progress (que je trouve assez peu passionnant, comme à peu près tout le monde) ?  Pas vraiment le moyen de briller ni de séduire l'auditoire avec de jolies mélodies, ça m'a paru un choix étonnant (mais original, et en tant que tel, forcément plus rafraîchissant qu'une millième Juliette).

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Fabien Hyon (demi-finaliste), ténor ; demi-finale

◊ Excellent dans le baroque comme dans les rôles romantiques, un ténor qui ne paraît jamais aigu, toujours parfaitement intelligible, et comme toujours détendu, toujours parlant, toujours naturel.

◊ Son choix de pièces était étrange et l'a peut-être desservi : deux lieder de Wolf et deux mélodies de Roussel, peut-être un peu abstrait, tout cela accumulé, pour des cerveaux de profs de chant et de public d'opéra ; en tout cas, à découvrir comme cela, pour un concours, ça fait beaucoup. Le seul air dramatique était tiré de l'oratorio très contemplatif du jeune Debussy (cantate du Prix de Rome) : L'Enfant prodigue. En cela, il donnait peut-être l'impression (fausse, moi je le sais, mais le jury ?) qu'il était limité dans ses choix techniques.
Car il est moins facile de convaincre instantanément avec du lied si on n'a pas une personnalité sonore très forte comme Hasselhorn — dont la victoire constitue déjà pour moi une réelle surprise, dans un concours généraliste qui favorise structurellement plutôt les voix d'opéra, même si la mélodie y occupe toujours une très belle part contrairement à la plupart des autres.

◊ Mais son élimination est sans doute surtout due à son émotion perceptible : dans son premier Wolf, les deux aigus sont mal émis (voilés, un peu forcés), alors qu'il les a complètement… Le jury jugeant ce qu'il entend, il est vrai que le résultat n'était pas techniquement irréprochable.

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Mon palmarès ?  Ça n'a pas vraiment de sens, surtout ne les ayant pas entendus dans la salle, mais à vue de nez, quelque chose comme Zaïcik / Alcántara / Hasselhorn / Hyon / Pérez.

La belle nouvelle est que tous, même ceux dont je me suis un peu plaint, chantent vraiment très bien et peuvent faire à bon droit de bien belles carrières — ce qui est plutôt rare dans les concours, où l'on voit souvent arriver assez loin des instruments pas totalement aguerris, des techniques intrinsèquement fragiles, ou tout simplement des personnalités par mûres ou pas passionnantes. Le Concours Reine Élisabeth reste décidément une belle valeur sûre pour faire de bonnes rencontres.

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Prochaines notules :  opéras rares en espagnol et en langues baltes cette année dans le monde, Eugène Bozza, Penthée de Philippe d'Orléans, La Belle meunière pour orchestre seul… Tout est prêt, ne reste qu'à les écrire…


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Commentaires

1. Le samedi 19 mai 2018 à , par RW

Bonsoir,

Après avoir lu votre prose, j'avais initialement décidé de vous laisser parler et passer outre, tant vos appréciations manquent de corps et de fondement. Notez que vous avez précisé, et c'est à votre crédit, que vous n'étiez pas dans la salle du Concours RE 2018 et que cela pouvait avoir son importance... Comment dire : c'est même la chose la plus importante qui soit, lorsque l'on prétend juger une prestation lyrique !...

Alors vous avez "bêlé" et vous êtes "pâmé" comme tous les moutons de Panurge sur la "prestation fabuleuse" d'Eva qui, soit dit en passant, n'est pas une mezzo, mais une soprane et baroque qui plus est. Donc personne ne contestera que c'est propre, mais si vous aviez été dans la salle, vous auriez, comme nous tous, noté "l'absence de vie" de sa prestation, et la réaction du public était là pour le confirmer tant après ses tours de chant que lors de la proclamation des résultats... Mais bon, on ne prête qu'aux riches !

En revanche, vous avez un peu éreinté sa rivale Héloïse MAS, également Mezzo, mais cette fois c'est vrai, même si parfois elle peut faire penser à une Alto Colorature (Horne, Lemieux, etc) dans certaines de ses intonations. Que vous n'ayez pas bien compris ce qu'elle disait, nous en sommes tous navrés pour vous, sincèrement... Donc, soit vous avez un problème grave d'audition et je vous invite à aller faire un test toutes affaires cessantes, soit vous avez une préférence pour les sopranes bellantes auquel cas il est inutile de lire le reste de cette intervention...

Car, et ce quoi que vous en pensiez et en disiez, une voix avec une telle puissance, couvrant l'orchestre même lors de forte, remplissant la salle jusque dans les moindres recoins, avec des lignes mélodiques parfaitement maitrisées tout au service de l'émotion, sans faute majeure avec une qualité d'interprétation tout à fait remarquable, qui a tiré les larmes de nombre d'entre nous, lors de ses DEUX prestations, qui a fait se lever le Prince lui-même lors de son Gounod final, alors qu'il ne l'a fait pour aucun autre candidat, y compris pour Eva, et qui a subjugué Ann Murray elle-même (repassez-vous la vidéo et le regard que se jettent les deux membres du jury, puis la tête de l'intéressée l'instant d'après...) dont l'ambitus est simplement extraordinaire (cf. le Si qu'elle a atteint sans grand effort en apparence), et enfin la réaction de la salle après ses deux passages, de même que le soir des résultats !... Franchement, je sais bien que les goûts et les couleurs ne se discutent pas, mais de grâce quand vous n'aimez pas ne tentez pas d'en dégoûter les autres.
Quoiqu'il en soit, c'est l'histoire qui sera seule juge comme toujours... Nous verrons quelle carrière feront les un(e)s et les autres dans les années qui viendront, nous sommes en tous les cas assez nombreux, qui étions dans la salle, pour parier sur cette jeune Héloïse qui ne tombe pas du ciel, car elle a été encensée par la profession, qui se trompe rarement, et elle a été révélation lyrique de l'ADAMI, deux ans avant... Eva !... Si, si, vérifiez !...

