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Mélodies d'Occupation (1938-1949) : Poulenc, Jolivet, Gailhard, Françaix, Schmitt, Rosenthal, Auric, Sauguet, Barraine, Arma, Dutilleux, Féjard, Honegger et Milhaud (par Le Texier & Cohen)


Programme hallucinant à la Cité de la Musique ce mardi 14 mai ; à l'exception des courtes Chansons villageoises de Poulenc, un long concert (trois heures avec entracte, considérable pour un récital de mélodies !) exclusivement constitué d'oeuvres très rares, d'une esthétique exigeante, et dans un genre (la mélodie française) assez peu pratiqué en exclusivité au cours d'un récital. Aspects peu visités de compositeurs établis, ou apparitions de figures largement oubliées. Bref, immanquable pour tout lutin qui se respecte.

1938
Francis Poulenc : Priez pour paix
1940
André Jolivet : Trois complaintes du soldat (cycle)
1941
André Gailhard : Ode à la France blessée
André Gailhard : La Française
Jean Françaix : L’Adieu de Mgr le Duc de Sully à la cour
1942
Florent Schmitt : Quatre poèmes de Ronsard (cycle)
Manuel Rosenthal : Jérémie
Francis Poulenc : Chansons villageoises (cycle)
1943
Georges Auric : Quatre chants de la France malheureuse (Le Petit Bois & La Rose et le Réséda)
Henri Sauguet : Force et Faiblesse
1944
Elsa Barraine : Avis
Paul Arma : Les Chants du silence (A la jeunesse, Chant du désespéré, Fuero)
Henri Dutilleux : La Geôle
1946
Simone Féjard : La Vierge à midi
Arthur Honegger : Mimaamaquim
1949
Darius Milhaud : Kaddish

Interprétations

Je n'ai jamais beaucoup aimé la voix de Vincent Le Texier (et je crois qu'à peu près tous les mélomanes que j'ai fréquentés sont dans le même cas, chose étonnante) : pas de relief consonantique, voyelles très homogénéisée (avec un résultat un peu monochrome), un chant assez global où l'expression ne tient pas vraiment compte du détail du texte. Et, plus immédiatement, un timbre qui sonne toujours poussé, avec l'impression physique du précepte vomitare la voce ("vomir la voix", une des positions utilisées pour l'enseignement d'un chant efficace - assez pertinente d'ailleurs) - ce peut être assez désagréable.

J'espérais qu'il produirait quelque chose d'un peu rugueux, comme ses seconds Duparc (ceux avec Delunsch et Kerdoncuff), pas beaux, mais assez marquants. Et la soirée a très bien commencé, avec un Poulenc en mezza voce, résonant et délicat, très beau.

Malheureusement, il était en méforme, et la voix s'est effilochée jusqu'à la rupture, effet particulièrement spectaculaire pour cette voix qui semble toujours forcée, et pourtant inépuisable (il chante régulièrement les rôles les plus lourds, dont Saint François d'Assise, dans les plus vastes salles !). Pour partie de sa faute : il s'exprimait bien mieux en susurrant, et il a chanté très fort pendant toute la soirée ; mais il est vrai qu'avec son émission très basse, il pouvait difficilement alléger pour monter. Et pour partie à cause de la générosité de son programme : on entendait clairement que la difficulté extrême de ces oeuvres, très peu mélodiques, aux intervalles et aux rythmes difficiles, exigeantes sur le plan de la tessiture, et écrites pour une autre voix que la sienne, amputait progressivement son capital. Si le récital avait été moins copieux, et s'il avait glissé suffisamment de tubes familiers de Poulenc et Ravel au milieu, il n'aurait sans doute pas rencontré ces difficultés, et je trouverais ingrat de lui reprocher d'avoir voulu servir ces musiques qui n'auraient pas d'autre opportunité d'être entendues. Par ailleurs, il a admis très honnêtement, sans chercher d'excuses, être "fatigué en ce moment", autre marque de respect pour son public.

Jeff Cohen aussi semblait un peu embarrassé : le jeu a toujours été sec, mais on entendait les minuscules retards destinés à vérifier que l'accord joué est le bon. Autant de musique aussi rare, et extraordinairement difficile (même un pianiste de type soliste-de-concerto et à plein temps aurait dû travailler dur pour assurer ce type d'accompagnement), si peu intuitive, un chanteur en difficulté, on serait un peu sur la réserve à moins.

A cela s'ajoutait le fait que la transposition (là aussi, énorme travail de Jeff Cohen, la quasi-intégralité du concert était transposée pour baryton-basse !) privait certaines pièces de leur couleur, de leur tension, de leurs effets. Tout paraissait chaussé de souliers de plomb, alors que les couleurs des oeuvres étaient en réalité plus diverses. Ici encore, peut-on reprocher aux interprètes de n'être que deux au lieu de cinq ?

