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Le disque du jour - LII - Cantates de Courbois, Bernier et Batistin par Lesne


Disque intéressant à de nombreux titres, et en premier lieu pour son programme. (Qui correspond bien thématiquement au titre Dans un bois solitaire, mais aucun air n'y porte ce titre.)

A cette occasion, quelques précisions sur la forme cantate.


Mais d'abord un mot sur Lesne. J'avais émis une réserve à son sujet, qui ne tient pas à son profil atypique (qui attire plutôt la sympathie), ni au répertoire passionnant, ni au très bon chef d'ensemble, mais plutôt à l'adéquation entre la voix et le répertoire.

1. Réticences de principe sur Lesne - 2. Sérieux démentis - 3. Programme : le genre cantate, les types de cantate et une mini-Callirhoé

Pour écouter l'album :

http://www.musicme.com/#/Gerard-Lesne/albums/French-Cantatas-0724354530357.html .

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1. Les réticences d'antan

1) Lesne se prétendant haute-contre (jusqu'à un documentaire, multi-diffusé sur Arte depuis une quinzaine d'années) alors qu'il utilise essentielle la voix de tête, j'étais gêné, plus encore que par la confusion sémantique qu'il nourrissait chez les mélomanes, par le décalage entre sa technique vocale et ce répertoire précis.

2) Dans ces rôles qui sont écrits pour des ténors, le chant en voix de tête pose problème : tout paraît trop facile, un peu pâle, la ligne manque de tension, le verbe manque de galbe, les couleurs manquent de variété. Les faire chanter par un alto masculin, c'est une forme de dévoiement de la catégorie vocale, et la crédibilité de l'incarnation s'en ressent directement.

3) Son chant assez haché, avec des intermittences de volume, gênait la fermeté du verbe. C'est évidemment directement lié à l'émission en voix de tête, moins ferme, moins précise sur les mots, et peu puissante dans le grave.

Tous ces enjeux étaient pleinement sensibles dans le disque récent Tristes Déserts (2007), consacré aux airs de cour de Charpentier. J'avais l'impression de quelqu'un servant une musique qu'il aime, mais en négligeant le fait qu'il n'était pas pertinent pour lui de s'y engager. De surcroît, la propension à la plainte lancinante du Seminario Musicale y trouvait un peu trop d'aise, avec une impression d'uniformité dans la tristounetterie.

Evidemment, cela ne s'applique pas de la même façon à la musique religieuse (où les tessitures sont très aiguës et où les impératifs de fermeté du texte ne sont pas les mêmes), seulement à la musique profane (opéras qu'il ne chante pas, et cantates profanes dont il est spécialiste). Et seulement pour le répertoire français. Car dans l'absolu, je trouve le timbre intéressant et le musicien assez touchant, sans parler de ma déférence pour le défricheur.

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2. Aspect dans un bois solitaire

Ce disque, dont je n'avais entendu que le Pyrame & Thisbé de Clérambault, a assez fortement ébranlé ces impressions récurrentes - j'avais progressivement renoncé à écouter Lesne dans ce répertoire.

Je n'avais pas adoré son Pyrame, trop marqué que j'étais par la découverte, trop peu auparavant, de celui de Fouchécourt & Christie, où les quantités de la langue (et la beauté ineffable de l'ensemble instrumental) sont traitées de façon assez incomparable. La version du jeune Ragon avait, de la même façon, souffert de la comparaison.

Que s'est-il donc passé ?

1) Pour avoir depuis trouvé les partitions, et au besoin pratiqué ces pièces : on prend conscience de la tessiture très haute de ces cantates, par rapport à ce qu'on rencontre dans la tragédie en musique. Les tessitures sont beaucoup plus comparables, même si plus basses, à celles des hautes-contre de la musique religieuse de la même époque, c'est-à-dire très largement construites au delà du passage du ténor. Même à 392 Hz (un ton au-dessous du diapason actuel), tenir des fins de phrase entre le sol 3 et le si bémol 3 (donc entre le fa 3 et le la bémol 3 sur un piano), de façon souple et piano, sans sacrifier l'intelligibilité, c'est extrêmement difficile en voix pleine. Il faut donc soit être un très grand maître en voix mixte (je n'ai pas entendu les solistes de l'époque pour vérifier s'ils l'étaient tous), soit utiliser le fausset.
Autrement dit, lorsqu'on ouvre les partitions, on a du mal à blâmer quelqu'un d'essayer de le chanter en épaississant la voix de tête plutôt qu'en allégeant la voix de poitrine, sans quoi on en interdirait l'accès à la plupart des interprètes. La tentative est même intéressante, car :

2) ... car nous sommes en 1999, et Lesne dispose, me semble-t-il, d'une voix mieux équilibrée. Sa voix de tête est si bien renforcée qu'elle ressemble, dans le médium, à de la voix mixte (donc de la voix pleine allégée), et en tout cas jamais à du fausset. Même si la voix a moins de corps qu'une vraie voix de ténor, elle n'est pas du tout dépourvue de substance, les mots se forment avec une certaine fermeté, et surtout la souplesse ainsi obtenue lui permet une certaine grâce dans des pièces périlleuses où l'émission traditionnelle pourrait amener à tendre ou durcir, ce qui est absolument hors de question dans ces cantates.