Cordialement et sans rancune.

RW

2. Le samedi 19 mai 2018 à , par DavidLeMarrec

« vous avez "bêlé" et vous êtes "pâmé" comme tous les moutons de Panurge  »
et :
« les cas assez nombreux [...] pour parier sur cette jeune Héloïse qui ne tombe pas du ciel, car elle a été encensée par la profession »

Hihi.

On croit parfois que j'aime à parler des glottophiles pour créer un monde coloré, peuplé de personnalités pittoresques, sur le modèle des vieux films de pirates, où tous les protagonistes sont des criminels de masse, mais si excessifs, si fantasques qu'ils finissent par devenir attendrissants. Oh, certes, ils ne brillent ni par leur raisonnement, ni par leur humanité, mais leur existence même donne du piquant à la vie – du moins pour ceux qui les observent de loin (pour les autres, la survie est aléatoire).

Hé bien figurez-vous que, malgré toute ma facétie, ce message-là, je ne l'ai pas écrit – et ce n'est pas l'IP d'un habitué, il semble vraiment authentique. Je le conserve donc bien volontiers, cette hymne au décibel, ce panégyrique du ouah-ouah – rendez-vous compte, elle couvre l'orchestre, et nous on est en train de s'émouvoir de la maîtrise des langues, pauvres nigauds que nous sommes. Pour des chanteuses de baroque en plus ; ils pourraient au moins fournir les cornets acoustiques à l'entrée…

Oh oui, ce commentaire est un petit bijou où tout, du ton amène jusqu'au fond métaphysique, respire le parangon – que dis-je, l'idéal. Je ne le connais que depuis cinq minutes et je ne me lasse toujours pas de le relire. Merci !

3. Le dimanche 20 mai 2018 à , par RW

Je refuse de polémiquer bêtement avec vous et je regrette que nous n'ayons pas eu une discussion davantage fondée sur des arguments concrets et objectifs, par exemple sur la nécessité de comprendre absolument tout le livret d'un opéra, dont l'intérêt réel est le plus souvent anecdotique, vous le reconnaitrez avec moi, et qui plus est, lorsque vous avez eu l'occasion d'en entendre un certain nombre de versions, vous connaissez ledit texte par cœur... D'ailleurs Eva a chanté une chanson d'Amour dont le texte est purement "phonétique" et donc... parfaitement incompréhensible, sauf peut-être... pour vous !...

Mais comme vous l'écrivez en précaution oratoire dès les premières lignes de cette page web, c'est votre choix, vos goûts personnels que je respecte. Souffrez que les miens soient différents des vôtres...

Je suis heureux que vous trouviez mon ton amène et le fond de ma pensée métaphysique, cela fait le pendant à mon incurie et à mon impéritie habituelles !... D'où, une seconde raison de regretter l'absence de discussion constructive, car cela vous aurait donné l'occasion de relire encore plus de petits bijoux émanant de votre serviteur.

Je vous en prie, ne me remerciez pas, je suis toujours heureux et prêt à aider mon prochain.

4. Le dimanche 20 mai 2018 à , par DavidLeMarrec

Disons – mais ce n'est qu'une hypothèse de travail, bien sûr – que si vous n'aviez pas lancé votre démonstration en me qualifiant d'inculte et de mouton, pour terminer sur l'argument d'autorité de la profession unanime, j'aurais possiblement eu l'impression que vous attendiez une réponse sérieuse…

Il est quand même beaucoup plus agréable (et tout simplement possible) de converser sur ce nouveau ton.

Qu'on mette la priorité sur le volume sonore, ou l'impact physique, plutôt que le texte, c'est pure question de goût : j'ai exprimé mes attendus, je ne suis pas fâché qu'on en ait d'autres. Et effectivement, en salle, si l'articulation est impeccable mais que la voix ne passe pas l'orchestre, ça fait une belle jambe. C'est pourquoi tout cela dépend aussi du répertoire et de la salle… Pour ma part, j'ai souvent entendu (pas loin d'une dizaine de fois) Eva Zaïcik en salle, la voix dispose d'un véritable impact, et c'est un véritable mezzo, avec un médium qui n'est pas du tout tubé, mais réellement charnu. Ensuite, considérant que le timbre est très peu métallique, elle passera moins bien l'orchestre s'il y a de grosses masses, mais cela lui laisse, en l'état actuel des choses, déjà tout les répertoires qu'elle voudra avant 1850, et même une bonne partie du répertoire français après cela. Son enjeu, si jamais elle veut quitter cette frontière qui va jusqu'à Carmen et Concepción, serait de mettre du métal, de durcir son formant (ce qui n'est pas forcément souhaitable considérant la beauté actuelle de la voix).
Sa prestation au concours était excellente, mais mon écoute se nourrissait aussi de la conscience du son réel qu'elle produit en salle (pas de gros écart en l'occurrence).

Pour Héloïse Mas, c'est l'inverse : elle a le volume, mais il faut à présent le domestiquer pour éviter d'obtenir l'effet hululant de sa Brangäne (elle est jeune pour utiliser l'expédient de la voyelle unique, qu'est-ce que ce sera lorsque la voix se dérèglera sous l'effet de l'âge ou de la carrière ?).

