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Elias de Mendelssohn : Baal ou Dieu, Camacho ou Beethoven ?


    Deux remarques spécifiques en réécoutant Elias, cette fois en concert – sur instruments anciens avec Pygmalion, dans une édition étrange où manquaient de nombreux numéros, dont certains importants (toute la préparation de la scène de Baal, c'est-à-dire le n°10 « Heute, im dritten Jahre, will ich mich dem Könige zeigen », plusieurs paroles d'Élie, le premier quatuor vocal chanté par tout le chœur…). Pratique pour rentrer chez soi tôt lorsqu'on appartient aux classes laborieuses, mais j'espère que ce n'est pas pour cela. Étrange dans tous les cas : il n'y a aucun numéro supplémentaire, seulement d'assez nombreux numéros coupés (j'ai arrêté de compter, mais il y en a bien eu 8 sur 42) ; je n'en vois pas trop l'intérêt. Et je n'en trouve pas trace : l'œuvre a été traduite pour sa création mondiale en anglais, mais je ne vois pas mention de changement dans le contenu musical. De même pour les versions discographiques.
    Autrement, soirée magnifique (le grain et les couleurs de l'orchestre Pygmalion, l'abandon et les moirures d'Anaïk Morel, la limpidité glorieuse de Robin Tritschler…), ne serait-ce que pour entendre cette œuvre en action.

    Il est évident que Mendelssohn s'inspire du style sacré de Bach, notamment dans les doublures orchestrales (et encore plus avec des hautbois en poirier, dont le son se rapproche de ceux utilisés dans les Passions), ou dans le type de contrepoint, mais aussi des grands oratorios choraux de Haendel (Israel in Egypt, le Messie). À l'oreille pourtant, on reconnaît aussi le style du Beethoven choral (Fidelio, Missa Solemnis) et celui du Brahms à venir (avec les doubles appoggiatures caractéristiques, ou les mouvements harmoniques de Gärtner et Fingal) – rien d'étonnant sur ce dernier point, tant la musique chorale de Brahms doit à celle de Mendelssohn, tout aussi géniale par ailleurs, quoique considérablement moins donnée et enregistrée (sans que j'y voie de raison plus légitime que l'habitude).



    Du fait de l'abandon de son ami Klingemann pour le livret de son opéra Die Heimkehr aus der Fremde, Mendelssohn s'est appuyé sur le librettiste de son précédent oratorio Paulus, Julius Schubring, pour réaliser le projet évoqué avec ledit ami.

    Côté littéraire, l'œuvre reconstitue une trame narrative où, contrairement à Paulus, l'action se passe directement sous les yeux de l'auditoire, au discours direct. Pour ce faire, Elias est, comme le Messie de Haendel, un gigantesque patchwork de citations bibliques (Rois I bien sûr, mais aussi Deutéronome et Psaumes, souvent plusieurs dans un seul air !), pas forcément liées à Élie – certaines sont tirées de livres dont les actions sont postérieures aux Rois I, dont Ésaïe, Osée, Jérémie… et même Matthieu !
    Or, Élie n'est cité dans l'Ancien Testament, outre les Rois, que brièvement dans les Chroniques et dans Malachie ; par ailleurs, ces livres relatent des faits de 100 à 300 ans postérieurs (selon la datation traditionnelle) à la vie d'Élie, ce ne peut donc même pas être vu comme une reprise des anciens prophètes. Le résultat est très efficace et opérant – mais, bien que se résumant largement à des citations de textes sacrés, il les réordonne dans un sens qui n'a pas de rapport avec leur littéralité initiale.

    Mendelssohn était très conscient de ces enjeux de déplacement de sens ; à telle enseigne qu'il écrivait à son librettiste : « Peut-on dire de Baal qu'il est une idole des Gentils ?  Bien sûr, Jérémie paraît utiliser le mot dans ce sens, mais ne l'utilisons-nous pas exclusivement dans un autre sens ? ». Ce n'est pas exactement la même chose, mais cela montre bien la peur d'abîmer la signification primitive du texte – et, de fait, les emprunts disparates ne sont pas spectaculairement évidents une fois lus et entendus en contexte.