J'ai hésité à commenter ce concert pour ces raisons, parce que je ne peux vraiment pas dire que j'y aie pris du plaisir - c'était même, dans la seconde partie, physiquement éprouvant, lorsque les facteurs se sont ajoutés les uns ou autres. Mais en fin de compte, puisque je doute que ce concert soit relayé (du moins pas abondamment !) dans la presse ou en ligne, et comme la radiodiffusion sera sans doute annulée, je trouverais dommage de passer sous silence cette implication courageuse.

Le public m'a fait chaud au coeur à cette occasion : très compréhensif et de plus en plus chaleureux au fil des difficultés vocales. On est loin de l'atmosphère d'hallali distillée dans les grandes soirées d'opéra italien où l'on hue les malades ou tout simplement les pas-assez-virtuoses (ou supposés tels). Des gens qui venaient pour explorer le répertoire, et qui n'étaient pas là pour décider si Macchini avait un plus beau contre-ut que Trucco (et huer le perdant, évidemment).

Autres remarques

Plus largement, cela pose la question de l'écriture musicale au vingtième (et vingt-et-unième) siècle : si même des pros du défrichage dans leur genre (rien qu'avec la discographie de Cohen, on est de l'ordre de l'immense, sans même parler de Le Texier - QUI a un répertoire plus exaltant, divers et exigeant que lui, sur le marché ?) fatiguent en jouant un programme qu'ils ont choisi et préparé, que dire des professionnels plus modestes, et je n'envisage même pas d'évoquer les (bons) amateurs... ? Cela rejoint des propos déjà tenus ici sur la mise à distance des amateurs par la littérature musicale du XXe siècle, qui a sans doute contribué à la perte d'influence du "classique", de pair avec bien d'autres facteurs bien sûr.

Dans ce panorama se distinguaient particulièrement, outre Auric et Dutilleux très attendus des lutins de céans, les pièces de Sauguet, Féjard, Honegger et Milhaud - la plupart des autres se caractérisant par un refus de la mélodie, voire de toute cohérence prosodique (Schmitt), qui rendait les oeuvres assez peu attrayantes, aussi bien sur le plan de l'oreille que du sens (à quoi sert une harmonie complexe si elle n'exprime finalement rien de précis, en se détachant complètement de la structure du poème ?). L'ensemble était néanmoins passionnant et toutes les oeuvres très intéressantes ; j'y reviendrai, au fil du temps, individuellement pour chaque corpus, quand l'occasion s'y prêtera, comme pour La Rose et le Réséda il y a un lustre.

Je ne partage pas la réticence des musiciens à jouer les pièces de circonstance de Gailhard : à plusieurs reprises, ils s'adressent au public, en soulignant bien qu'ils y ont été obligés, qu'ils sont soulagés de ne pas avoir à recommencer, etc. Certes, chanter Gloire à Pétain ! à pleins poumons sans avertir la salle, ce doit être plutôt inconfortable, mais tout le monde dans la salle allait à un concert consacré aux musiques de collaboration et de résistance, je ne vois pas l'intérêt de se priver de représenter ceci ou cela qui apporterait au propos. Tout le programme, chronologique, était clairement conçu de façon informative, et il était évident que les choses qu'on n'entend pas souvent, ce ne sont pas les chants de résistance mais les chants honnis de collaboration - ne serait-ce que parce qu'on peut difficilement les inclure dans les commémorations et autres jubilés ! Or, pour avoir une image complète, leur présente était nécessaire ; elle nécessitait sans doute une explication, mais certainement pas des excuses.

A défaut de pouvoir relayer le caractère agréable de la soirée, je voudrais redire ma reconnaissance à la Cité de la Musique et aux musiciens d'avoir accepté un parcours aussi ambitieux. Lorsqu'on voit que tant de grands noms (à la technique incroyablement solide) ne font jamais un récital de plus de 75 minutes, tout de tubes constitué, souvent en le partageant avec de longues pièces instrumentales, observer au contraire des musiciens se mettre en danger avec un programme d'une longueur et d'une exigence particulièrement hors normes (et dont le caractère austère sera peu enclin à susciter le délire de l'assistance), je n'ai pas envie de leur faire grief de leur courage.


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Commentaires

1. Le jeudi 16 mai 2013 à , par malko

Bref, tu aurais pu titrer : "Pour la beauté du geste " C'est bien ça ?

2. Le samedi 18 mai 2013 à , par David Le Marrec

Pas exactement, parce qu'on en retire beaucoup plus que cela. On pourrait davantage parler d'épiphanie douloureuse.

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