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Henrik IBSEN – Rosmersholm – Idiomécanic Théâtre, Julie Timmerman


Comme déjà précisé, Rosmersholm est sans doute la pièce d'Ibsen qui synthétise le mieux les ressorts de son univers : la dramaturgie repose entièrement sur un processus de dévoilement, refusé et subi par les personnages, dont l'univers s'effondre tandis qu'ils deviennent authentiques. Dans ce cheminement vers l'exposition publique et l'expiation, à travers les vertiges des révélations sur autrui (et par là même, sur les propres piliers de sa vie), Rosmersholm ajoute l'impossible détermination des influences : de la gouvernante manipulatrice, de l'ancien pasteur admiré de tous, ou de la femme défunte, on a peine à décider qui a mené vers la décision finale – un gâchis absurde, mais qui se justifie implacablement par la progression rhétorique du drame.

C'est, je crois, la première fois que je vais revoir une pièce déjà vue – les occasions manquent en province, et il y a tellement à découvrir à Paris...

La production de la compagnie Iodiomécanic Théâtre, mise en scène par Julie Timmermann, n'avait évidemment pas les moyens financiers ni la prétention d'aller aussi loin dans l'illusion et la persuasion que Braunschweig et les siens. Mais le plaisir de retrouver le texte est toujours fort, même en anticipant la violence des décillements.

Le dispositif (plutôt convenu) de la scénographie fonctionne bien, en revanche la direction d'acteurs laisse à désirer (tous ces acteurs impavides attendant que l'autre ait fini sa réplique...), se remettant au talent de chacun. Pour Dominique Jayr (dans le rôle savoureux de Madame Helseth), ce n'est pas un problème : la fausse ingénuité sincère respire par chacun de ses gestes, et sa voix réussit le tour de force de sonner usée par l'âge tout en se projetant (avec un timbre agréable) sans effort dans la salle. De même pour Brontis Jodorowsky (Mortensgård), qui incarne incroyablement la confiance inébranlable de l'homme à la fois triomphant socialement, et invulnérable car déjà déchu ; sa voix claire, ronde, timbrée, facile, bien projetée, est en outre vraiment superbe.
Le démarrage est un peu difficile pour Marc Brunet, alignant les gestes artificiels pour soutenir la conviction de son discours... puis il se glisse dans un très beau Kroll, implacable mais touchant – à cela s'ajoute une voix hallucinante qui remplit la salle d'une résonance profonde (sans sonorisation), et qui, ajoutée à son allure, campe instantanément la figure du recteur. Malgré des difficultés de posture (immobilité pendant le discours de ses vis-à-vis, gestes trop préparés), Philippe Risler présente un Rosmer hésitant vraiment probant, comme sur deux jambes asymétriques, reflet tout à la fois de son caractère et de sa double nature (idéaliste et timorée).
Christian Bouillette paraissait, en comparaison de tous ceux-là, très confidentiellement projeté (heureusement que les salles de la tournée sont petites !), mais cette discrétion créait un contraste intéressant, rendait les oracles du précepteur Brendel différents des autres modes de parole environnants

En revanche, très peu convaincu par Julie Timmerman dans le rôle central de Rebekka West. Scéniquement, rien de fascinant, des postures conformes aux autres personnages (et quelques roulement d'yeux), alors qu'on attendrait du charisme – son pouvoir de fascination (jusque sur elle-même) étant l'un des premiers nœuds de la pièce. Les répliques sont aussi assez platement dites, et les éclats pas toujours bien proportionnés aux situations. En plus de cela (ou peut-être que cela a un lien avec le reste de l'élocution), la voix est très terne : certes, on l'entend, mais elle n'est pas placée efficacement dans les résonateurs. Or, sans attitude, sans ton et sans prestige vocal, le personnage s'effondre un peu. Maud Le Grevellec pouvait sonner artificiellement au début de la pièce, mais elle imposait progressivement sa différence, mêlée d'une forme d'aisance dans tout ce qu'elle entreprenait. Ici, on a peine à se dégager de l'impression que nous voyons du théâtre, au lieu de l'oublier – chose assez facile avec une grande pièce.

Il faut dire, à la décharge de tout le monde, que les moments les plus intenses étaient rompus par les chuchotements permanents des lycéens présents, et par leurs rires permanents dès que texte et comédiens montaient en intensité ou en solennité. Et pas des rires de « participation », comme certains jeunes spectateurs non préparés peuvent le faire – il adhèrent au spectacle, mais le manifestent par des codes qui ne sont pas ceux des salles où ils se trouvent, ce qui peut être gênant mais finalement attendrissant. Première fois que je vis cela, quelle que soit la provenance socio-culturelle des spectateurs... je suppose qu'au Kremlin, ils ne sont pas comme nous.

Par ailleurs, c'était la première date d'une série de représentations qui s'étend (de loin en loin), jusqu'en mars : le 24 janvier à Orly (Centre Culturel Aragon-Triolet), du 5 au 16 février Théâtre de l'Opprimé (Paris XII), les 20 et 21 février à Vernouillet (L'Atelier à Spectacle, 78), le 6 et le 7 mars à Fontenay-sous-Bois, du 12 au 15 mars à Vitry-sur-Seine (Gare au Théâtre). Le démarrage un peu lent devrait ainsi s'améliorer au fil des représentations. J'aurais simplement aimé que la communication ait été faite en amont, parce seule la représentation du Kremlin-Bicêtre était trouvable en ligne... et cela m'aurait permis de décaler ma date pour voir la Mouette « de » Nauzyciel à Gennevilliers. Dans le même registre, pas de fiche de distribution, il m'a fallu jouer de Google Images pour pour rétablir les crédits.

Très belle saison Ibsen dans la région : La Dame de la Mer à l'automne, Un ennemi du peuple dans une semaine au Théâtre de la Ville (Ostermeier, j'ai passé mon tour), ce Rosmersholm, et tout prochainement Le Canard sauvage par Braunschweig. Sans compter, probablement, une poignée de Maison(s) de poupée.

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