Carnets sur sol

Aller au contenu | Index des notules | Aller à la recherche

Un instant de triolisme wagnérien


L'horrible Richard Wagner

Après avoir vu Rheingold et Walküre par le Mariinsky ce week-end, et plutôt que de commenter un concert où tout le monde n'était pas, et de distribuer les bons points (c'était excellent de toute façon), l'envie d'en tirer un moment parmi d'autres, moins spectaculaire que les grands numéros de bravoure.

En effet chez Wagner, l'intérêt est presque toujours inversement proportionnel au spectaculaire et à l'évidence mélodique. Ses plus grandes beautés se dérobent dans les recoins des transitions qui nous ont paru de laborieux remplissages pendant tant d'écoutes… tandis que les fanfares pétaradantes, certes très sympathiques (je demeure assez inconditionnel de la Marche funèbre, je l'avoue), se livrent dès la première écoute et n'apportent pas nécessairement beaucoup de nouveaux plaisirs au fil des réitérations.

C'est pourquoi Wagner est à ce point une musique de mélomanes en général avertis et acharnés, les gars capables d'écouter trente-huit fois chaque version du même opéra, ou de prendre cinq avions en trois jours pour se constituer un Ring sur un week-end à travers les concerts donnés en Europe. Contrairement à Mozart qui peut vous ravir dès la première écoute (quand bien même il recèle des merveilles bien plus discrètes), ou à la plupart des autres compositeurs, qui ont tous écrit de la musique faite pour être écoutée, Wagner a conçu une musique conçue pour être défrichée, explorée, lue, jouée, redécouverte, vécue, patiemment dévoilée dans une sorte d'initiation permanente, qui converge assez bien avec le rituel religieux vendu par ses zélateurs (et Bayreuth).

C'est pourquoi, également, il est toujours si délicat de parler de Wagner aux (vrais) gens extérieurs à la Secte – au mieux, on voit le sourcil se lever (musique ésotérique de no-life), au pire on est accueilli par un vague dégoût (après tout, n'était-il pas l'ami intime de Hitler ?), et, plus embarrassant encore, comment expliquer à ceux qui aiment bien les extraits et ouvertures, que c'est un peu pourri la Chevauchée (sauf au second degré, comme c'est d'ailleurs prévu dans le flux de l'opéra, avec les chevaux épiques en train de saillir les juments sur un rythme de sicilienne…), et que l'intérêt de Wagner est justement dans le détail délicat, rien à voir avec la fanfare et le sentiment de puissance ?

Je crois que ça ne m'est pas très sympathique, cette conception d'une musique qui exclut plus qu'elle ne rassemble (considérant que le classique et l'opéra ne sont déjà pas précisément de la musique de masse…), réservée à une sorte d'élite qui maîtrise l'allemand, un minimum de mythologie, de philosophie, de notions d'harmonie et de contrepoint, une oreille un peu affinée… Il n'empêche que, lorqu'on est pris au jeu, c'est un territoire de découverte absolument sans pareil.
[Richard Strauss a cela dit poussé le jeu encore plus loin, même dans des œuvres qui peuvent paraître plus inoffensives comme Arabella, creusets de motifs combinés vertigineux dont il faudra parler à l'occasion.]



[[]]
Catherine Foster, Wolfgang Koch. Festival de Bayreuth 2014, Kirill Petrenko.
http://operacritiques.free.fr/css/images/walkuere_hautbois_cor-anglais_renonciation.png



Un instant

Celui-ci, quoique délicat est discret, est particulièrement prégnant en salle, et encore plus en concert, tandis que l'orchestre est quasiment totalement silencieux.

Les Walkyries viennent d'être congédiées, Brünnhilde vient d'entendre l'arrêt de son bannissement, elle tente de s'expliquer.

Victor Wilder le formule ainsi, encore mieux que Wagner lui-même :
Ai-je à ce point mérité qu'on me blâme
Et qu'on m'inflige un pareil châtiment ?
Suis-je, à tes yeux, une indigne, une infâme,
Qu'on me punît d'un supplice infamant ?
Ai-je commis une telle bassesse
Que sans pitié on me jette si bas ?
Ô parle, père ! Vois ma détresse,
Sans m'écouter ne me repousse pas ;
Dis-moi du moins par quelle indigne offense
Par quel forfait rempli d'horreur
Ta fille, hélas ! a perdu ta faveur ?