Les deux remarques, donc :



elie_baal_domeico_fetti_1622.jpg
La scène des offrandes par Domenico Fetti (1621-1622).
Collection royale de Buckingham Palace.




► Le chant d'imploration des suivants de Baal, le grand moment le plus dramatique de la vie d'Élie et le point culminant de l'action de l'oratorio (où les suivants du faux-dieu le supplient d'embraser leur sacrifice) m'a toujours paru étonnamment beau et entraînant.

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« Baal, erhöre uns ! »
« Baal, écoute-nous ! Tourne-toi vers nos offrandes !  Envoie-nous ton feu et anéantis ton ennemi ! »
Collegium Vocale de Gent, Orchestre des Champs-Élysées, Philippe Herreweghe (Harmonia Mundi).

Je vois bien l'effet moqueur voulu : leurs supplications très homophoniques, rythmiquement sommaires (à l'opposé de toute l'écriture très contrapuntique, beaucoup plus subtile, du reste de l'oratorio), répétées de façon de plus en plus tonnante et en vain, sont très réussies. Dans certaines versions, les cuivres crépitent même un peu, donnant une impression d'orphéon un peu dérisoire, d'instruments barbares et désuets, de trompes hitites, de sacqueboutes philistines… Mais cette harmonie majestueuse et pure ressortit plutôt, en fin de compte, à l'écriture sacrée de Mendelssohn, tout simplement.

Et l'impression est accentuée par la parenté assez accablante avec son Schlußchor (chœur conclusif) du célèbre Psaume 42 (Wie der Hirsch schreit / Comme brame le cerf après les eaux vives) : même grande écriture homophonique en choral preste, qui cherche ici à exprimer au contraire la majesté céleste et la simplicité de la foi véritable…

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Kammerchor Stuttgart, Klassische Philharmonie Stuttgart, Frieder Bernius (Carus).

Après l'introduction, vous entendez « Harre auf Gott ! » – « Espère en Dieu : à nouveau je lui rendrai grâce, le salut de ma face et mon Dieu ! ». Donc tout l'inverse, en principe, de la salutation sauvage des faux-dieux et du déhanchement dérisoire des païens qui prient le ciel vide. D'autant plus étonnant que Mendelssohn a écrit des imprécations et des orages vraiment impressionnants pour Elias (j'y viens).
Une grosse affaire de contexte, sans doute.



elie_baal_johann_heinrich_schoenfeld.jpg
Même sujet par Johann Friedrich Schönfeld (1650).
Dommuseum de Salzbourg.



Seconde remarque (car oui, je n'en ai fait qu'une jusqu'ici, je me suis tenu sage).

► Alors que les opéras de Mendelssohn brillent assez peu par leurs qualités dramatiques (même si Lorelei dispose de superbes atmosphères – pourquoi ne rejoue-t-on pas ça, et tout simplement ne l'enregistre-t-on jamais ?), Elias, en pleine maturité, manifeste au contraire un talent pour la grande fresque spectaculaire. Contrairement à Schumann, la finesse de l'écriture ne laisse jamais le spectre sonore s'embourber ; et on y trouve une flamme qui doit clairement beaucoup aux meilleurs chœurs de Beethoven – final de Fidelio et bien sûr Missa Solemnis, l'élégance, la souplesse et les jolies appoggiatures en sus. Étrangement, on trouve les mêmes qualités de masses dramatiques dans d'autres œuvres chorales qui ne contiennent pourtant aucun élément narratif, comme les 3 Psaumes Op.78.
    Un paradoxe qui comble d'aise, en l'occurrence.



