Carnets sur sol

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L'aventure du plus gros pain de l'histoire du disque


1. Ontologie de la panistique

Le pain est central dans la relation du mélomane à l'exécution musicale. Il est très difficile, pour un auditeur, même éclairé, et même pratiquant l'instrument en question, de véritablement discerner l'amateur de très haut niveau, le professionnel moyen, le professionnel exceptionnel ; encore plus lorsqu'il s'agit de distribuer le mérite et le blâme dans une exécution réunissant un orchestre complet, avec un chef dont le travail est quasiment invisible le soir du concert (que leur a-t-il dit ?  que leur a-t-il fait travailler ?). Comment savoir si cette intention est le fruit de la mémoire collective de l'orchestre ou une volonté du chef, si ce dérapage est une erreur individuelle, un ricochet pour rattraper un voisin, un mauvais départ donné (par le chef d'attaque, le chef d'orchestre ?) qui a déstabilisé l'orchestre… ? 

Les mélomanes (j'y inclus les critiques, et même pour partie les professionnels lorsqu'ils sont en position d'auditeur), quand ils commentent une interprétation, désignent souvent tel ou tel comme le responsable de l'erreur, ou la source de la belle intention, mais c'est à peu près impossible à déterminer sans être réellement au cœur de l'action – d'où la grande difficulté de juger des chefs, ou des musiciens d'orchestre individuellement. [Je ne dis pas du tout que ce soit impossible, et dans certains cas ce peut même être assez évident… mais relier un instant précis à un individu, dans une exécution de symphonie ou d'opéra, est assez délicat.]

Pourtant le pain, lui, constitue précisément cet événement, ce moment où un lien tangible, objectif, se crée entre le public et les exécutants — soudain, dans cette multitude de paramètres insaissables, a fortiori pour tous les mortels qui ne connaissent pas par cœur chaque entrée, chaque harmonie, chaque valeur dans la partition, la croûte sonore se déchire, et laisse paraître une béance indubitable : les dieux invincibles ont fait une erreur, et nous pouvons prendre la mesure de leur humanité. Mieux, nous pouvons remonter à qui a commis le péché.

Même pour le plus modeste des néophytes, un pain, ça se perçoit immédiatement, ça se vit, ça se commente. Et chez les plus aguerris, on les guette : c'est Où est Charlie ?, on prouve ainsi sa valeur au monde en dénichant le petit décalage, le son un peu peu voilé… et bien sûr le bon gros pain très exposé du solo. Il permet d'appuyer sa démonstration, de prouver sa qualité de mélomane et sa clairvoyance de critique : la trompette a passé le concert à pigner, ou encore leur hautbois solo est merveilleux, même s'il a un peu pétri ce soir.
Ce n'en est ni la manifestation la plus intéressante (un pain gâche rarement une exécution, et même pas si souvent un trait ou une mélodie), ni la plus glorieuse de l'art du commentaire musical, mais il est toujours difficile de ne pas le mentionner, y compris si l'on n'en tient pas compte ni rigueur aux fautifs. À l'entracte, il y a forcément une remarque du type « et tu as entendu le trombone ténor sur la malédiction de l'anneau ? le pauvre… ».



so-hat-ja-die-prophetin.png
L'ami de tous les boulangers.
(à cause de son embouchure conique qui lui confère toute sa beauté sonore, le cor est l'un des instruments les plus rebelles et imprévisibles)



2. Qu'est-ce qu'un pain ?

Le pain est un canard pour les profanes ; toutefois les musiciens semblent lui préférer ce nom un peu moins carné et davantage gluten-friendly.

Le continuum va de l'erreur de lecture dans les musiques complexes – chez Fauré, Scriabine, Szymanowski, Koechlin, Mossolov, il est aisé d'oublier qu'un dièse n'est pas répété, ou qu'un bécarre est survenu un peu plus tôt, les harmonies étant tellement sophistiquées que l'oreille ou même le raisonnement ne permettent pas toujours, surtout si le pianiste n'a pas une formation d'écriture très aboutie en sus de sa formation instrumentale, de détecter l'erreur (il en existe en réalité beaucoup dans les disques de piano, même en studio) – à la note frippée par erreur (détimbrée, un peu basse, pas tout à fait sur le temps), jusqu'à la franche sortie de route de l'énorme fausse note au point culminant d'un solo fortissimo. Les glottophiles nomment ce dernier cas les perle nere (perles noires), et ces gourmandises, parfois drôles, s'échangent sous le manteau depuis une période qui précède même la démocratisation de l'Internet.