(écouter en retransmission)
Le propos liminaire n'a donc rien d'une précaution oratoire : c'est une précision indispensable car, lorsqu'on fait l'aller-retour entre la radio et la salle, on s'aperçoit qu'on n'aime pas les mêmes choses. Plus encore, certaines réputations qu'on pourrait attribuer à la mode ou la force de frappe médiatique, s'expliquent soudainement – je n'ai entendu Domingo qu'une seule fois, et au début de sa période baryton, donc pas vraiment au sommet de sa gloire, et pourtant, le déluge sonore qui remplissait la salle dès qu'il ouvrait la bouche était incroyable. Dans les grands ténors au sommet de sa gloire, ce devait effectivement susciter une hystérie assez légitime. Et inversement, d'autres doivent leur succès plutôt à leurs disques, alors que la voix passe moins bien, ou avec moins de personnalité, dans la salle.
Rien que pour le concours Reine Élisabeth, j'avais adoré Michèle Losier, des incarnations à fleur de peau qui dominaient vraiment la compétition, et que je me suis repassées en boucle… Or, en salle, je n'aime pas beaucoup : voyelles homogénéisées, une seule couleur, très peu d'impact (le fondu au détriment de la projection, peu de résonance faciale, son assez en arrière). On comprend mal le texte (et il est en tout cas peu mis en avant), sans que l'impact sonore compense. C'est pourquoi, bien qu'ayant écouté le concours, je trouve important de préciser qu'on ne prend la mesure de ce qu'entend le jury que dans la salle (en plus des questions de présupposés personnels et de goût individuel).

(livrets)
Quant aux livrets, je ne suis pas d'accord : l'opéra est conçu pour exalter un texte (à l'exception éventuellement de l'opéra seria, dévoiement très instrumental qui obéit à des logiques distinctes), même dans le belcanto romantique. Si la langue est déformée ou totalement occultée, on ne reçoit pas du tout la même intensité. Même dans les opéras stéréotypés de l'Italie de 1700 à 1870, ou dans les élucubrations lentissimes de Wagner, le rapport entre la musique, le texte et la voix a quelque chose d'émouvant. Il suffit d'une inflexion sur un mot, pas besoin que la macrostructure du livret soit un chef-d'œuvre d'innovante subtilité.
Entendre une belle voyelle exacte sur un beau timbre est même en soi une émotion, à laquelle ne peut pas se substituer le son couvert unique et indistinct entre [ô] et [eu] qui ne se relie plus à l'expérience humaine de la parole quotidienne.

Par ailleurs, il existe aussi des répertoires où le texte est premier et absolument incontournable : tout le répertoire italien du XVIIe siècle jusqu'à Albinoni, quasiment tout le répertoire allemand et le répertoire français… Là où le texte est second, cela se limite surtout au belcanto baroque/classique/romantique, certes numériquement la plus grosse production, mais stylistiquement, lorsqu'on a La Liberazione di Ruggiero, Andromaque (de Grétry), Tarare (de Beaumarchais), Boris, Pelléas, Salomé, Polyphème, Arabella, Sophie Arnould… on a assez envie d'entendre ce qui se dit.

J'espère que vous repartirez un peu moins déçu de votre conversation.

5. Le lundi 21 mai 2018 à , par Thomas LAFEUILLE

"par exemple sur la nécessité de comprendre absolument tout le livret d'un opéra, dont l'intérêt réel est le plus souvent anecdotique, vous le reconnaitrez avec moi, et qui plus est, lorsque vous avez eu l'occasion d'en entendre un certain nombre de versions, vous connaissez ledit texte par cœur..."

Ce passage est tellement à 10 000 lieues de ma conception de l'opéra et du plaisir que j'y trouve.

Pourquoi cette nécessité ? Déjà la musique est consubstantielle au texte, bien souvent elle ne vaut pas grand chose seule.
Aussi peut-elle sublimer une syllabe, souligner un mot, parer une voyelle des atours de sa singularité.
L'opéra étant du théâtre, le chanteur peut apporter à cela des subtilités de modulation propres à chaque expression orale, ses variations de prosodie (inflexion, ton, intonation, accent, élocution) de manière à rendre ses intentions plus intelligibles, plus signifiantes. Vous me direz que hormis la diction, le chanteur peut éventuellement bien le faire aussi. Soit, mais à quoi bon s'il n'y a pas même la substance qui le justifie ?

Vous n'imaginez pas à quel point je peux me pâmer devant une consonne finale judicieusement appuyée ou tout juste sussurée, ou pester lorsque la perfection est entachée par le [g] de « guider » sonnant un poil trop [k]. Et Dieu sait pourtant à quel point je mesure la difficulté de chanter avec un tel degré de précision. À côté, chanter fort au mépris des consonnes et voyelles, c'est simple.

Savez-vous que certains fous à lier, plus répandus au XIXe je vous le concède le progrès est passé par là, vont jusqu'à traduire des passages d'œuvres en langues étrangères pour retrouver ce plaisir intense et direct du lien texte-musique ?

Donc très cher RW, la surpuissante bouillie que vous semblez tant appréciée ne m'émeut aucunement ; elle m'afflige. J'ai l'impression que l'œuvre est mutilée, les auteurs méprisés, et moi de même puisqu'un tel chanteur ne fait pas la moitié de son travail, du moins selon mes critères esthétiques.
Je sais bien l'impact physique qui peut sourdre d'une voix, m'enfin, pourquoi ne pas la mettre en sus au profit du texte au lieu de l'avilir ? Souffrez que nous regrettions cette limite à une interprétation quasi exemplaire, limite toute vénielle qu'elle puisse être.

Bref, les critères de « LA (!!) profession » semblent autant m'échapper que vous échappe une grande part du plaisir que l'on peut prendre à l'opéra.

6. Le lundi 21 mai 2018 à , par RW

Tout d’abord je vous présente mes excuses si je vous ai froissé lors de mon billet initial… Et pour ma réponse tardive, nous étions de sortie ce dimanche !

Alors, tant que nous en sommes à proposer des hypothèses de travail, mettons nous d'accord sur les points suivants :
- nous ne gagnons rien, ni vous, ni moi, à promouvoir l'un(e) ou l'autre des candidat(e)s,
- je n'ai aucune raison a priori et aucun intérêt particulier de m'en prendre à vous.
- nous n'avons aucune obligation l'un en vers l'autre et acceptons librement de débattre.

