Carnets sur sol

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samedi 18 octobre 2014

Réversibilité


Entendu dans Le Secret des sources sur France Culture aujourd'hui, consacré à la lutte contre le sexisme :

Lorsqu'il y aura plus de femmes, les postes seront pourvus avec plus de compétence.

Je suis bien sûr tout à fait favorable à la juste inclusion des femmes (bien que vaguement gêné devant la solution du quota, sans avoir d'alternative à proposer cependant) ; néanmoins, même si la vengeance bat son infernal rappel, on peut difficilement abolir le sexisme en inversant simplement les polarités. Sur ces questions de représentation (femmes, origines, âges…), on retrouve en permanence les mêmes bons sentiments déballés de la façon la plus contradictoire possible — et c'est pénible, parce que le sujet est intéressant.

En l'occurrence, ce genre de fantaisie se répète durant une heure pleine, tout de même.

[au concert] Concerto pour violon n°1 de Szymanowski, Symphonie n°7 de Mahler — Skride, OPRF, V. Petrenko


Quelques mots d'un superbe couplage.

Pour les curieux, c'est audible sur le site de France Musique.

Par ce grand lyrisme scintillant, à l'orientalisme contrapuntique qui ne le cède jamais à la couleur locale, le concerto (très symphonique) de Karol Szymanowski et ses thèmes ébauchés, bifurquant au gré des modulations, resurgissant, restent assez irrésistibles, à la fois généreux et jamais vraiment expansifs — faisant miroiter mille possibles sans jamais se livrer frontalement. Jamais déceptifs comme les grands thèmes ultralyriques de Strauss ou Chostakovitch, qui respectivement s'interrompent ou se gondolent, mais jamais aussi franchement élancés, ils se succèdent par fragments qui s'emboîtent à la perfection.
On ne saurait s'égarer dans plus belle forêt.

Très impressionné par Baiba Skride, qui n'a pas la notoriété de la plupart des violonistes qui se produisent à Pleyel, mais qui a été recrutée à la perfection pour cet emploi : le son très pur et intense de son violon se projette sans difficulté à travers la salle, passant au-dessus de l'orchestre par ses harmoniques hautes (mais très claires, pas du tout d'impression métallique), plutôt que cherchant à lutter en volume ou en vibrato — ce qui serait vraiment peine perdue ici. La parenté de cette philosophie du son avec Leonidas Kavakos (mais avec un volume sensiblement plus large que le grec) intéressera sans doute quelques lecteurs.
En bis, une sarabande de Bach assise sur une basse régulière, comme autonome, jouée sans vibrato (mais pas du tout de façon baroquisante), qui englobe toute la salle comme s'il s'agissait d'un petit salon… Magnétisant.

Puis vient la bizarre Septième de Gustav Mahler, faisant alterner :
¶ un mouvement initial en forme de marche aux larges développements (on y retrouve une des vertus principales de l'écriture des grands mouvements de Mahler : un thème n'est jamais répété à l'identique, il revient toujours sous forme de réitérations partielles, de mutations, ou mélangé à d'autres thèmes), aux interruptions spectaculaires, aux crescendos irrésistibles — sur le même patron que les mouvements initiaux des Deuxième, Troisième, Cinquième et Sixième symphonies ;
¶ deux Nocturnes tout de même assez tendus et tempêtueux, aux références concrètes étranges (cloches de vache hors scène dans le premier, petit chant à la mandoline dans le second…), qui contrastent avec l'aspect très dramatique du début de la symphonie ;
¶ un scherzo mi-figue mi-raisin, un peu répétitif, pas forcément joyeux, pas forcément menaçant… et même pas forcément grinçant ;
¶ ce final en rondeau, éblouissant de lumière, une sorte de hurlement poussé dans une immensité dominée — probablement la chose la plus univoque qu'ait écrite Mahler dans ses symphonies (en tout cas du côté des émotions positives…) —, mêlant les fanfares triomphales aux danses légères viennoises (qui changent sans cesse de pieds, hésitant entre trois et deux temps).

Le défaut du résultat est peut-être un surcroît d'intensité (et une unité compromise), car chaque mouvement dispose de contrastes forts, si bien que l'on peut avoir l'impression d'assister à une suite de plusieurs symphonies, et pas forcément à une progression. Mais les moments forts abondent, ce qui est un peu ce qu'on demande à un concert.

Cette musique flatte les meilleures qualités de l'Orchestre Philharmonique de Radio-France (qui n'est jamais meilleur que dans le romantisme très tardif et le décadentisme) : cordes extraordinairement tendues, pleines et frémissantes, au legato infini ; cuivres proprement glorieux, jamais gras, jamais stridents. Sa grande plasticité à la personnalité des chefs peut le desservir lorsque les prétendants n'ont pas de grand parti pris (Deroyer et tout récemment Kuokman ont ainsi mené vers des déceptions), mais Vasily Petrenko n'est pas de ceux qui laissent passer l'occasion.
Sa lecture très vive (le rondeau devient résolument une cavalcade) se resserre au sein de chaque mouvement, donnant l'impression d'une poussée continue, et la gestion des plans est exemplaire de clarté — il n'y a que le dernière mouvement qui, grandement en raison des limites sonore de Pleyel, se brouille lorsque le volume augmente trop. J'ai toujours trouvé Petrenko très porté sur le lyrisme (au risque de trop porter l'attention sur la mélodie)… ici au contraire, tous les aspects de cette musique sont exaltés, et cela ne se résume certainement pas la ligne haute des violons.

Si bien que la soirée est presque trop dense, avec deux monuments particulièrement riches, interprétés sans la moindre baisse de tension… C'est dans des soirs comme ça qu'on ne regrette pas le temps du déplacement.

David Le Marrec

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