3. Qui fait le pain ?

(attention, il ne faut jamais donner de pain aux canards, c'est très mauvais pour eux)

Dans une représentation d'orchestre, et particulièrement avec des chanteurs en liberté, il n'est pas toujours aussi évident qu'il y paraît de saisir la source (par exemple la mystérieure disparition des cuivres dans un climax majeur de la Neuvième Symphonie de Mahler à Berlin par Bernstein… personne ne part, incroyable pour des musiciens de ce niveau dans une partition aussi courue… que s'est-il passé ?  chef d'orchestre, chef de pupitre, erreur de pagination…).

Les chanteurs sont en effet le pire facteur d'entropie possible : d'un niveau solfégique inférieur aux musiciens (il existe très officiellement, dans les Conservatoires, des modules « solfège pour chanteurs » qui ne servent pas, comme on pourrait croire, à développer une oreille plus exigeante pour pouvoir tout chanter à vue et réaliser des intervalles parfaits, mais au contraire à proposer une version allégée de la discipline, plus accessible aux cerveaux des ténors et sopranes – ne dites pas solfège pour simplets, mais solfège chanteur), ils sont aussi élevés dans l'idée que l'accompagnement, comme l'intendance, suivra (leurs intuitions géniales).
Dans le répertoire allemand, ils sont un peu obligés de se discipliner pour ne pas se perdre totalement (et le niveau solfégique empêcherait quiconque de moyennement aguerri de s'y frotter sans se ridiculiser très vite), mais chez les Italiens, ils font vraiment ce qu'ils veulent, et parviennent à se décaler ou à tromper la vigilance des pauvres musiciens de fosse, même dans du Donizetti…

Aussi, lorsque les musiciens sont dans le décor, ce peut être un effet de ricochet, prenant sa source dans une longueur écourtée (le pire à gérer), un ralentissement non prévu, un aigu tenu selon le souffle disponible et non selon des subdivisions mathématiquement justes de la mesure…



4. Démonstration : le pire pain enregistré

Soyons honnête : je dis le pire parce qu'il faut bien vendre du pixel, mais je n'en sais rien – d'autant que c'est une prise sur le vif, donc des plantages en temps réel susceptibles d'être un jour mis sur le marché, parce que la distribution est belle ou le reste de la soirée exaltant, ne sont pas si rares.

Disons seulement qu'en l'entendant, je n'en revenais pas, l'une plus spectaculaires plantades que j'aie entendues. Je vous propose de vous en amuser avec moi… et d'essayer de remonter à sa source. Prêts ?

Terrain : Arabella de Strauss, dans l'un de ses rares moments assez simples, le duo du Richtige, où l'héroïne, en compagnie de sa sœur (travestie), parle de sa vision de l'homme qu'elle veut rencontrer et épouser. Une belle mélodie régulière ; et au milieu du duo, ce moment (que je trouve extraordinaire) où la sœurette, Zdenka, explore à la fois le haut lumineux de sa tessiture de soprano lyrique léger (chanté par des coloratures, typologie de Sophie dans le Rosenkavalier), et des sentiments et couleurs beaucoup plus sombres (témoin le mi bémol mineur, et les arpèges descendantes des doublures de clarinette basse, trombones et tuba !).

Acteurs : Montserrat Caballé (Arabella), Oliviera Miljaković (Zdenka), la RAI Roma (l'orchestre romain – il en existe au moins un autre à Turin – de la Radio Italienne), Wolfgang Rennert. Captés le 1er décembre 1973.

Ce qui se passe normalement :

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Pamela Coburn, Regina Klepper (oui, celle des Faust de Wagner et des duos de Reger…), Manfred Honeck… choisi parce qu'on entend bien le détail, mais on ne fait pas significativement plus beau que ça – hélas seulement des extraits, chez Capriccio.