En préambule, je voudrais préciser que RE est un concours de chant. D'aucuns se sont même émus que l'on fasse l'amalgame entre chant et opéra, à tort ou... à raison. Ils ont même précisé que, pour le concours d'opéra, il y a Operalia... Si l'on décide que cette remarque est légitime et fondée alors, le triomphe d'Hasselhorn est mérité, voire même qu'Eva soit dans le tiercé gagnant : why not ?

Concernant l'ambitus et le timbre d'Eva. Elle avoue elle même être initialement soprano... Comme c'est elle qui le prétend… Maintenant, vous dites vous même que soprane (vous avez ajouté colorature, j’aurai dit moi légère…) est "de loin la voix la plus présente dans l'Univers" (sic) : on peut alors comprendre qu'elle ait choisi de se "marketer”… mezzo. Notez que l’inverse aurait été plus… difficile ! Et c'est là que nos avis divergent particulièrement, car je pense qu'une grande partie du répertoire va lui échapper... Sauf, une fois encore, tout ce qui “tangentera” le Baroque. Vous vous pensez, et je reconnais que vous en avez parfaitement le droit, que tout le répertoire lui est accessible avant 1850 et même après. C'est là que ma remarque sur le couperet de l'histoire prend tout son sens : nous verrons en quelques années, qui de vous ou de moi, avait raison... Pour l'instant, et vous l'avez rappelé ci-dessus, elle est dans le Baroque jusqu'aux yeux… Wait & See !

J’ai ré-écouté la Brangäne d’Héloïse et ne comprends pas votre remarque sur “l’effet hululant”… Si vous pouvez préciser ce point, je pourrai vous donner mon sentiment.

Concernant la différence entre l’écoute en salle et la retransmission, pour avoir ré-écouté plusieurs des candidats du présent concours, que nous avons eu la chance d’entendre en direct, ce pour autant que la mémoire auditive soit fiable sur un délai court, l’écart est au bas mot… considérable ! C’est d’ailleurs exactement la même chose pour des artistes confirmés dont nous avons adoré le CD et qui nous ont déçu le jour où il nous a été donné de les entendre “on stage”. L’explication est simple et vous la connaissez certainement, c’est que tout ceux qui, comme vous, n’ont entendu que la retransmission du concours, avaient leurs oreilles à la place des micros d’enregistrement de la RTBF, soit à un mètre environ des artistes !… Le son décroit comme le carré de la distance. La loge Royale étant le point le plus éloigné de la scène, on peut aisément comprendre que le Prince avait plusieurs raisons de se lever pour applaudir la jeune Mezzo lors du deuxième soir de la finale !… Les techniciens de la RTBF ont fait leur travail du mieux possible en “lissant” la prise de son, comme cela est habituel, afin d’éviter toute saturation de leur enregistrement ! Il est donc aisé de comprendre que la retransmission était loin de traduire ce qui se passait réellement dans la salle !

Pour en venir aux livrets, nous avons là encore une approche tout à fait distincte du répertoire. Je ferai pour ma part un distingo entre l’Opéra et le Lied. En effet, on ne défend pas un poème musical comme on va défendre un rôle sur scène et vous avez sans doute raison de vous attacher aux articulations et prononciations dans ce cas. En revanche, mettre l’accent et la priorité sur l’exaltation du texte, dont la substantifique moelle a parfois en matière d’Opéra, vous en conviendrez, l’épaisseur d’un papier à cigarette ou la crédibilité d’un ancien ministre socialiste du budget, exception faite de quelques chefs-d’œuvre de la littérature, me parait beaucoup moins important. Je suis personnellement, vous l’aviez peut-être deviné, un “wagnérien” dans l’âme depuis toujours, enfin depuis ma quatorzième année, et des elfes ou des gnomes qui courent après un anneau magique, un marin fantôme qui revient pour obtenir sa rédemption par l’Amour, j’avoue que, même (surtout ?) en allemand, le texte n’atteint pas des sommets de subtilité ! Pour nombre de compositeurs, a contrario, le livret est un prétexte pour exalter une voix !… prima la musica, dopo le parole !… Strauss a relancé le débat avec son Capriccio, (est-ce au contraire la parole qui doit primer sur la musique ?) mais sans insister sur l’importance de la “compréhension” mot à mot, et encore moins sur l’adéquation d’une prononciation sur une note donnée… Et donc la question est de savoir si une phrase bien dite est “mieux ressentie” qu’une phrase dite avec émotion, en excluant l’idéal d’une phrase bien dite… avec émotion évidemment ! Personnellement, j’ai répondu depuis longtemps à cette question : lorsque je sors d’une représentation si je n’ai pas senti de frisson me parcourir et/ou les larmes me monter aux yeux, alors c’est qu’il ne s’est rien passé, que j’ai ou non compris les déclamations des uns et des autres et que j’ai ou non apprécié la mise en scène choisie par la production !
Enfin, pour compléter cette dernière remarque, j’ajoute que l’Opéra c’est du théâtre chanté sur de la musique et qui dit théâtre, dit, bien entendu, acteurs…Bien chanter sur scène c’est évidemment primordial, mais savoir et aimer jouer la comédie est au moins tout aussi important. C’est là un petit détail qui nous a fait encore davantage apprécier Héloïse Mas, mais vous savez bien que le Diable est dans les détails… En effet, elle a eu l’idée en demi-finale, tout à fait originale dans ce type de prestation, d’inventer un mini-scénario mettant à profit l’absence d’applaudissements entre les morceaux, au cours duquel une chanteuse joue successivement différents rôles et montre d’abord sa surprise puis son désarroi et enfin sa colère dans le Haendel (Morirò, Ma Vendicata) de ne pas avoir réussi à dérider l’auditoire !… Ce petit détail nous a ravi et nous a convaincu que c’était une artiste lyrique dans l’âme, ce que nous n’oserons pas affirmer pour plusieurs autres concurrents.

