Carnets sur sol

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Tchaïkovski – Symphonie n°1


En la réentendant en salle (Philipe Jordan & Opéra de Paris), comme souvent, l'envie de mentionner quelques détails.

Bien qu'écrite tôt dans sa carrière, déjà très originale et tout à fait aboutie ; Tchaïkovski a beaucoup glosé sur ses propres difficultés avec la forme, mais en réalité, si le patron n'est pas aussi rigoureux que chez les contemporains germaniques (encore que le respect tremblant de la forme-sonate me paraisse assez passé de mode dans le dernier quart du dix-neuvième siècle), la construction en est au contraire très fine.

Quelques beautés à repérer pour une réécoute enjolivée.

♦ J'ai souvent lu que le premier mouvement était monothématique, dans le sens où, au lieu de faire dialoguer un thème A et un thème B, il se contenterait d'altérer progressivement un thème unique.
♦♦ Je ne suis pas tout à fait d'accord avec cette interprétation : certes, il n'y a qu'un seul thème, mais il contient en lui-même deux composantes (même trois, comme avec les ponts très thématiques, le troisième thème des formes-sonates traditionnelles) – la mélodie suave qui ouvre la symphonie, les trépidations qui la suivent et la soutiennent même (plutôt une dépendance du thème A, mais inhabituellement contrastée comme un thème B), puis une mélodie très lyrique (qui tiendrait l'emplacement du thème B).
♦♦ Cette matière, certes énoncée simultanément, Tchaïkovski la réutilise et la fait dialoguer pendant tout le premier mouvement, avec un beau blocage-interruption assez mahlerien au centre, pas vraiment de réexposition (le mouvement se termine immédiatement après ce qui ressemble à la très brève réitération des motifs de départ), et un double développement (moment traditionnel de modification et de contamination des thèmes) qui aboutit dans un fugato assez remarquable. Libre, certes, mais virtuosement étagé. Ce n'est pas de la jolie mélodie entassée de façon rhapsodique, très clairement.

(On retrouve de multiples fugatos, dans un goût plus folklorisant, dans le final.)

♦ Autre trait frappant, les modulations assez violentes (en particulier dans l'adagio cantabile ma non tanto), où la hauteur des changements de thème surprend, « dévisse » par rapport aux attentes de la tonalité de départ.
♦♦ Le final aussi propose ce type de raffinement harmonique, avec une marche harmonique ascendante (reprise du même motif, mais en le faisant changer de tonalité, en escalier) appliquée sur un motif descendant, qui crée une étrange impression de dissonance cognitive, disons.

♦ Et tant d'autres détails délicieux, comme le petit pont, un motif d'attente avant la valse dégingandée qui sert de trio au scherzo, assez parent avec le motif du Destin dans l'Annonce de la mort dans la Walkyrie (qu'on ne trouve guère avant Wagner et tout le temps chez tous les autres compositeurs après !) ; ou, plus typiquement tchaïkovskien, la déconnexion du début de l'adagio (aplats de cordes) qui débouche brutalement sur un thème ineffable de hautbois, le véritable matériau du mouvement (l'introduction constituant plutôt une fausse piste.
♦♦ En cela, le mouvement lent évoque furieusement l'esprit de celui de la Cinquième Symphonie, avec sa façon dont le thème fixe de la symphonie, en choral de cordes, débouche sur un solo tout autre de cor (avec écho de clarinette), puis sur un nouveau thème extraordinaire (comme personne d'autre n'en sait écrire) au hautbois (auquel le cor se joint à son tour en écho). Mais le mouvement de la Cinquième est incontestablement plus subtil et spectaculaire, avec le glissement du thème du hautbois vers le thème obstiné de la symphonie, qui le contamine jusqu'à exploser en choral de cuivres.