Ici tout est en place. Observez particulièrement ces deux moments, à 1'00'' et à 1'08''. Tout est beau.

so-hat-ja-die-prophetin.png und-ich-hinab-ins-dunkel


À présent, la version qui pane :

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Ici, l'endroit où Olivera Miljaković chante – Montserrat Caballé était réputée pour (sa paresse et) son exactitude solfégique, elle n'est pas prise en défaut ici.

Ça pique, n'est-ce pas ?  Et cela dure pendant la reprise du thème d'Arabella, assez longtemps…

Ce qui paraît incroyable, c'est qu'ils ne se rendent pas compte qu'ils sont totalement hors de l'harmonie, et continuent à jouer, alors même que leur partie n'est pas indispensable dans ce qui suit. (Ils n'ont en revanche pas le conducteur complet sous leurs yeux pour vérifier où ils en sont, c'est vrai.)


Que s'est-il passé ?

Oh, bien sûr, la RAI Roma n'a jamais été réputée pour sa virtuosité, et vu le peu d'habitude de cette musique chez les orchestres italiens, dans les années 1970 (au début de l'augmentation vertigineuse du niveau des orchestres mondiaux à la fin du XXe siècle), on peut supposer que les quelques services de répétition, dans une œuvre aussi prodigue en tuilages et contrechants, laissait les musiciens un peu fébriles. Mais à l'écoute de la bande, on peut sentir d'autres causes.

Dès son entrée, on sent que Miljaković hésite sur les rythmes, jamais tout à fait exacts (pourtant, elle est très bien dans des récitatifs beaucoup plus compliqués à pulser, ailleurs dans l'œuvre, que se passe-t-il à ce moment ?  distraction quelconque ?  problème vocal ?), avec une forte tendance à raccourcir les durées – ce qui est beaucou plus périlleux pour les musiciens que l'inverse. Et à 0'55'' (« Und heifen will ich dir dazu »), alors qu'elle est doublée par les clarinettes, voyez comme elle chante les noires de façon irrégulière, les accélérant soudain ; et pas irrégulière pour faire du rubato, donner du style, plutôt cahotante, comme si elle hésitait sur l'attitude à tenir.

[à lire avec une voix de JT :] Et là, c'est le drame.

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so-hat-ja-die-prophetin.png

Peut-être déstabilisés par ces fluctuations de valeurs, les trombones entrent trop tard. On entend bien que juste à la fin de la réplique (à 1'10'' ils sont doublés par la clarinette basse, le motif se perçoit très bien), ils accélèrent pour rattraper la chanteuse.

Et ils ne se remettent pas. Pour la phrase suivante, les trombones (et le tuba) forment un petit accompagnement pp en choral… ils entrent une mesure trop tard.

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und-ich-hinab-ins-dunkel

C'est pour cela que sur « Dunkel », où ils sont censés jouer ce petit contrechant, le spectre orchestral est soudain vide (et pas dans la bonne tonalité).

Donc toute la fin du thème de transition, les noires plus rapides, se trouve joué (pas du tout dans la bonne tonalité !) pendant la reprise de la première mélodie du duo, chantée par Caballé !  Les la bémol qui chevauchent les la naturels, dans une mélodie simple de ce genre : bobo.

La fin du duo est par ailleurs assez nébuleuse (la suite de l'acte est bien meilleure), comme si tout le monde avait été saisi d'effroi devant la monumentalité du sabotage – mais les cors (les trombones se taisent, le tapis sonore de la reprise est assuré par les cors) sont manifestement en rythme, je ne suis pas sûr qu'il y ait d'erreur à proprement parler. Mais la partition est touffue, même à ce moment ; je peux rater quelque chose en jonglant avec ma copie numérique (il faudrait vraiment un conducteur papier pour pouvoir tout observer à la fois sur la page).

Pauvre Strauss, lui qui avait accepté la charge de superintendant de la musique du IIIe Reich, alors qu'il n'était pas favorable à la politique d'épuration raciale, essentiellement dans la perspective d'interdire aux orchestres de stations thermales (ceux moqués par Hindemith dans sa pièce pour quatuor qui figure l'ouverture du Vaisseau fantôme jouée très faux) de – mal – jouer Wagner ! Les musiciens italiens de la RAI lui ont bien rendu la monnaie de cette erreur de jugement.


Pourquoi cette sortie de route ?

C'est la question que tout le monde se posera : qu'est-ce qui leur a pris ?