C’est d’ailleurs en fouillant Internet pour trouver des informations sur cette jeune artiste que j'ai découvert qu’elle avait déjà nombre de productions à son actif et un site plein d’informations la concernant. C’est aussi à cette occasion que je suis tombé sur votre blog…

Voilà, certes cet échange ne nous fera pas changer notre vision respective de l’Opéra et des priorités sur les qualités des voix, ce n’était d’ailleurs pas le but poursuivi, mais à tout le moins nous aurons pu échanger sur deux artistes en devenir qui devraient être comparables en apparence, mais que tout sépare en réalité. Si Dieu nous prête vie, nous aurons peut-être l’occasion de faire un bilan les concernant dans les deux lustres qui viennent !

Cordialement,

7. Le lundi 21 mai 2018 à , par DavidLeMarrec

Bien, Thomas, pas grand'chose à te rétorquer puisque la réponse ne m'est pas adressée (et ne contredit guère mes positions habituelles, n'est-ce pas).

Donc, RW :
Oui, le CMIREB est effectivement un concours de chant qui fait la part belle au lied et à la mélodie, avec piano ou orchestre, ce qui conduit à des choix un peu arbitraires, forcément, par rapport aux compétitions où tout le monde chante Eccomi in lieta vesta et la Valse de Juliette… Hasselhorn me paraît vraiment un second choix pour l'opéra, tandis que personne (je crois) n'a envie d'entendre Héloïse Mas dans un récital Fauré.


Concernant l'ambitus et le timbre d'Eva. Elle avoue elle même être initialement soprano... Comme c'est elle qui le prétend… Maintenant, vous dites vous même que soprane (vous avez ajouté colorature, j’aurai dit moi légère…) est "de loin la voix la plus présente dans l'Univers" (sic) : on peut alors comprendre qu'elle ait choisi de se "marketer”… mezzo. Notez que l’inverse aurait été plus… difficile !

C'est beaucoup plus subtil que cela, tout de même : elle a débuté dans le baroque, au moins cinq ans qu'elle participe à de grandes productions. Dans le baroque français en particulier, les tessitures sont identiques entre dessus et bas-dessus : dans les opéras, ré3-sol4 pour tous les rôles, et dans les chœurs, une seule ligne pour les femmes (les parties d'alto étant tenues par des hautes-contres, ténors en mécanisme léger ou semi-léger). C'est la couleur qui fait la différence : et dans ce contexte, on voit bien qu'elle est plutôt du côté des larges / sombres, plutôt une Armide qu'une Æglé.

Qu'elle ait de l'aigu, j'en suis conscient ; qu'elle ait changé de positionnement, aussi, c'est assez fréquent, et dans le répertoire qu'elle chante, elle produit un son très rond et projeté, avec des graves sonores et naturels, je ne vois pas ce qu'on peut demander de plus. Si elle est comme Ewa Podleś et dispose de deux ou trois tessitures, tant mieux pour elle.

Pour ce qui est du répertoire, ça dépendra énormément
1) de ses envies (car elle va manifestement avoir, vu la présence extraordinaire du timbre et ses succès très rapides, des opportunités de faire un peu ce qu'elle veut, façon Elsa Dreisig, issue de la même maison) ;
2) de l'évolution de sa technique. Elle peut tout à fait chanter le répertoire français aéré ou « conversationnel », donc pas de problème pour Carmen, Mélisande ou Concepción ; en revanche, pour du répertoire italien romantique, ou toute chose davantage concurrencée par l'orchestre, il faudra peut-être intensifier le métal, et là, on verra si elle veut le faire, si elle peut le faire, ou tout simplement si elle a envie de chanter ce répertoire… évidemment qu'il ne faut pas le chanter avec les mêmes équilibres que le baroque. Il paraît acquis qu'elle ne tentera pas Wagner, mais le répertoire russe, pourquoi pas (là aussi, si on ne veut pas spécifiquement d'ogresse, l'orchestre concurrence peu les chanteurs, il n'y a pas d'enjeu de volume).


J’ai ré-écouté la Brangäne d’Héloïse et ne comprends pas votre remarque sur “l’effet hululant”… Si vous pouvez préciser ce point, je pourrai vous donner mon sentiment.

Je viens de réécouter. Le vibrato est très large (palpitant lente sur un grand ambitus), les voyelles quasiment pas différenciées, ça donne l'impression d'un cri animal assez peu agréable – à mon avis, elle n'était pas assez chauffée et on sentait, sur les attaques légèrement droites, qu'elle poussait un peu une voix qui n'était pas encore tout à fait prête. En tout cas, à l'aveugle, j'aurais dit une chanteuse dans sa cinquantaine tardive, vraiment…
Le reste (Sapho en particulier) montre qu'elle est bien plus en maîtrise de sa voix que ça, mais l'entrée fait vraiment très peur. (D'autant qu'on n'a pas besoin d'une voix énorme pour Brangäne, l'orchestration est la plupart du temps plus légère que pour Isolde.)
Mais en effet, avec ce type de voix peu gracieuse de près, les micros peuvent être cruels alors que le rendu en salle est beau ; je ne l'ai jamais entendue en vrai.


C’est d’ailleurs exactement la même chose pour des artistes confirmés dont nous avons adoré le CD et qui nous ont déçu le jour où il nous a été donné de les entendre “on stage”.


… ou inversement, ceux qui paraissent poussifs ou ternes et dont on se demande la raison de la carrière, jusqu'au jour où on les entend sur pièce. En général, surtout avec l'habitude de passer de l'un en l'autre, on finit par pouvoir distinguer, mais oui, c'est trompeur quelquefois (particulièrement pour les voix de basse, où la résonance est vraiment difficile à mesurer derrière les micros).
C'est pourquoi les voix très joliment patinées à la mode passent assez mal en salle, alors que celles qui paraissent nasales sonnent souvent de façon très équilibrée (et combien plus sonore) en salle. On ne dirait pas au disque, mais Mauillon produit beaucoup plus de son que Kaufmann, étonnamment.