Et Alfred Ernst, sans changer les rythmes et sans rimes, moins poétique mais plus exact :
Si grande honte ai-je commis,
Que sur mon crime la honte tombe ainsi
Fus-je si basse, dans mon forfait,
Que jusque là tu m'abaisses ainsi ?
Ai-je à l'honneur manqué tellement,
Que tu me prennes l'honneur à jamais ?
Oh dis, Père ! Voix dans mon âme :
Calme ta fureur, dompte ta rage
Et montre-moi clair l'obscur forfait,
Qui contraint ton cœur en courroux
À maudire l'enfant le plus cher !

(On y retrouve plus clairement le ressassement simili-médiéval wagnérien.)

--

Le détail dont je voulais brièvement parler débute aux paroles en gras (partition et son ci-dessus) : moment suffocant où le hautbois et le cor anglais, quasiment seuls (discrets tapis de clarinettes, clarinette basse et basson), se livrent bataille de tuilages, dans la même tessiture (inhabituellement haute pour le cor anglais), sur un motif dérivé de la détresse et colère de Wotan, figurant dans cette scène la détresse et déréliction de Brünnhilde. Les deux timbres se mélangent en canon sur la même mélodie, avec leurs deux timbres parents et dissemblables, tandis que Brünnhilde entonne elle aussi (en un décalage syncopé) un motif lié à la renonciation, cette descente sur un accord diminué (do la fa# ré#).

Cette superposition très sophistiquée mais à nu, au milieu d'un orchestre qui se tait, c'est à la fois la beauté pure d'une mélodie et le vertige de sa saturation – malgré le tout petit effectif.

On touche là à cette essence wagnérienne discrète et ultime, de ces fulgurances qu'on ne retrouve guère avant le dernier acte de Parsifal


--

Autres notules

Index classé (partiel) de Carnets sur sol.

--

Trackbacks

Aucun rétrolien.

Pour proposer un rétrolien sur ce billet : http://operacritiques.free.fr/css/tb.php?id=3013

Commentaires

1. Le dimanche 1 avril 2018 à , par Diablotin :: site

Bel éloge de l'intimisme et de la patience en musique ;-) ! Et ça ne donne même pas envie d'envahir la Pologne !!!

2. Le dimanche 1 avril 2018 à , par DavidLeMarrec

Hé oui, c'est ce qui est difficile à communiquer aux profanes : la beauté de Wagner, c'est le détail, voire la nudité, pas vraiment les gros tutti sommaires qui font pouêt-pouêt. Toujours délicat quand on me dit, pour me faire plaisir « ah oui, j'aime bien Wagner, j'ai un CD » (surtout qu'à part le Prélude du III de Lohengrin qui est rigolo, la Marche Funèbre et l'Ouverture des Maîtres, à peu près rien ne m'intéresse dans ces hits).

3. Le lundi 2 avril 2018 à , par Olivier

Bonsoir,

Une délicate notule.

C'est pourquoi, également, il est toujours si délicat de parler de Wagner
Oui, et je suis preneur d'arguments -oh, un canevas- pour pouvoir en parler, et si le discours est réussi, amener les auditeurs à ECOUTER Richard Wagner

Et salutaire rappel que ces "first world recording" exclusivement pour les mélomanes

4. Le lundi 2 avril 2018 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Olivier !

Pour du « grand public », assez facile de vendre le Vaisseau fantôme, sa légende familière, son drame sentimental, ses effets spéciaux, et dans une langue sonore avec de belles mélodies, un vrai flux dramatique.

Si on parle de se mettre vraiment à écouter le Wagner retors du Ring, des Maîtres, de Parsifal, j'avoue que je ne suis pas convaincu qu'il faille le conseiller à d'autres qu'à des mélomanes un peu avertis. Pour goûter la spécificité de la chose, il faut passer outre l'action lentissime et prendre plaisir aux vers allitératifs (de qualité discutable), aux motifs récurrents, aux tuilages, à l'harmonie… une affaire de mélomane-musicien, ou à tout le moins, de mélomane suffisamment passionné pour y passer du temps, pour trouver de l'intérêt à essayer de comprendre la subversion et la reconstruction du langage musical.

Peut-être plus facile de vendre la passion et le lyrisme de Tristan, parmi les œuvres de maturité.