À la première écoute, on se dit que les trombones sont vraiment des gougnafiers, ils devaient lire Playboy caché sur leur pupitre au lieu de compter leurs temps. Et puis, en remontant le temps, on s'aperçoit que Miljaković peine réellement à rester en rythme (et pas pendant tout l'opéra, vraiment en particulier à ce moment), en voulant compenser, ils ont pu se tromper. Le visuel, s'il existe, aiderait peut-être : mauvais départ donné par le chef, méforme passagère d'un exécutant, distraction à cause d'un événement dans le public…

Ce qui est étonnant, c'est qu'ils continuent, imperturbables, à planter leurs fausses notes – mais cela se joue sur cinq mesures, le temps de se rendre compte de ce qui ne va pas, c'est déjà fini.



5. Et pourquoi cette notule ?

Cette notule, supposément une brève de quelques lignes, avait plusieurs buts. En attendant une présentation (plus ambitieuse) de l'agencement particulier des motifs chez Richard Strauss, exemples visuels et sonores à l'appui, c'était une petite amusette introductive.

Mais elle est aussi un hommage à la poésie de l'incertitude, à la fragilité de l'exécution musicale, même par des professionnels aguerris. [Certes, dans des répertoires plus simples digitalement et moins extrêmes glottiquement, comme le baroque, on n'entend que très exceptionnellement pigner – mais c'est aussi parce que les ensembles répètent leur programme pendant plusieurs semaines, font des tournées, alors que les orchestres permanents comme ceux de radio doivent assurer un nouveau programme quasiment toutes les semaines. Par ailleurs, les tournures y sont plus prévisibles, ce qui donne, avec l'expérience, moins de possibilité de se laisser surprendre que dans un Strauss.]

Ce canard rend les musiciens humains, et on a tort de toujours le mettre en avant ; il fait partie de l'exécution, et certes, on peut l'entendre plus facilement qu'un petit décalage ou qu'un travail un peu superficiel sur les articulations et les appuis des phrasés de sa partie par tel ou tel musicien… mais la cause en est tellement élusive (et l'effet rarement gênant comme ici), parfois simplement mécanique (température du cor !), d'autres liées au rattrapage de l'erreur d'un collègue, et si peu liées à l'intérêt de l'interprétation… qu'il est bien injuste de les retenir contre les musiciens.

Au demeurant, ceux-ci sont très chatouilleux là-dessus, et certains même, contre l'évidence, soutiennent qu'ils n'en ont jamais fait – souvenir ému de Philippe Aïche (violon solo de l'Orchestre de Paris), André Cazalet (cor solo) et Jérôme Rouillard (autre corniste) se ridiculisant de la sorte en se faisant passer (pour deux d'entre eux) pour des spectateurs anonymes qui attestaient l'absence de pain (facilement grillés par leur adresse de courriel servant à l'inscription sur les forums en question). L'affaire était tout de même allée, sans qu'on sache précisément qui en était à l'origine, jusqu'aux coups de fil anonymes menaçants passés depuis le CNSM !  C'est que le pain, surtout dans l'esprit du public – et la presse ne leur avait pas fait de cadeau, malgré le tempo lentissime sans doute assez intenable pour les souffleurs, imposé par Eschenbach –, peut être infamant, et occulter leur valeur d'interprète. Un point d'honneur, en somme.

Et ils doivent être irrités, en effet, par les mélomanes qui tempêtent contre des notes « manquantes » (en particulier les aigus interpolés par les chanteurs) qui n'ont jamais été écrites, en reprochant à un interprète de ne pas être capable de les chanter, ou de mutiler la partition. Quelquefois, un son un peu voilé sur une trompette ou un cor suffit pour se faire accuser de pain – l'impression valorisante d'avoir une bonne oreille est un puissant moteur d'autosuggestion.

Ainsi, critiques pros, de webzine, en herbe, bossez vos partitions ou soyez prudents dans vos anathèmes. [Les deux simultanément, c'est encore mieux, parce que les critiques semi-érudits et tout à fait méchants sont, je crois, les plus déplaisants de tous.]
Pour le respect des artistes innocents, mais aussi pour votre propre sécurité, comme vous avez vu.



En somme, c'est beau la musique : même lorsqu'elle est fausse, elle est belle / intriguante / drôle !