L’explication est simple et vous la connaissez certainement, c’est que tout ceux qui, comme vous, n’ont entendu que la retransmission du concours, avaient leurs oreilles à la place des micros d’enregistrement de la RTBF, soit à un mètre environ des artistes !… Le son décroit comme le carré de la distance.

C'est un peu plus complexe que cela en réalité : cela tient, plus encore qu'au volume, à la distribution des harmoniques. Les harmoniques métalliques du « formant du chanteur » permettent de passer l'orchestre et de projeter loin, indépendamment de la taille de la voix. C'est pourquoi de grandes voix en volume, mais rondes (Goerne par exemple) sont très vite happées par les orchestres. Tout dépend donc de la nature de la technique.
Il n'empêche cela dit que je doute qu'on ait très bien saisi ce racontait Héloïse Mas au fond de la salle… la diction se perd dans la distance, mais ne se crée pas.

Si vous avez entendu les retransmissions de Voix Nouvelles, c'était encore pire, le son totalement asséché (par des ingés qui ne devaient pas être spécialistes, à France 3), si bien qu'on ne pouvait absolument pas percevoir sa répartition dans la salle… On avait l'impression d'être dans une pièce insonorisée, à vingt centimètres de la bouche. Difficile de se faire une opinion, là, vraiment.


En revanche, mettre l’accent et la priorité sur l’exaltation du texte, dont la substantifique moelle a parfois en matière d’Opéra, vous en conviendrez, l’épaisseur d’un papier à cigarette

C'est que vous devez écouter beaucoup d'opéra italien de mauvais opéras. :) Les opéras du XVIIe et du XXe ont en général d'excellents livrets ; ceux du XIXe français et allemand se tiennent très bien ; valable pour pas mal de livrets italiens aussi à partir de Verdi… Reste donc le belcanto du XVIIIe et du XIXe, que je vous abandonne volontiers en matière de livret insipide, mais où je trouve malgré tout assez frustrant, comme le disait Thomas, de ne pas entendre la saveur des mots (ce n'est qu'une question de sens général, mais vraiment la conjonction entre la phonation de la langue et celle du chant, qui sert une émotion bien supérieure, je trouve, à celle du seul timbre).

Les textes de Wagner ne sont pas bons en eux-mêmes, mais l'émotion attachée au détail des mots, au relief des consonnes, demeure, lorsqu'elle est en conjonction avec la musique (et quelle musique !).


En effet, elle a eu l’idée en demi-finale, tout à fait originale dans ce type de prestation, d’inventer un mini-scénario mettant à profit l’absence d’applaudissements entre les morceaux, au cours duquel une chanteuse joue successivement différents rôles et montre d’abord sa surprise puis son désarroi et enfin sa colère dans le Haendel (Morirò, Ma Vendicata) de ne pas avoir réussi à dérider l’auditoire !… Ce petit détail nous a ravi et nous a convaincu que c’était une artiste lyrique dans l’âme, ce que nous n’oserons pas affirmer pour plusieurs autres concurrents.

C'est un exercice très courant dans les classes de V. Vitoz ou E. Cordoliani au CNSM, je suppose que ça se fait beaucoup dans les formations théâtrales. Mais oui, c'est une initiative audacieuse dans un concours.

Elle a effectivement déjà une carrière bien entamée, comme la plupart des artistes à ce niveau de la compétition : ce sera un accélérateur de ce qu'elle aurait fait de toute façon.

Nous verrons en effet ce qu'il en sera, mais considérant qu'elles sont déjà insérées, je ne me fais pas trop de doute sur le fait qu'une belle carrière les attend (je suis évidemment particulièrement confiant pour E. Zaïcik).

8. Le mardi 22 mai 2018 à , par RW

Merci pour votre commentaire détaillé.

De toute évidence nous ne sommes pas sensibles aux mêmes choses en matière d’Opéra et par conséquent ne pourrons pas être d’accord sur nombre de points.

Vous êtes sensible aux voix ciselées d’artistes ultra-propres chez qui rien ne dépasse, je préfère, de loin, des voix dont la richesse harmonique est présente sur le plus grand nombre de notes, qui nous enveloppent et des artistes qui transmettent une émotion forte et spontanée. J’ai longtemps suivi des concours internationaux de piano, au cours desquels des candidats, souvent asiatiques, cela semble s’arranger ces dernières années, jouaient de façon virtuose, mais n’arrivaient pas à nous toucher émotionnellement. Alors que d’autres, malgré de petites imperfections selon les puristes, donnaient un relief extraordinaire à leur jeu. C’est d’ailleurs tout le sens du mot “interprétation”…

Je pourrais à mon tour commenter ces commentaires, mais nous rentrerions alors dans un cercle vicieux, inutile et stérile, je préfère, de loin, les cercles vertueux ! Je rappelle toutefois que l’air de Brangäne est chanté habituellement hors-scène, donnant un sentiment de “nappe” sonore, comme un songe, “planant” au-dessus des amants, ce qu’Héloïse MAS a sans doute cherché à reproduire à RE. Que je ne connais pas d’exemple d’artiste lyrique mauvais sur CD et bon sur scène, alors que l’inverse est beaucoup plus fréquent. Qu’enfin les lois de la physique sont immuables et l’atténuation de l’intensité sonore en raison inverse du carré de la distance vaut pour toutes les fréquences et donc harmoniques, car l’air n’est pas un milieu dispersif, par conséquent la vitesse de groupe est identique à la vitesse de phase.

Je ne peux que redire ici le plaisir que nous avons eu a entendre cette belle voix de Mezzo Dramatique qui nous a profondément émus, nous qui étions dans la salle, tout comme Le Prince lui-même occupant la Loge Royale.