--

Ah oui, il y avait certes le texte et le commentaire, mais aussi les mauvaises bandes son et le mauvais anglais des « enregistrements du premier monde » au bout des liens… (je me suis amélioré depuis, promis)
Mais il est si frustrant de conserver ces choses exaltantes pour soi…
J'ai bon espoir d'en proposer prochainement des versions plus propres avec le concours de quelques compères (c'est en cours).

5. Le mardi 10 avril 2018 à , par antoine

On pourrait aussi signaler son agréable symphonie, de préférence par Rögner, Jarvi la jouant comme du Chosta...Quant aux opéras de notre grand Richard, les premières pages du dernière acte de Tristan me laissent à chaque fois sur le cul!

6. Le mercredi 11 avril 2018 à , par DavidLeMarrec

La Symphonie en ut de Wagner ? (il en existe aussi une en mi, inachevée, orchestrée par Mottl encore une fois)

C'est quand même d'une insipidité insigne, même sans considérer qu'il s'agit de Wagner.

J'ai dû essayer Järvi (que j'ai trouvé plus proche d'un Weber coulé dans l'harmonie de Donizetti que de Chostakovitch), en revanche pas Rögner. Un jour de courage héroïque, je ferai ça. À tout prendre, je trouve plus fécond de réessayer périodiquement Casella pour vous complaire, comme je le fais.

Effectivement, le Prélude du III de Tristan, c'est une tout autre chose !

7. Le mercredi 11 avril 2018 à , par antoine

David, tout de suite les grands mots! Je n'ai pas écrit extraordinaire mais agréable, notamment le mouvement lent. Par contre, elle l'est si elle vous fait garnir votre platine avec du Casella!

8. Le vendredi 13 avril 2018 à , par Morloch François

Dans les arguments qui portent vaguement pour intéresser à l'infâme Richard, il est possible de citer des wagneriens fanatiques de bonne réputation, comme Charles Baudelaire, Marcel Proust ou Claude Lévi-Strauss. Cela dit, c'est une bataille perdue d'avance pour les gens qui n'ont pas l'habitude d'écouter beaucoup de musique.

9. Le samedi 14 avril 2018 à , par DavidLeMarrec

@ Antoine :

Si c'est agréable dans le sens de gentil, comme une symphonie mineure du XVIIIe siècle, alors je suis d'accord. (Mais outre la curiosité, quel dommage de jouer ça alors qu'il y a tant de merveilles qui ne trouvent pas de place dans les programmes…)

À propos de merveille, une pensée pour vous hier soir en allant écouter (pour la seconde fois !) la Symphonie en mi de Rott en concert (par Trinks).

--

@ François :

Oui, ça peut convaincre de l'intérêt du gars, mais pour autant, ça n'éclaire rien sur la nature (trompeuse) de cette musique ; je crois, comme tu le dis, qu'à moins d'avoir déjà une solide appétence pour l'écoute musicale sérieuse et pour l'opéra, pas évident. (Cela dit, j'ai pas mal de contre-exemples à citer, de gens pour qui Wagner a été une épiphanie assez spontanée qui leur a ouvert les portes de la musique classique, mais comme c'est toujours inattendu et lié à un moment particulier, impossible d'en extraire un protocole reproductible…)

Ajouter un commentaire

Le code HTML dans le commentaire sera affiché comme du texte.
Vous pouvez en revanche employer la syntaxe BBcode.

.
David Le Marrec


Bienvenue !

Cet aimable bac
à sable accueille
divers badinages :
opéra, lied,
théâtres & musiques
interlopes,
questions de langue
ou de voix...
en discrètes notules,
parfois constituées
en séries.

Beaucoup de requêtes de moteur de recherche aboutissent ici à propos de questions pas encore traitées. N'hésitez pas à réclamer.



Invitations à lire :

1 => L'italianisme dans la France baroque
2 => Le livre et la Toile, l'aventure de deux hiérarchies
3 => Leçons des Morts & Leçons de Ténèbres
4 => Arabelle et Didon
5 => Woyzeck le Chourineur
6 => Nasal ou engorgé ?
7 => Voix de poitrine, de tête & mixte
8 => Les trois vertus cardinales de la mise en scène
9 => Feuilleton sériel




Recueil de notes :
Diaire sur sol


Musique, domaine public

Les astuces de CSS

Répertoire des contributions (index)


Mentions légales

Tribune libre

Contact

Liens


Chapitres

Archives

Calendrier

« mars 2018 »
lunmarmerjeuvensamdim
1234
567891011
12131415161718
19202122232425
262728293031