Les musiciens et mélomanes la valent-ils toujours, c'est une autre question.


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Commentaires

1. Le mercredi 9 mai 2018 à , par Andika

Oh quelle merveilleuse notule. J’entends que ça ne va pas dans le second extrait mais il me faut écouter tout cela à tête reposer, et bien mémoriser la partition avant. J’ai besoin d’un écran plus grand que celui de mon iPhone. 😁

2. Le mercredi 9 mai 2018 à , par Andika

Là, je viens en effet de lire et d'écouter dans de bonnes conditions, avec un écran très grand et en effet, c'est marquant :D

3. Le mercredi 9 mai 2018 à , par DavidLeMarrec

N'est-ce pas ? :)

Content que ça t'ait intéressé / amusé…

4. Le jeudi 10 mai 2018 à , par Adalbéron

Merci ! <3

5. Le jeudi 10 mai 2018 à , par Diablotin :: site

Très intéressant et nourrissant pour l'esprit ;-) ! Ça vient aussi confirmer l'attrait des Français pour le solfège comme instrument de torture, de sélection et de critique : ce n'est pas du tout le cas dans les autres systèmes d'enseignement de la musique en Europe.
Au demeurant, les pains qui s'inscrivent dans le fil du discours ne m'ont jamais gêné, que ce soit lors de récitals pour piano ou à l'opéra -où, par principe, on suit rarement le spectacle avec la partition en main, ça n'est pas vraiment fait pour cela...-.
Si tu vas ici, il y a un pain vraiment magnifique : http://latelierdediablotin.fr/WordPress3/2016/07/les-droles-daleas-du-concert/

6. Le jeudi 10 mai 2018 à , par DavidLeMarrec

Bonjour à tous les deux ! (et merci)

Oui, le système solfégique français est très formel (une sorte de maîtrise très mathématique et théorique, là où les Hongrois privilégient la sensation des logiques et l'intégration des instincts, par exemple), pas un hasard si l'Intercontemporain est français. Pour autant, je doute que les pains ne mettent pas tout autant mal à l'aise les musiciens et le public dans les autres cultures, les musiciens les prennent très à cœur en tout cas.

Tout à fait d'accord, lorsqu'ils sont dans un flux et qu'il n'y en a pas partout, ce n'est pas gênant. Et même lorsqu'il y en a partout, ce n'est pas forcément rédhibitoire si le discours prédomine (il y a des fanatiques de Samson François, et pour ma part je trouve l'Elektra de Mitropoulos à Florence, où personne ne parvient à jouer ou chanter ce qui est écrit, complètement convaincante). Mais contrairement aux petits décalages, on remarque forcément les pains.

Ah oui, en effet, sur ton lien, la fusée lorsque le piano reprend, aucune note n'est la bonne ! Mais ce n'est qu'un trait, donc ça ne gêne pas vraiment, même s'il y a un peu de flottement et encore quelques pains dans la partie qui suit. (Juste pour info, pianistiquement, j'aime davantage la première proposition avec le détaché du thème ; en revanche, l'orchestre du second est formidable, c'est du HIP méchant à une époque où ça n'existait pas – le HIP si, le HIP méchant non).

7. Le vendredi 11 mai 2018 à , par Faust

" A une répétition de ses bien aimés concerts, il y eut dans l'orchestre un moment d'hésitation, de trouble :

- Est-ce que vous vous croyez à l'opéra ? s'écria Habeneck, furibond et se retournant du côté des musiciens, son archet à la main.

Habeneck avait la mauvaise habitude de mettre toujours la salle entière dans la confidence des couacs qui se perpétuaient dans son orchestre. A chaque fausse note, il se retournait, et désignait de son archet le coupable à la vindicte publique."

Charles de Boigne, Petits mémoires de l'opéra (pp. 297-298)


Les biens aimés concerts sont ceux de la Société des concerts du Conservatoire créée par François-Antoine Habeneck en 1828. A l'époque, le chef dirige encore avec l'archet de son violon.

