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Creepy talk


En début de semaine, en écoutant comme tout le monde les discours des vaincus et vainqueurs, toujours très soignés pour les présidentielles étatsuniennes (ceux des vaincus sont souvent assez beaux), je remarque particulièrement cette phrase :

It doesn't matter who you are or where you come from or what you look like or where you love. It doesn't matter whether you're black or white or Hispanic or Asian or Native American or young or old or rich or poor, abled, disabled, gay or straight.

Alors qu'il s'agit d'inclure de façon non-péjorative les homosexuels dans cette promesse de réussite, la langue anglaise oppose spontanément « gay » à « straight ». Donc, en miroir, « gay » est synonyme de « tordu » : inverti, en somme.

Tandis que le mot a disparu en français, justement à cause de son caractère intrinsèquement axiologique, il semble que la langue anglaise conserve spontanément cette représentation. En en cherchant des occurrences, on s'aperçoit de sa récurrence dans les textes de type prêche, ce qui n'est pas forcément étonnant vu les références verbales habituelles aux USA - « doux Jésus » devient franchement désuet en France, et personne n'a jamais osé « oh Jéz ! » pour exprimer sa surprise.

N'étant pas suffisamment imprégné de la culture locale, je ne parviens pas à sentir ce qui l'emporte dans cette phrase, des présupposés des mots (« les dévoyés et les normaux ») ou du sens général de la phrase (au contraire inclusif [1]). Le public du Parti Démocrate explose d'enthousiasme à ce moment-là, mais c'est à la fin d'un raisonnement appelant à l'élévation de 100% des américains... Et, pour qui en doutait, des mesures physiologiques ont montré il y a quelques années que les aires responsables de la pensée critique s'anesthésient lorsqu'on écoute un politicien de son camp.
Je serais assez curieux de recueillir l'avis d'anglophones ayant résidé dans le pays, il me semble assez difficile de discerner la nuance dominante en demeurant hors-sol.

En tout cas, ce télescopage est troublant : un candidat reconduit, tout en annonçant dans son discours qu'il va affirmer l'égalité des inclinations sexuelles devant la loi, désigne les destinataires de la mesure avec une terminologie qui les discrédite implicitement.

Il est peut-être temps de ressortir Ulrichs du placard : uranisme dispose de l'élégance qui manque à à peu près tous les autres termes, et pour les défenseurs de la cause, sa signification est historiquement positive. De surcroît, fonctionnel dans toutes les langues.

C'était ma contribution essentielle à l'égalité des langues et des droits. Non, ne me remerciez pas, je n'ai fait que mon devoir, je m'en retourne sauver le monde.


Notes

[1] Inclusif dans l'intention... même si l'on trouve à proximité immédiate « apte ou handicapé ».


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Commentaires

1. Le samedi 10 novembre 2012 à , par malko

Peut être bien qiue les américains s'attachent moins à l'implicite des mots qu'à l'explicite des actes.

Cela s'appelle le pragmatisme.

2. Le samedi 10 novembre 2012 à , par David Le Marrec

N'étant pas personnellement en position d'influer sur la législation américaine, j'admets être obligé de me contenter de mots, quand eux possèdent le pragmatisme. :)

Malko :
Peut être bien que les américains s'attachent moins à l'implicite des mots qu'à l'explicite des actes.

C'est possible, mais en matière de campagne politique, je me permets d'en douter. :) Non, j'y vois vraiment une histoire de rémanence de mots dans le vocabulaire courant, qui ont peut-être perduré (contrairement à nigger par exemple) à cause de l'imprégnation religieuse du discours - qui reste plus forte, moins "grammaticalisée" qu'en français. Je crois que dire oh God ou mon Dieu n'est pas exactement équivalent, de ce point de vue. Encore une fois, impression de l'extérieur : lorsqu'on ne parle pas tous les jours une langue, on peut avoir l'impression que les mots possèdent plus de densité qu'ils n'en ont en réalité.

D'où mon parallèle avec inverti - ce serait comme l'utiliser en français dans un sens neutre. (Et ça sonne donc étrangement.)

3. Le samedi 10 novembre 2012 à , par Ouf1er

"lorsqu'on ne parle pas tous les jours une langue, on peut avoir l'impression que les mots possèdent plus de densité qu'ils n'en ont en réalité. "

Je pense que le mot "straight" est lui-même un mot créé par les gays, en miroir satirique à l'idée hétéro que les gays seraient "tordus".... Mais je pense qu'il s'est largement banalisé est qu'aujourd'hui, dans le vernaculaire américain, "straight" est l'exact pendant de "gay", comme "homo" est chez nous le pendant d'hétéro", sans plus de connotation particulière.

4. Le samedi 10 novembre 2012 à , par David Le Marrec

Je comptais bien sur ton concours d'homme de terrain qui a eu de la glaise du Nouveau Monde sous ses chausses. :)

Intéressant, si le mot est sarcastique, parce qu'on le trouve effectivement dans de la littérature évangélique pas forcément très complaisante... !

Une autre source m'a aussi indiqué le caractère neutre de la dichotomie, mais ça m'a tout de même impressionné. <:-o


Merci ! ;)

5. Le samedi 10 novembre 2012 à , par 808

fort intéressant ! je me permets d'ajouter ma petite contribution lexicale concernant l'origine de "straight" dans le sens qui nous intéresse ici ; il provient effectivement des écritures, mais mal lues ("straight" pour "strait", "étroit") et également de "strait-laced", "collet-monté", "coincé".

mais c'est mieux expliqué là http://www.etymonline.com/index.php?term=straight

tiens j'y pense, la chanson de johnatan richman "i'm straight" (1973) n'a pas de connotation sexuelle, le narrateur dit "j'suis coincé", par opposition au personnage de hippie johnny qui vient de lui piquer sa copine.

6. Le dimanche 11 novembre 2012 à , par rhadamisthe :: site

Et j’ajouterais encore que vous n’avez pas pensé la phrase dans l’autre sens : ‘straight’ comme contraire de ‘gay’, donc triste — ce à quoi ‘coincé’ revient assez bien, au fond…

7. Le dimanche 11 novembre 2012 à , par David Le Marrec :: site

Merci pour ces approfondissements. Donc plutôt "le fantasque et le rigoureux". C'est réducteur mais moins clivant, en effet.

8. Le dimanche 11 novembre 2012 à , par rhadamisthe :: site

C’est presque L’Allegro, il Penseroso ed il Moderato cette histoire…

9. Le lundi 12 novembre 2012 à , par David Le Marrec

Pas faux, plus la conversation dure, plus l'écart entre les deux s'approche de la nullité. |:-o

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