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Ce pour quoi Warlikowski nous prend


En assistant à la reprise de la célèbre et peu prisée Iphigénie en Tauride de Krzysztof Warlikowski, j'ai été assez saisi par un vilain paradoxe qui s'exerce entre le discours du metteur en scène et sa pratique scénique.

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Photographie de Guergana Damianov pour l'Opéra de Paris.

La Bataille d'Iphigénie

Pour ceux qui ne l'ont pas vu, Warlikowski transpose l'action dans une maison de retraite – où une Iphigénie décatie (qui, spoiler, fait une attaque à la fin) revit son passé (ou les émotions vues dans les feuilletons-télé sentimentaux, je ne sais). Dans le même temps, la scène est coupée en deux par un gigantesque miroir, qui renvoie au public ça propre image, superposant la maison de retraite et le parterre de Garnier.

Il s'en était très explicitement expliqué :

J'ai fait mes études à la Sorbonne. Entre 22 et 23 ans, je passais mes soirées au Palais garnier et j'avais gardé le souvenir d'un public vieillissant.

    Et, de fait, l'essentiel du propos scénique a peu de rapport avec le mythe (tout juste voit-on une réminiscence de la petite Iphigénie avec ses deux sœurs, et une Clytemestre très froide – ce qui n'est pas très juste, d'ailleurs, le basculement de Clytemnestre se produisant après le sacrifice d'Iphigénie…), montrant essentiellement la vie d'une maison de retraite et quantité de détails assez décousus : que font deux captifs dans la maison de retraite ?  pourquoi un pensionnaire en fauteuil règne-t-il sur tout le monde ?  que sont ces ballets permanents avec toutes sortes de personnages, derrière le miroir ?
    Mais lorsqu'on superpose un ballet de déambulateurs (disparu lors de cette révision de la mise en scène) avec l'image des spectateurs, on voit bien que le sujet principal est de les tourner en dérision.

    J'ai du mal à prendre au sérieux par la suite ses déclarations selon lequelles il a été surpris par la violence des réactions du public – l'essentiel du propos étant justement de le mettre de mauvaise humeur, pour ne pas dire de lui intimer d'aller voir ailleurs. (Je veux bien qu'il faille virer les vieux pour y mettre des jeunes, mais alors il va falloir changer radicalement la politique tarifaire de la maison et faire des filtrages à l'entrée !)

    Certes, c'est un peu plus compliqué dans la mesure où le programme de salle (en tout cas celui de la reprise de 2008, je n'ai pas échangé avec les heureux acquéreurs du nouveau), vraisemblablement par la volonté de Warlikowski, faisait figurer une traduction d'un poème de Tadeusz Różewicz, un éloge aux vieilles femmes qui survivent chaque jour.

    Tout cela, c'est déjà de l'histoire ancienne – cette mise en scène a dix ans. Je la trouve personnellement plus insignifiante que scandaleuse, considérant qu'elle ne tisse aucun lien évident avec le texte, et qu'il y a suffisamment peu de mouvements d'acteurs pour s'abstraire de la scénographie (les ballets loufoques sont d'ailleurs rejetés à l'arrière-plan). On peut très bien regarder ça comme une version de concert entourée d'accessoires dépareillés, ça n'incite pas beaucoup à la réflexion, sans gêner véritablement.


iphigenie_warlikowski_air_lavabo
Photographie de Guergana Damianov pour l'Opéra de Paris.


Le problème

    Le préambule était nécessaire pour situer la nature du paradoxe : Warlikowski entend déplorer la présence de vieux (en nous les montrant sur scène de la façon la plus dégradée possible) en salle, lancer au défi au parterre…

    Et pourtant, plusieurs grands moments de la mise en scène se situent complètement de côté, complètement contre le décor – dont le fameux air du lavabo, le premier grand solo d'Iphigénie « Ô, race de Pélops… Ô toi qui secondas mes jours », chanté contre et sous un lavabo façon années 70 à l'Est du Rideau de Fer. Un des moments musicaux importants de l'opéra, aussi une articulation capitale de la mise en scène (le début de la réminiscience, puis le lieu où elle meurt).