Charles de Boigne poursuit ainsi : " Lorsque son âge et ses manies eurent fini par le rendre impossible, Girard lui a invinciblement succédé. " Narcisse Girard succéda à Habeneck, plutôt contre le souhait de ce dernier ... (mais, à l'époque, ce sont les musiciens qui choisissent eux-mêmes leur chef et Théophile Tilmant, qui avait la préférence d'Habeneck, succédera lui-même, ensuite, à Girard à la tête de la prestigieuse Société des concerts du Conservatoire). De Boigne exagère un peu, car Habeneck est aussi âgé et surtout en très mauvaise santé.

Il n'y a pas (je crois) d'autre témoignage de ces " manies " d'Habeneck, plutôt inimaginables aujourd'hui. Mais, il n'y a pas, non plus, de raison de douter de leur exactitude.

Les exécutions des symphonies de Beethoven par la Société des concerts du Conservatoire à partir de 1828 dans la salle de la rue Bergère à Paris font accourir l'Europe entière ...

8. Le samedi 12 mai 2018 à , par Diablotin :: site

Ah, mais pour ma part, je n'aime pas beaucoup la seconde version... Piano très réverbéré et accompagnement assez touffu et lourd.
Pour info :
• version 1 : Gilels, OP Tchèque, Sanderling, un live de 1958 ébouriffant, où l'encore assez jeune Gilels, rentrant d'une tournée triomphale en Occident, est d'une liberté de ton et d'une virtuosité vertigineuse -le début est fracassant comme jamais, c'est assez loin du pianiste léonin mais un peu corseté qu'on retrouvera avec Szell-. Jusqu'au milieu des années 60, Sanderling, chef assez rare au disque en définitive, était en effet un chef assez mordant dans Beethoven, il s'est progressivement "klemperisé" ;-) en passant chez EMI.
• version 2 : Zimerman, OP Vienne, Bernstein, DGG.

9. Le samedi 12 mai 2018 à , par DavidLeMarrec

@ Faust :
Ah oui, pointer du doigt ses camarades, très vilain.
Vous attirez aussi mon attention, par un autre canal, sur la distinction que fait François Dupin, défunt percussionniste à l'Orchestre de Paris, entre pain (fausse note très exposée) et canard (les couacs des vents, je suppose ?).

@ Diablotin : les deux pistes sont dans le sens inverse dans ton article. :) Sans aimer particulièrement le côté mainstream de la version Bernstein (je n'ai jamais trouvé K. Sanderling trop épais – Th., c'est autre choxe –, mais là, en effet, il éclate tout dans une veine toujours aussi combattive, mais plus baroqueuse que postromantique !), je suis beaucoup plus touché par les détachés un peu dégingandés de Zimerman que par la continuité impavide de Gilels… De toute façon, ce pianiste, le son est extraordinaire, oui (et la sûreté d'ordinaire assez absolue), mais tout est tellement lisse et maîtrisé, ça enlève beaucoup de panache aux œuvres jouées, trop de sécurité, aussi bien au sens de la facilité apparente que du sentiment de l'absence de prise de risque.

Merci à tous les deux pour ces apports !

10. Le dimanche 13 mai 2018 à , par Faust

A la fin de son livre L'orchestre nu publié en 1981, François Dupin a adjoint un lexique, plutôt technique, dans lequel il distingue soigneusement le pain du canard :

Pain :

« Note jouée au mauvais endroit, mais dans un silence, prenant ainsi un énorme relief. Différent du canard, le pain peut être fait par tous les musiciens, et soulève l’hilarité dans les répétitions, et la consternation dans les concerts. L’auteur d’un pain doit normalement payer une tournée. »

Canard :

" Note fausse ou mal sortie d'un instrument à vent ; et aussi, plus souvent, la fausse note d'un instrument en cuivre. "

Ceux qui décèlent le mieux ces loupés - grands ou petits -, ce sont les musiciens eux-mêmes.

Vous abordez dans cette remarquable notule un sujet ultra-sensible au sein même des orchestres. L'harmonie est toujours plus exposée que le quatuor. François Dupin écrit : " Lorsque quelqu'un s'est trompé, notamment dans l'harmonie, et qu'un violoniste s'est retourné, il reçoit une bordée d'injures de la part du groupe entier ... ". Il mentionne aussi une erreur d'un timbalier qui, au cours d'une répétition, obligea à reprendre le passage. Certains violons manifestant une certaine impatience, le timbalier leur jeta : " Taisez-vous, les anonymes ! ". Il mettait ainsi le doigt sur la frustration de beaucoup de membres du quatuor de n'avoir pu faire une carrière de concertiste.