♦ Bien sûr, l'orchestration aussi n'appelle que des émerveillements, aussi bien globalement dans les étagements d'instruments, les répartitions thématiques, l'optimisation des profils sonores (les personnalités de coloration individuelles des bois, lyrisme du hautbois, halo des clarinettes et bassons ; les palpitations de cor à contretemps, là aussi caractéristiques du spectre tchaïkovskien)… que dans le détail très ponctuel des solos :
♦♦ mise en évidence des altos dans le mouvement lent (la mélodie principaleleur est assez longuement confiée), puis, plus traditionnelle, des violoncelles ; 
♦♦ solo inhabituel de timbales à la fin du scherzo (plutôt la spécialité de compositeurs plus ouvertement hardis ou rugueux, et plutôt plus tard dans l'histoire de la musique) ;
♦♦ les alliages pour créer de nouveaux instruments, déjà mentionnés dans la notule similaire autour de pépites de la Sixième Symphonie
♦♦ et, évidemment, ce moment dans l'adagio où tout l'orchestre se tait et où ne demeurent que deux flûtes seules, le genre de moment qui passe facilement inaperçu au disque, où elles peuvent quand même occuper tout l'espace ; mais voir les deux frêles roseaux au milieu de l'immense orchestre muet, sentir aussi la différence d'impact de la masse sonore… il y a là quelque chose de très marquant en vrai, de très instinctivement distinct en tout cas.

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Je manque de temps pour faire un joli découpage sonore, je vous laisse repérer tout cela (à supposer que je ne sois pas le dernier à m'en rendre compte, naturellement) en réécoutant la symphonie.

Pour ma part, dans cette symphonie, j'écoute particulièrement volontiers Jansons-Oslo (Chandos) pour le rebond de la danse, Masur-Gewandhaus (Teldec) pour les irisations assez remarquables [ce sont aussi d'assez loin les deux meilleures intégrales à mon sens…], mais si vous ne les avez pas sous la main, rien de plus facile que d'en trouver une version. Ce n'est pas du niveau de sa Cinquième (sans égale), mais Paavo Järvi en propose, par exemple, une très valable avec la Radio de Hesse (Francfort-sur-le-Main) sur la chaîne YouTube officielle de l'orchestre.




Pour les curieux de l'exécution du concert lui-même.

D'abord, un enchantement acoustique : malgré l'immensité, l'Opéra Bastille sonne toujours remarquablement pour l'orchestre – le son y est toujours très direct, comme si on était assis à côté des musiciens, et très bien étagé (la petite harmonie toujours très audible). Je suis partisan de longue date d'y mettre tous les concerts symphoniques au lieu de Pleyel ou la Philharmonie, et de placer plutôt les opéras là-bas, où l'on entend (un peu) mieux les voix – car à Bastille, en haut, les timbres ne passent pas, seulement les harmoniques dynamiques et métalliques du formant du chanteur… Les mots non plus, si bien qu'on n'y entend que des squelettes paradoxalement invertébrés.

Quand je sors d'une salle à l'italienne de proportions raisonnables (pas Garnier, où l'on n'entend pas formidablement non plus, à cause de toute cette moquette sur les murs), je me demande toujours comment on peut tolérer d'écouter les lointains échos d'un opéra dans une salle comme Bastille… ce n'est tellement pas, mais alors pas du tout la même intensité, y compris à qualité inégale !
En revanche, aussi bien pour accompagner les opéras depuis la fosse que pour jouer en concert sur scène, la salle de Carlos Ott est une petite perfection ; certes, la Philharmonie est plus flatteuse (quand on est bien placé…), mais il y a aussi cette réverbération artificieuse, ce petit halo qui peut masquer des détails ou déformer le spectre « réel » de ce qui est produit par les musiciens. C'est peut-être encore plus beau, mais d'une certaine façon un peu moins « vrai ». Bref, rien qu'aller entendre un concert à Bastille est toujours une fête, en soi.

Pour le reste, début de l'intégrale Tchaïkovski de Philippe Jordan avec l'Orchestre de l'Opéra. Grand effectif (8 contrebasses), disposition assez traditionnelle pour Tchaïkovski – tous les violons à gauche, ici de surcroît les altos à droite, ce qui se défend bien dans ces deux symphonies où il ont un rôle thématique ponctuel.

L'acoustique permet de profiter du beau grain des cordes, et de la franchise des bois, qui font souvent la réputation des orchestres français (sans que je les trouve toujours forcément supérieurs aux autres nations), et qui sont ici d'une qualité évidente (clairs, antérieurs, de basse impédance… on croirait qu'ils parlent français !).