    Cela veut donc dire que tout s'élevant contre les vilains vieux riches, Warlikowski a conçu une mise en scène qui n'est complètement visible que par le tiers de la salle, celui qui voit 100% de la scène (contre cette paroi, à moins de 90% de visibilité, on ne s'aperçoit pas même pas qu'il y a quelqu'un !), donc largement celui qui a les moyens de mettre plus de 100€ dans une place… celui contre lequel il prétend lutter, le public qui a déjà amassé un patrimoine.

    Je dois avouer que si cela me fait essentiellement ricaner, j'éprouve aussi une pointe d'agacement : toutes ces prétentions de redresseur de torts (comme si se moquer du public pouvait changer sa composition…), pour en fin de compte concevoir une mise en scène qui n'est visible… que par les riches vénérablement dotés en printemps qu'on avait prétendu « dénoncer » !
    Certains metteurs en scène (et pas forcément des gens qui ne dirigent pas leurs acteurs !) font très attention à ne pas trop sortir leurs interprètes (ou les actions essentielles à la compréhension) d'un rectangle assez central, sans que cela signifie les poster bras en croix en front de scène du genre Mario Martone pour Cavalleria Rusticana à Bastille. Thomas Jolly avait fait excellent usage de cette contrainte pour l'Eliogabalo de Cavalli dans la même salle, en début de saison.

    Metteurs en scène engagés, mettez votre art au niveau de votre ambition : vous souhaitez vous adresser aux jeunes, aux pauvres, aux gens des fonds de loge et des côtés (à supposer qu'il y ait un sens à mépriser une partie du public), incarnez-le dans votre pratique, en rendant votre mise en scène encore plus belle et intelligible depuis les étages ou sur les côtés qu'au parterre central… Mais lancer de grands principes tout en les subordonnant à sa fantaisie personnelle, pour finalement faire à nouveau une mise en scène conçue pour les premiers rangs… on pourrait s'en dispenser.

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Pour ceux qui souhaiteraient un avis sur l'exécution musicale, quoique différé et largement relayé par tant de journaux et de sites, ce sera fait dans le bilan de décembre à paraître.


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Commentaires

1. Le dimanche 1 janvier 2017 à , par Faust

Bonjour

Je ne me suis pas trop retrouvé dans cette reprise. J'avais conservé un souvenir différent de la mise en scène d'origine. Mais, il est fort possible que ma mémoire soit défaillante ou bien que j'ai transformé sans m'en rendre compte ce que j'avais cru voir et comprendre à l'époque.

Pour tout dire, je me suis un peu ennuyé à cette nouvelle reprise alors que la toute première représentation m'avait semblé plus intéressante. Les interprètes ne sont plus les mêmes et il n'y a plus Minkowski dans la fosse pour donner l'élan nécessaire à cet ouvrage.

Sauf erreur de ma part, Chéreau disait à propos de Garnier que se donner du mal à mettre en scène un opéra pour " çà " (il parlait du public ...), cela ne valait vraiment pas la peine ! On est alors dans l'ère Liebermann et ce devait être à propos de ses magnifiques Contes d'Hoffmann, pas mal décriés à l'époque (et, hélas, jamais repris) !

Il me semblait que le fil directeur principal de la conception de la mise en scène de Warliko se trouvait dans la Shoah et qu'il imaginait Iphigénie en survivante d'un monde d'horreur. Mais, il est vrai qu'il y en a un second, un peu en arrière-plan, visant le public de l'opéra ... D'où aussi les roses jetées à la "diva" ... (je crois ?).

En ce qui concerne l'attention visuelle portée au public, je crains que les metteurs en scène ne s'en moquent éperdument. Ils règlent leurs mises en scène depuis l'orchestre ou le parterre et ne s'occupent sans doute pas de ce que l'on peut voir sur les côtés ou à l'amphi. J'ai le souvenir d'une Butterfly mise en scène par Lavelli à Garnier où d'immenses voiles empêchaient la moitié de la salle de voir ce qui se passait sur la scène. Le public avait d'ailleurs manifesté sa mauvaise humeur.

Pour Eliogabalo, il me semble que l'on voyait très bien ... la relative inexistence de la mise en scène !