Le pain et le canard définis par François Dupin n'épuisent pas complètement le sujet. J'ai vu un percussionniste heurter avec le marteau qu'il utilise lorsque le compositeur a prévu des cloches, non pas une de ces cloches, mais leur support. Je ne suis pas sûr qu'il ait réellement perçu l'effet produit car il avait des bouchons dans les oreilles. Mais, ses collègues sont devenus verts et il a dû en entendre parler après le concert. Où ranger la sonnerie intempestive d'un téléphone portable, non pas d'un spectateur, mais d'un instrumentiste en plein concert ? Rare, mais j'en ai été témoin une fois ! Le pire canard auquel j'ai assisté (il est bien entendu (!) que je laisse de côté tous les pains et canards dont je ne me suis même pas rendu compte !), c'est celui d'un trompette solo au tout début de la 5ème de Mahler. Que faire, alors ?

On peut aussi ajouter le trou de mémoire du concertiste qui va mettre la panique au sein de l'orchestre.

Il n'y a aucune raison d'en vouloir aux instrumentistes. Disons que le spectateur partage avec ceux-ci les risques normaux d'une exécution qui est à chaque fois une recréation de l'oeuvre qui est donnée, ce qui, je crois, est un plaisir incomparable !

11. Le mercredi 16 mai 2018 à , par DavidLeMarrec

Merci, cher Docteur, pour toutes ces élaborations éclairantes !

Je me suis toujours fait la remarque que ce début de la Cinquième de Mahler doit en effet être l'un des plus terrifiants… assez technique, très mélodique, il donne vraiment la mesure de la suite, et sur une trompette, instrument discutablement fiable, impossible de se cacher, ça ne se maquille pas avec du vibrato comme au violon ou un effet de timbre comme au basson… et le musicien est tellement, tellement seul. Donner tout le caractère à lui seul, sur un instrument à peine chauffé. Ce doit être une terreur indescriptible même pour les musiciens français les musiciens les plus flegmatiques.

Dans le registre des sons intempestifs, le plus spectaculaire que j'aie vu, un percussionniste (baroque, c'était à Versailles, je ne suis plus sûr de l'œuvre – Scylla & Glaucus ?) qui a fait tomber son étal entier de baguettes et mailloches. Il a dû prendre cher à la pause. (Ce n'était pas gênant en réalité, tout l'orchestre jouait, ça n'a rien gâché, et ce n'était que quelques baguettes, rien à voir avec les grands attirails pour jouer du Mahler.)

Et pour le plus original : dans la Sixième de Mahler, le premier coup du Destin qui ébranle le micro sur pied (sans doute à 1000€…) ; le percussionniste hésite un instant, comprend qu'il doit choisir entre sauver le micro et planter son second coup à temps. Assez tranquillement je dois dire, il choisit de jouer sa note. Le micro vécut.
(Mais je crois que vous étiez là…)

Vous avez raison, vive le risque !
(incluant la mort de Véronique Gens sur scène et autres surprises parfois inconfortables)

12. Le vendredi 18 mai 2018 à , par Faust

Véronique Gens avait fait un petit malaise nous privant des quelques notes finales du Dante de Benjamin Godard donné à l'Opéra Royal de Versailles. Je présume que ce jour-là, elle ne devait pas être très en forme (physiquement) ou assez fatiguée et elle s'était effondrée, fort heureusement, sur son siège (version de concert).

J'étais au concert au cours duquel Kurt Masur est tombé à la renverse devant le premier rang de l'orchestre au Théâtre des Champs Elysées. Par elles-mêmes, les conséquences de la chute furent limitées. Mais, c'était un homme âgé et en assez mauvaise santé. A ce jour, c'est l'événement le plus dramatique auquel il m'ait été donné d'assister.

13. Le samedi 19 mai 2018 à , par DavidLeMarrec

Je n'étais pas encore dans la région Masur a eu son accident (sans doute lié à sa maladie), dont il a eu, physiquement, des difficultés à se remettre (convalescence longue et mort de toute façon imminente…).