♫ Tous ces détails infinitésimaux vous ont peut-être redonné l'envie de vous immerger dans l'ensemble de l'œuvre. J'en profite pour glisser quelques conseils dans une discographie abondante (mais non point infinie, on peut en faire le tour) et de qualité.
♪ Pour Elias, j'aime beaucoup Sawallisch I (Radio de Leipzig, chez Philips-Decca), très dramatique, avec Theo Adam très âpre en Élie, vraiment proche de l'esprit du texte. Plus souples et éduqués, avec de meilleurs chœurs (de merveilleux chœurs), Rilling chez Hänssler (pour autant très dramatique aussi, sans doute la version la plus aboutie de toutes) et Bernius chez Carus (un peu plus ronde et paisible). Herreweghe est remarquable aussi, de très belles couleurs neuves (la discontinuité du spectre peut séduire ou frustrer selon les goûts) et Sawallisch II (Radio Bavaroise, chez Hänssler) mérite tout à fait l'écoute. Plus mitigé sur la version sur instruments anciens de Hagel (chez Hänssler), qui manque vraiment de longueur de son ; Märkl (Radio de Leipzig, chez Naxos) est très bien, mais moins intense que les précédents. J'avais bien sûr trouvé Conlon épais, et j'avais trouvé Budday (chez K&K) décevant et McCreesh terne. Dohnányi 1966 aussi.
♪ Pour les Psaumes-cantates, énormément de grandes versions : Rilling, Corboz, Herreweghe, Bernius, tout cela est intense et excellent. (Le Paulus de Rilling aussi.)
♪ Pour le reste de la musique chorale sacrée, il existe l'intégrale Matt chez Brilliant Classics, pas celle qui a le plus d'éclat, mais très suffisante à montrer la qualité de cette musique. Sinon, l'archi-intégrale Bernius est bien sûr ce qui se fait de mieux. Les 3 Psaumes Op.78 mentionnés précédemment (des motets courts, pas ceux plus célèbres en forme d'oratorio) y sont exceptionnels – vous entendez la tenue du chœur dans le second extrait de la notule…
♪ Pour les chœurs profanes très négligés (en existe-t-il seulement une réelle intégrale ?), il faut commencer par le disque de la Radio de Leipzig dirigé par Horst Neumann (Berlin Classics), qui couvre des extraits des opus 41, 48, 50, 59, 75, 88 et 100, un moment de grâce absolue. On peut ensuite poursuivre avec les quelques autres monographies de qualité existantes (Carmina Kammerchor avec Hanke chez EMI, RIAS Kammerchor avec Rademann chez Harmonia Mundi, Europa Chor Akademie avec Daus chez Glor et diverses anthologies…).



J'ai lancé quelques pistes, je vous laisse faire joujou avec, si jamais ces sujets vous amusent comme moi ou si ce corpus vous enchante semblablement.

(Ah oui, le titre, c'est une référence à Die Hochzeit des Camacho, un de ses opéras de jeunesse – d'après le Camacho du Quichotte, étrange choix.)


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Commentaires

1. Le dimanche 11 décembre 2016 à , par Diablotin :: site

Il me semble que la musique chorale sacrée de Mendelssohn reste peu jouée de nos jours... Jamais réussi à entendre en concert, à part le Psaume 42, que j'aime beaucoup et quelques choeurs isolés à l'occasion de concerts de Noël ou de Pâques -on en raffole par ici, de ces événements !-.
C'est fort dommage, cela s'écoute agréablement et même facilement, comme d'ailleurs toute la production de ce musicien un peu décrié de nos jours -beaucoup de talent et peu de génie, comme disait l'autre ?-, alors qu'il était réputé pour être le plus grand musicien de son temps de son temps -oui oui, je me suis relu-.

2. Le dimanche 11 décembre 2016 à , par DavidLeMarrec

La musique sacrée de Mendelssohn (en tout cas Elias et les grands Psaumes-cantates, pour le reste beaucoup moins…) est très régulièrement jouée en Allemagne et au Royaume-Uni (quelquefois en Italie aussi, ai-je vu). En France, effectivement, c'est plus rare. Mais dans ces dix dernières années, il y a déjà eu Paulus, Elias (une autre fois), les Psaumes op.78 et probablement quelques-uns des trois grands psaumes-oratorios… à Paris. Ailleurs, évidemment, l'offre est moins dense, et ces pièces sont trop peu susceptibles de remplir pour être proposées souvent, voire proposées du tout… La langue allemand éloigne largement le public, déjà – en dehors de Bach, Mozart, Wagner et Mahler, les grandes villes de province peinent à remplir leurs concerts germanophones en général (peut-être moins à Straßburg, forcément).