Bonne continuation et Belles écoutes.

Cordialement,

9. Le mardi 22 mai 2018 à , par DavidLeMarrec

Vous êtes sensible aux voix ciselées d’artistes ultra-propres chez qui rien ne dépasse,

Ce n'est vraiment, vraiment pas mon genre : je révère Mireille Delunsch dans le belcanto et Martha Mödl partout… on ne peut guère les classer parmi les artistes propres / parfaites / lisses.
Non, la différence se fait vraiment avec le placement (antérieur, bien plus important que les affaires de volume en réalité, pour être entendu) et surtout le rapport au texte. Par ailleurs, E. Zaïcik chante très bien, oui, mais avec son expressivité (et le timbre fruité) on est loin du risque d'être lisse, tout de même.

Pour les concours de piano, en effet c'est terrible, mais ça ne se limite vraiment pas aux Chinois et Coréens (qui ont de moins en moins cette distance froide, au fil du temps, puisque ces musiques deviennent progressivement plus familières et les formations pllus complètes). C'est l'effet concours d'une manière générale : il faut prouver sa valeur, ce n'est pas exactement le lieu propice à la commune. Comme de surcroît tout le monde joue la même chose, ce peut vite devenir pénible (et c'est pourquoi j'aime le CMIREB, qui côté voix est plus aventureux dans ses programmes que les autres grands concours généralistes ou d'opéra).


Que je ne connais pas d’exemple d’artiste lyrique mauvais sur CD et bon sur scène, alors que l’inverse est beaucoup plus fréquent.

On ne passe jamais totalement de l'un à l'autre, mais des artistes décevants au disque et saisissants en salle (ou du moins bien meilleurs), si, j'en vois un certain nombre. On ne se rend pas compte de la valeur de Soile Isokoski ou de Jérôme Varnier, par exemple, si on ne les a pas entendu rayonner en salle. Ou Étienne Dupuis, qui peut paraître un peu cravaté en cherchant à faire sombre, alors que le résultat en salle est extraordinairement clair, libre et équilibré… l'effet de proximité du micro, qui décompose les timbres, parfois en plusieurs couches complexes, est à blâmer.
Il y a aussi quelques voix désagréablement nasales au disque qui sont en réalité très équilibrées en salle (je me demande comment c'était pour Veriano Luchetti, justement !).

C'est pour cela qu'on dépasse la question de l'intensité sonore, beaucoup d'autres propriétés physiques sont en jeu (et notamment la densité et la hauteur du réseau d'harmoniques, qui permet de passer l'orchestre).

Bonnes écoutes à vous aussi, et bonne réussite à vos chouchous !

10. Le samedi 7 juillet 2018 à , par Guillaume

Bonjour,
en cours de découverte du chant lyrique, j'ai écouté le RE... en différé (avec tout ce que cela implique, donc!) et... en diagonale (du moins partiellement). J'ai notamment écouté les prestations de demi-finales des finalistes, pour savoir qui suivre de plus près dans la dernière ligne droite et me faire un premier pronostic (bien qu'au final, je considère qu'il reste une part de 'secret' dans la grille d'évaluation et de subjectivité dans le décernement des prix, et qu'on est bien loin des sciences dites exactes...).
Hasselhorn ne m'ayant pas personnellement touché, son 1er prix a été pour moi plus qu'une surprise, mais je comprends l'idée. Il excelle dans son domaine et tant mieux pour lui.
Par contre, je suis heureux que mes deux favoris (qu'elles qu'en soient les raisons), se soient retrouvés sur le podium, c'était sans grande prise de risque de ma part en ce qui concerne Eva Zaïcik, déjà bien plus hasardeux pour Ao Li!
Eva m'a profondément touché. Je vais rarement à l'opéra (ou autre) mais quand j'y vais, c'est précisément pour me laisser bouleverser, qu'importent les moyens. En l’occurrence (et en ce qui me concerne) le timbre a beaucoup joué, mais également l'émotion, la profondeur, et, en effet, la diction. Je salue les artistes qui étudient les livrets dans leurs moindres détails, et je suis convaincu que, ce faisant, l'incarnation du rôle, soit-il joué de façon réservée et fortement intériorisé, est bien plus entière et non moins chargée d'émotion. Sur ce point, je pense que l'intelligence et la subtilité (voire la suggestion) peut de loin surpasser la puissance ou l'étalement. Evidemment, quand les deux se marient, ça peut se révéler bien utile! Tout dépend du répertoire, et des préférences de l'artiste. Quand on apprend qu'Eva était au bord de la syncope toute la demi-finale durant, ça donne, je crois, surtout une idée du niveau d'endossement du rôle et du perfectionnisme permanent (aussi hors concours je parie). Et même quand il y aurait une fragilité - qui en découlerait (mais qui suis-je pour dire ça!) elle peut encore servir le public. Bref, je suis incapable de dire autre chose que bravo!
Je n'étais pas sur place, est-il cependant possible que la réserve du public entre et après ses tours de chant soit l'indice d'un bouleversement, intense mais intérieur, et d'un respect pour l'artiste qui en est forcément le premier porteur?
Certes, j'ai aussi apprécié Héloïse Mas (parmi les 6 autres qui m'ont touché), pour des raisons totalement opposées: sa spontanéïté et sa fraicheur, son apparente aisance. Peut-être est-ce comme quand on apprécie un (vin) rosé flatteur (le sucre aidant à cacher les défauts), là où un rouge sans artifices et plus complexe requiert une plus grande réceptivité, voire quelqu'indulgence? Pour être plus rassembleur, je dirais que Héloïse et Rocio étaient du côté clair là où Eva était (en partie) du côté obscur, l'un se nourrissant évidemment de l'autre dans un éventail comme celui du RE, mais aucun n'étant moins vivant que l'autre, que du contraire! Pour revenir sur le point de la spontanéïté, je lui ai trouvé une vague proximité d'avec Rocio Perez, très appréciable aussi. J'ai aussi noté la volonté d'Héloïse d'inscrire (et donc de vivre) son programme dans un petit scénario. Ceci dit j'ai trouvé que c'était un peu surfait (à nouveau, mon avis est tout à fait subjectif car l'effet dépend de la relation émetteur-récepteur, jamais de l'un indépendamment de l'autre).
Et puis j'ai aimé le côté bonhomme, à la limite de l’exubérance, mais finalement la contenance et en fait la maitrise d'Ao Li. Là aussi, c'est en partie une question de timbre et de fréquence: les basses faisant naturellement plus "vibrer" que les aigües.
Mais comment pourrait-on comparer et classer des artistes comme Ao Li et Rocio? Il suffit de les avoir entendus en finale tous les deux! Pardon: tous les six. J'en profite pour citer Marianne Croux, dans la prestation de qui j'ai mis plus de temps à rentrer, simplement du fait qu'elle soit soprane. (les goûts et les couleurs!). Le répertoire était fort différent, et avec le recul, j'ai tout de même trouvé l'exécution très agréable et habitée.
Je vous souhaite aussi de belles écoutes.