On n'a jamais su exactement ce qu'avait eu Gens (vu l'émoi du public et l'absence apparente de gravité de la chose, ça m'a étonné), probablement une chute de tension ou quelque chose du genre. Ce qui était spectaculaire, c'est que c'était vraiment la fin de l'œuvre, elle chantait « je meurs » – la voix s'est brisée, mais on sentait que c'était le soutien diaphragmatique qui défaillait, pas juste un effet larmoyant : j'ai mis une poignée de secondes à me dire qu'elle poussait très loin l'incarnation, en abîmant la ligne, et même en jouant très fort la mort, vraiment.
Elle n'est d'ailleurs pas tombée sur sa chaise, mais était en train de s'effondrer en avant (la fosse ouverte était à un pas…), seulement rattrapée par sa voisine… Elle a dû se féliciter, ce jour-là, de ne pas avoir trop méprisé les seconds rôles dans les couloirs des loges ! Elle aurait vraiment pu se rompre les os en tombant inerte de cette hauteur.
Ça a d'autant plus cueilli tout le monde qu'elle était dans une forme vocale .uperbe et que rien ne laissait deviner son état. Elle avait dû prendre fortement sur elle pour s'effondrer dans les derniers instants comme cela…

14. Le samedi 19 mai 2018 à , par Faust

Kurt Masur nétait pas un chef calme ! Il s'est à un moment tourné vers les premiers violons et il a cru qu'il posait encore le pied sur le podium, mais, hélas, c'était le vide et il est tombé à la renverse. Il est possible que ce soit lié à son âge et à son état de santé, mais je ne suis pas sûr ! Il aurait fallu que la barre d'appui sur le podium soit plus enveloppante.

Vous avez tout à fait raison pour Véronique Gens qui avait été retenue à temps par sa collègue !

Tout ceci nous éloigne de votre sujet initial. Je reste un peu étonné qu'il puisse y avoir des pains ou des canards dans un enregistrement. Ils peuvent toujours reprendre si c'est en studio. En outre, aux musiciens et au chef s'ajoutent les ingénieurs du son. Pour une prise sur le vif, c'est un peu différent. Mais, l'enregistrement est toujours retravaillé. Il y a aussi les enregistrements qui, normalement, ne devraient pas être diffusés, mais qui le sont quand même contre la volonté des artistes.

Mais, c'est vrai qu'il se passe parfois des choses bizarres. Souvenez-vous de ce récital au cours duquel le pianiste a tourné par inadvertance deux pages. Il a continué imperturbablement jusqu'à ce que le chanteur - que cela faisait d'ailleurs rire ! - lui dise qu'il y avait un léger problème. Le pianiste n'avait pas l'air troublé et il a repris à la page précédente ! Comme il s'agit de deux artistes de qualité, je m'abstiendrai de dire leurs noms.

15. Le samedi 19 mai 2018 à , par DavidLeMarrec

Ah, possible que ce soit un mauvais appui. Je n'avais pas les détails, mais la perte d'équilibre est commune avec Parkinson.

Pour les pains en studio, tout dépend du nombre de prises évidemment… ça coûte cher, et lorsqu'il y a des vedettes, peu de dates communes sont disponibles. Pas toujours possible, si l'orchestre n'est pas assez à l'aise ou si l'œuvre est très longue, de tout reprendre, surtout que les coutures rapiécées ne sont pas forcément plus satisfaisantes.

En revanche, les enregistrements de piano avec des erreurs de lecture, vraiment étonnant que personne ne le fasse remarquer (les majors ont des salariés qui vérifient avec partition que tout soit correct, il n'y a personne qui le fasse ou ait le niveau chez les plus petits labels, peut-être – ou tout le monde s'en moque…). Ils n'ont pas d'amis musiciens, de prof, d'admirateur, de producteur qui ait ouvert la partition ?

Cette histoire des deux pages ne m'évoque rien… Mais effectivement j'ai vu des choses de ce genre, de très bons musiciens célèbres obligés de reprendre plusieurs fois un début qui ne passait soudainement plus…
Et, je le redis, le mystère du clavecin, l'instrument le plus facile à jouer de tous, vraiment, et pourtant celui où j'entends le plus souvent des pains en solo (et jamais en accompagnement…). Peu habitués à la lumière ? Largeur des touches non standardisée qui fait des ravages (sur moi, c'est sûr, mais des artistes de ce niveau ?).

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David Le Marrec


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