Je suis d'accord, c'est une musique à la fois emphatique et délicate, ample et pudique, très mélodique et très contrapuntique, avec pas mal d'effets susceptibles de faire dresser l'oreille aux néophytes… Le psaume Richte mich Gott ou les grands orages d'Elias sont vraiment accessibles à toutes les oreilles.

En ce qui me concerne, Mendelssohn est un de mes compositeurs chouchous absolus : à part les mélodies (un peu fades, pour beaucoup) et les Romances sans paroles (essentiellement décoratives) il y a très, très peu de pièces qui ne soient pas touchées par la grâce. Même les œuvres de prime jeunesse. En musique de chambre, il n'y a que le trio pour piano, clarinette et cor de basset qui soit assez creux… tout le reste est miraculeux. À commencer ce qu'on ne joue jamais : les sonates pour piano, la sonate avec clarinette, le sextuor avec piano et contrebasse…

3. Le dimanche 11 décembre 2016 à , par Diablotin :: site

Strassburg, c'est mieux -et c'et la traduction officielle, sur les panneaux, ici-, le ß ayant disparu de l'orthographe allemande... (dit celui qui n'a qu'une version d'Elijah, donc Elias mais en anglais...). Finalement, son oeuvre chorale la plus faible, c'est peut-être bien sa deuxième symphonie, un peu longuette...
En effet, la musique de chambre de Mendelssohn mérite d'être connue, au-delà de ses quatuors assez renommés -et très réussis-.
J'aime assez, pour ma part, les "Lieder ohne Worte", même si parfois, on sent bien qu'un texte chanté manque au propos -ce qui pourrait expliquer le caractère essentiellement décoratif du piano, sans doute-. Mais c'est très agréable à petite dose -et je pense que ce n'est pas fait pour être écouté dans la continuité d'une intégrale-.

4. Le mercredi 14 décembre 2016 à , par DavidLeMarrec

La suppression du ß, c'est comme la réforme de 1990… on doit tous faire semblant qu'elle existe, mais dans l'usage, c'est beaucoup plus incertain. En tout cas je vois très souvent de l'eszett dans des publications récentes… et il a sa logique, que je trouve assez rassérénante dans certains cas (impossible de l'envisager pour Mendelssohn ; ou bien distinguant les deux familles Strauss…). À telle enseigne que je l'ai installé dans mes raccourcis permanents sur le petit utilitaire que j'emploie pour accéder rapidement aux caractères spéciaux (Clavier+, si ça intéresse les utilisateurs de PC… excellent conseil d'un lecteur de céans).

Elias sonne mieux en allemand, à mon gré. Et les meilleures versions disponibles sont en allemand.

Tout à fait d'accord sur le reste : les romances sans paroles ne doivent pas être écoutées en continu (mais même isolées, la matière musicale est trop mince pour qu'elle m'intéresse hors d'un contexte dramatique ou poétique), les quatuors (surtout les 1,2,6, souvent joués) ne doivent pas occulter le reste, et la Deuxième Symphonie est bizarrement une demi-réussite – étrange pour un compositeur qui n'a rien raté, et qui excellait à la fois dans la symphonie et dans l'oratorio !

5. Le samedi 10 juin 2017 à , par Diablotin :: site

Tiens, je te recommande la très belle version live de Blomstedt, avec l'orchestre de Mendelssohn (Gewandhaus Leipzig) et un excellent Geraher. C'est paru chez RCA il y a déjà un bail -2003- et c'est très bien ! La diction des choeurs est exceptionnelle, on comprend tout sans livret !

6. Le mardi 13 juin 2017 à , par DavidLeMarrec

Ça ne m'évoque rien, pourtant j'avais essayé d'attraper un peu ce qui se trouvait. Ça m'intéresse très vivement évidemment !

C'est la MDR qui chante ?

7. Le mardi 13 juin 2017 à , par DavidLeMarrec

Ah non, c'est juste le chœur du Gewandhaus, dont je n'ai pourtant pas gardé le souvenir d'une grande puissance d'élocution – plutôt du grand ton vaporeux, à ce qu'il m'en semble. Je n'en suis que plus curieux. En plus, il y a Rubens (et Taylor) !

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