11. Le dimanche 8 juillet 2018 à , par DavidLeMarrec

Bienvenue Guillaume !

Je converge grandement avec vos observations.

¶ Les critères des jurys sont souvent obscurs, surtout dans les disciplines très concurrentielles (le piano…), et particulièrement dans le chant où l'appréciation entre un technicien plus ou moins bon (on juge le timbre, sa couleur et son rayonnement, rien d'objectif là-dedans…), entre une interprétation plus ou moins éloquente (qui tient tant à la façon dont nous sommes réceptifs aux inflexions de voix, au poids des mots…). Et comme, de plus, nous ne disposons pas des critères et raisonnements…
Des échos que j'ai pu avoir par des membres de jurys, on prend souvent en compte l'âge, le potentiel (une carrière déjà établie étant plutôt un désavantage) : les concours aiment bien « révéler » des talents pour leur notoriété, mais aussi avoir une réelle utilité, plutôt que de primer ce qui ont déjà réussi. Ou au contraire, ils incitent les jeunes prometteurs pas encore aboutis à qui ils ne veulent pas donner de récompense prématurée à retravailler et à revenir pour gagner. Il arrive donc régulièrement que ce ne soit pas le meilleur résultat qui l'emporte, mais le potentiel pressenti par le jury (donc encore plus impalpable).
Après, dans la salle, et avec des professionnels très aguerris, il y a beaucoup de choses évidentes qui transpirent et qui nous échappent… tel l'étudiant qui fait un copié-collé de Wikipédia et qui ne voit pas comment le prof s'en rend compte immédiatement… il y a des détails, des ensembles qui permettent, lorsqu'on est familier d'un sujet, d'avoir une profondeur de champ supplémentaire (je suppose).

¶ Je suis content que vous ayez apprécié Eva Zaïcik… Je l'ai encore revue après son passage au concours (Phaëton de LULLY à Versailles, puis des cantates inédites de Lefebvre au château d'Écouen), elle a décidément tout d'une très grande… (et ce, même si elle a encore manqué de s'évanouir au début de son concert à Écouen !)
Là aussi, il coexiste différentes sensibilités de mélomanes (et différentes émotions) : pour certains, c'est le timbre, l'impact physique (quand même capital à l'opéra, c'est un peu ce qui fait la différence du truc), pour d'autres le détail des mots, ces recoins où le petit appui, la légère inflexion, le bout de sourire (car le sourire s'entend !) révèlent des mondes de possibles.

Concernant les réactions du public, il faut bien voir qu'il s'agit d'un public assez vaste (le concours a vraiment une place particulière en Belgique, assez nationale, voire patriotique), donc sans doute majoritairement (statistiquement) amateur de Mozart et Verdi. Et les plus avertis qui se déplacent pour les concours de chant sont plutôt de tendance glottophile, donc plus sensible à la technique belcantiste ou aux grands instruments, en général. Je doute qu'il y ait eu beaucoup d'amateurs de musique baroque venus pour l'entendre chanter du Vivaldi accompagné au piano…

¶ Effectivement, les mérites sont si différents (Mas davantage sur l'impact, Pérez sur la souplesse, Zaïcik sur les mots…) qu'il est assez difficile d'arbitrer selon les sensibilités de chacun (moi, un beau [R] uvulaire me met par terre davantage que tous les aigus du monde…), et encore davantage avec des répertoires et des tessitures aussi variés et distants ! Il faudrait, pour plus de rigueur, faire des catégories par emploi (soprano léger colorature, soprano lyrique léger, soprano lyrique, soprano grand lyrique, second soprano, soprano dramatique, etc.) et leur faire chanter les mêmes pièces. Cela se fait dans certains concours (soprano 1 / soprano 2), avec deux airs choisis par le jury – cela élimine d'emblée ceux qui ne sont pas à l'aise avec telle ou telle langue, tel ou tel style, telle ou telle difficulté de tel air, donc il reste beaucoup de biais, mais permet en tout cas de vraiment s'apercevoir des qualités comparatives.

¶ J'ai été beaucoup moins séduit par Ao Li (timbre comme expression), donc, mais je vois ce que vous voulez dire sur cette forme de tranquillité avec laquelle il se déplace dans cet univers hostile vocalement et psychologiquement. Je crois aussi que Marianne Croux (dont le timbre n'est pas particulièrement saillant) a mis un peu de temps avant de se livrer dans sa finale… mais effectivement, elle a manifesté un beau potentiel (alors même que, je l'avoue, je ne lui en prêtais pas tant les années passées).

Merci de votre passage, belles découvertes à vous Guillaume !

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David Le Marrec


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