On n'a pas ces problèmes au Festspielhaus où quasiment tout le public voit ce qui se passe sur scène et où l'orchestre ne couvre jamais les voix. Il est vrai que la conception de la salle n'a pas été confiée à des experts en architecture ou en acoustique ...

2. Le lundi 2 janvier 2017 à , par Olivier

Bonsoir,

Sacrifions d'abord à la tradition, et donc, une excellente année 2017 pour autant que faire se peut pour CsS.

On peut très bien regarder ça comme une version de concert entourée d'accessoires dépareillés, ça n'incite pas beaucoup à la réflexion, sans gêner véritablement
C'est exactement ceci: aucun intérêt, et comment est-il possible, non seulement de s'écarter du livret, mais en plus de le "pervertir" à ce point? un mystère... .

la violence des réactions du public
Dommage, le mieux est d'ignorer C.W.: pas de réaction afin de le rendre invisible.

pourquoi un pensionnaire en fauteuil règne-t-il sur tout le monde ?
Le fauteuil attire incontestablement les metteurs en scène: nous avions eu Hagen dans son fauteuil, poussé par Alberich, dans la MeS de G.Krämer, S.Hawking/D.Mercy dans la damnation de Faust dans la MeS de A.Hermanis

donc largement celui qui a les moyens de mettre plus de 100€ dans une place
Et encore, je ne suis pas certain d'une bonne visibilité des places 3 et 4 dans les loges, a fortiori de côté.




3. Le mardi 3 janvier 2017 à , par DavidLeMarrec

Bonjour !

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@ Faust :

Tout le monde rapporte qu'il y a eu pas mal d'amendements (Warlikowski est revenu pour assurer la reprise, ce n'est pas si fréquent chez les metteurs en scène), et en particulier le plus radical.

Je n'ai pas trouvé Bertrand de Billy si mal ; les musiciens ont peu l'habitude (et clairement peu le goût) de cette musique, mais ça fonctionne plutôt décemment– à part un étrange retard que Billy voulait imposer à Barbeyrac qui, à chaque fois, chantait le rythme tel qu'il était écrit… j'y étais à une des représentations de la dernière semaine, pourtant !

Petite anecdote à ce propos : à la dernière, le 25 décembre (je n'y étais pas), quelques huées contre le chef avant le début de la seconde partie. Stéphane Lissner lance « Vive les instruments modernes !  Talibans ! ». On sent qui est son modèle, mais il a un côté beaucoup trop lisse et aparatchik, trop étudié, pour faire l'effet Mortier. Ou on s'est habitués.

(Hé oui, lorsqu'on hue, on peut difficilement communiquer finement sur les raisons de sa désapprobation…)

De toute façon, ce qui fait Minkowski désormais dans ses répertoires d'origine n'est plus du tout de la même farine qu'il y a dix ans : les musiciens ont changé (le départ de Cuiller a marqué un tournant dans le son de l'orchestre, j'ai l'impression), et l'habitude du répertoire n'est plus la même. J'ai trouvé ses Iphigénie d'Amsterdam et plus encore son Alceste parisienne assez molles et consuelles ; irréprochables, mais sans rapport avec la trépidation qu'on entend dans ses disques plus anciens.
D'une certaine façon, j'étais assez content d'entendre Iphigénie autrement, même si c'est évidemment mieux sur crincrins et pouêt-pouêts !

Les Contes de Chéreau, aperçus en vidéo, ne m'avaient pas renversé (mais c'était pareil pour Carsen, alors peut-être que tout changeait en salle).

Eliogabalo n'était pas un monument de mise en scène, mais considérant la nature du livret, Jolly occupait plutôt agréablement l'espace, malgré tout. Il y avait de la place pour mieux, mais j'ai apprécié, justement, la centralité et la simplicité : sans abandonner les chanteurs, ne pas chercher à leur faire dire plus que ce livret traînant et cette musique médiocre (même pour du Cavalli, ce n'est pas très copieux !) peuvent intrinsèquement exprimer. (Cela dit, on aurait eu des gens un minimum rompus à la déclamation baroque comme Mariana Flores, mon avis aurait peut-être été tout autre : il y a si peu sur la partition que la qualité dépend quasiment totalement des interprètes…)


On n'a pas ces problèmes au Festspielhaus où quasiment tout le public voit ce qui se passe sur scène et où l'orchestre ne couvre jamais les voix. Il est vrai que la conception de la salle n'a pas été confiée à des experts en architecture ou en acoustique ...