La réserve principale du concert tenait dans les cuivres, que je n'avais jamais entendus aussi déplaisants : cors et trompettes durs, acides (les cors sont par ailleurs peu épiques dans leurs grandes sections démonstratives) ; trombones et tuba gras et particulièrement moches (ça ressemblait à Bordeaux-Aquitaine dans un répertoire difficile un mauvais soir), tendant par ailleurs (c'est la faute du chef, en l'occurrence) à couvrir le spectre et les contrechants ou les motifs secondaires dans les finals, un peu gâchés par ces pétarades poisseuses. À force d'entendre les tubas-dandys de l'ONDIF, du LSO ou du Bolchoï à la Philharmonie, je suppose qu'on finit par oublier à quoi cela ressemble joué par de simples mortels (soit : pouêêêêêt), mais tout de même, une section de trombones aussi épaisse, ça évoque des phalanges d'un niveau de recrutement et de rémunération qui n'est pas celui de l'Opéra de Paris. Je n'avais jamais remarqué cela, j'avais même plutôt de bons souvenirs de ces pupitres dans des productions d'opéra.

Ce que fait Jordan ne révolutionne rien, bien sûr, et c'est plus un garçon de l'élégance et des angles légèrement gommés que de la danse sauvage ; il ne cherche pas l'ineffable non plus (pas les silences étudiés habituels au  début de la 5, par exemple, ce qui n'est pas plus mal…).
Pour autant, lui et l'orchestre, comme toujours lors de ces concerts symphoniques (et contrairement à pas mal de productions lyriques…) sont véritablement investis, et emporte une adhésion sans réserve – à l'exception, donc, des conclusions trombonées.

Il essaie même des inclusions de vibrato slavisant (dans les lyrismes de la 5, mouvements 2 et 4) qui font remarquablement illusion – l'impression d'un changement d'orchestre, on s'y méprendrait à l'aveugle.

Vraiment séduisant et concluant : la motivation de l'orchestre demeure variable selon les répertoires, mais Jordan a au moins obtenu de leur donner un son plus cohérent, de bâtir quelque chose dans la durée qui m'avait semblé moins évident du temps de Conlon ou Cambreling.

J'attends avec exaltation de découvrir enfin la Troisième (une des meilleures, car elles sont toutes les meilleures) en salle !

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Anecdotes de voisinage : un couple de voisins s'insurge contre les tousseurs qui s'expriment entre deux mouvements… et continuent leur conversation sur l'incorrection des gens pendant le début du mouvement suivant.


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Commentaires

1. Le lundi 16 octobre 2017 à , par Palimpseste

Salut David,

Cela fait déjà quelques années que cette symphonie s'est placée parmi mes préférées. Pas "mes-préférées-pour-faire-mon-original", hein, les vraies de vraies. Dans mes moments d'égarement les plus profonds, c'est-à-dire toujours, je la considère même comme la plus belle de Tchaïkovsky.

Oui, les trois dernières sont mieux en cour, et la 4ème est en effet superbe, mais globalement, elles ne me touchent pas comme ces Зимние грезы, pour les raisons que tu as bien relevées : mélodies magnifiques sans cesse redéployées, alliages et solos aussi innovants que charmeurs, discours qui fait alterner fluidité presque infinie et ruptures étranges.

Tchaïkovsky a peut-être écrit des symphonies plus strictement construites et plus dramatiques ensuite, mais jamais aussi enchanteresses.

2. Le dimanche 22 octobre 2017 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Palimpseste !

Quand on aime particulièrement une symphonie plus rare, il y a possiblement un biais (on l'a moins usée que les autres, elle est plus « à soi » aussi si on est moins nombreux à l'écouter – on se sent peut-être un peu dépossédé lorsqu'on aime la Cinquième de Beethoven, appréciée de tant de gens que ce n'est plus une déclaration de sa personnalité propre, mais quasiment une attestation qu'on est humain…) ; toutefois je ne crois pas que ce soit le cas par posture, dans la mesure où il est plus facile de défendre que « Mahler est un génie » plutôt que d'essayer de convaincre les gens d'écouter Hausegger ou Wellesz.

La Première de Tchaïkovski fait partie des plus belles en effet… mais je pourrais dire ça de quasiment toutes (j'adore, mais un peu moins la 4 et la 6, et nettement moins Manfred). Au niveau de la construction, je trouve que c'est la plus fascinante avec la 5, c'est vrai. Ensuite, plus subjectivement, je suis sans doute plus touché par les 2,3,5 que par la 1, mais enfin, sur ces cîmes-là, est-ce que la distinction a encore du sens. C'est sans doute la nature des thèmes qui fait la distinction : plus folklorisants pour la 2, plus dansants pour la 3, et puis la 5 qui est une cathédrale, mais alla Gaudí, procédant par strates d'éclosions fleuries plutôt que par une grande structure basilicale prédéfinie.

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