J'attends qu'on y joue Christophorus ou Der arme Heinrich, je serai du voyage !

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@ Olivier :

Tous mes vœux vous accompagnent, de même, pour cette année nouvelle ; et qu'en ce qui concerne les lieux, elle soit prodigue en notules susceptibles de vous satisfaire !


C'est exactement ceci: aucun intérêt, et comment est-il possible, non seulement de s'écarter du livret, mais en plus de le "pervertir" à ce point? un mystère... .

    Oh, comme Cyrano, il a fait mieux depuis : son Roi Roger était un attentat délibéré, l'un de ces rares cas où, réellement, les huées ne paraissent pas si absurdes (si elles n'étaient pas une expression d'abord vulgaire, et surtout agressive envers les artistes, techniciens, etc.). Puisque Warlikowski avait expliqué dans la presse que, le sujet (certes peu captivant) ne l'intéressant pas, il raconterait sa propre histoire. Ce qu'il fit. Aucun rapport avec l'œuvre de départ. Corollaire : impossible de découvrir (ou du moins d'aimer) l'œuvre en salle, et impossible par la suite de remonter l'ouvrage. Ce serait Don Giovanni ou Traviata, je dirais que c'est rigolo, que les productions sont souvent renouvelées, qu'on a le choix d'aller les voir ailleurs sans forcément voyager, etc.
    Mais pour une œuvre (plutôt difficile) dont c'était peut-être la création française, le désir conscient de la desservir me paraît difficile à pardonner.

Dans Iphigénie, c'est différent : l'intrigue est simple et célèbre, l'œuvre est régulièrement au répertoire en Europe (en tout cas dans les pays de la CECA et en Autriche), et elle est chantée en français ; on peut très bien suivre sans se fier à la mise en scène – même si, évidemment, il aurait été plus intéressant qu'on nous montre quelque chose d'une part en rapport avec le sujet, d'autre pas de pas trop moche ou vain. Mais ça ne me scandalise pas, à défaut de me convaincre.


Dommage, le mieux est d'ignorer C.W.: pas de réaction afin de le rendre invisible.

C'est évidemment le contraire qui s'est passé en 2006 : je vivais hors d'Île-de-France, et j'avais l'impression de n'entendre parler que de cette Iphigénie aux lavabos. Il faut dire que c'était la première apparition de Warlikowski à la fois à l'opéra, me semble-t-il, et en tout cas à l'Opéra de Paris. Après la période tout-Zambello de Gall, ça avait de quoi défriser, pour sûr, déclarations pyramoniaques de Mortier en sus.

C'était assez drôle de voir les gens s'écharper sur ce sujet de la plus haute importance : Mortier doit-il être pendu (et si oui, pour ou en dépit d'Iphigénie) ?


Le fauteuil attire incontestablement les metteurs en scène: nous avions eu Hagen dans son fauteuil, poussé par Alberich, dans la MeS de G.Krämer, S.Hawking/D.Mercy dans la damnation de Faust dans la MeS de A.Hermanis

Toujours à Bastille, il y eut aussi le Commandeur chez Hanecke. Je vois bien ce que ce peut avoir de puissant visuellement, mais en l'occurrence c'est le rôle du personnage dans l'intrigue parallèle inventée par Warlikowski qui m'échappe un peu : il peut y avoir un pensionnaire qui a droit de vie et de mort sur les visiteurs dans une maison de retraite ?

Considérant que l'offre ne se limite pas à l'ONP (et c'est heureux, considérant la prochaine saison particulièrement conservatrice en matière de répertoire), j'avoue que tout ça m'amuse assez… Et il faut bien admettre que ça intéresse un public plus jeune (mais aussi plus instruit, donc une « ouverture » discutable de l'Opéra, en tout cas pas une ouverture à tous) que les mises en scène confites façon San Carlo 1950.

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