3) Et, surtout, surtout - ce qui a causé cette nouvelle tentative dans le territoire de Lesne - le programme !

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3. Programme

Le programme débute par une magnifique Plainte sur la mort de Monsieur Lambert de Dubuisson : une pièce assez forte, qui convient parfaitement aux couleurs voilées de Lesne, et aussi au caractère suspendu de sa voix. Seul air de cour du programme, composé ensuite de pas moins de quatre cantates - ce qui est aussi assez rare, les disques alternant la plupart du temps avec des pièces instrumentales, et en tout cas présentant trois cantates maximum.

Principe :
La cantate à l'italienne est inaugurée en France par le livre de cantates de Jean Baptiste Morin (1706), et la même année, par le Premier Livre de Batistin. Elle correspond à ce qu'on pourrait appeler un goût rococo en musique. C'est généralement une petite action dramatique à voix seule (il en existe à deux voix, chez Bernier ou Rameau par exemple) condensée en un quart d'heure, fondée sur alternance de préludes (dessus et basse continue), récitatifs (accompagnés par la basse continue) et d'ariettes (avec un ou deux dessus et basse continue) plus ou moins clairement segmentées - quelquefois, elles ne sont pas closes et sont des sortes de "récitatifs accompagnés" (c'est-à-dire ne mobilisant pas seulement le continuo).
=> L'effectif traditionnel est : dessus (violon ou flûte, parfois chacun dispose d'une ligne propre) et continuo (viole de gambe, clavecin, éventuellement d'autres instruments comme le théorbe ou l'archiluth), c'est-à-dire un tout petit ensemble de chambre.
=> L'écriture musicale en porte toujours, et quel que soit le ton du poème de la cantate, la marque de l'italianisme musical qui se développe alors : airs où la partie de dessus joue simultanément en contrepoint (qui ne se limite pas à de l'imitation) du chanteur, effets harmoniques soignés (modulations assez nombreuses, jolis retards, etc.), goût pour les petites coloratures ou les notes répétées à la basse...
=> Le poème se développe par la voix d'un narrateur, qui peut donner ensuite la parole à un ou plusieurs personnages, toujours tenus par le même chanteur. Et se clôt par une sorte de petite moralité de salon, souvent une banalité sur l'amour.

Pyrame et Thisbé de Louis-Nicolas Clérambault

Un des chefs-d'oeuvre de la période, doté d'un poème particulièrement fort - mais il reste encore énormément de cantates, même chez les compositeurs célébrés pour cela, à publier au disque, un vrai domaine enseveli - même s'il lui reste encore une avance substantielles sur celles du Prix de Rome... La construction dramatique dense et implacable, la qualité des contrastes, la force des mélodies et des caractères, la puissance (qui a peu d'égal) des récitatifs, la grâce absolue des ariettes... l'oeuvre est un des sommets du genre.

Les sonorités minces mais délicates du Seminario Musicale tirent le parti de l'oeuvre, même si la couleur générale, du fait en particulier de la voix de Lesne, tire beaucoup plus sur la déploration que sur la galanterie. Si on se retire de la comparaison avec Fouchécourt / Christie, c'est une belle lecture.

L'Amant Timide de Philippe Courbois

Autre genre de cantate, la cantate « de caractère », qui décrit un personnage-type, souvent sur un mode léger. L'oeuvre de Courbois est très intéressante, parce que traitée avec un grand sérieux, et Il Seminario Musicale ne badine pas non plus : tous les moyens, notamment les batteries dramatiques à l'italienne (qu'on trouvait aussi dans Pyrame, mais également dans des imprécations de la Médée de Charpentier ! - acte I), sont ceux du genre le plus sérieux, alors que le sujet est plus pastoral et galant. La musique, très belle (des lignes de basse qui sonnent comme des solos pendant la deuxième ariette), ne s'allège que pour l'ariette finale - dont la tradition, même dans les histoires les plus tragiquement sanglantes, est de rester assez badine, l'effet recherché n'est pas celui de la tragédie.

Aminte et Lucrine de Nicolas Bernier

Le grand choc du disque est sans nul doute cette cantate, jamais enregistrée ailleurs - et les cantates de Bernier restent de toute façon fort rares, alors qu'il en existe au moins une trentaine (j'en atteste, je les ai lues). Elle reproduit en miniature l'intrigue de Callirhoé, à ceci près que les amants de Lucrine ne s'opposent pas, et qu'on explore l'après du trépas d'Aminte. Aminte, dédaigné par Lucrine, se plaint à Diane dont il est le sacrificateur - pour châtiment, Lucrine, ou l'un de ses amants, doit être immolée par le prêtre. L'amant ne se présente pas, Aminte sauve son amante par son suicide sur l'autel, et celle-ci, touchée, le suit diligemment.

Le poème n'exploite pas totalement le potentiel de la fable, et traite un peu rapidement les grandes articulations de son intrigue - ce n'est pas une question de longueur, mais de mots. En outre, les formulations laissent trop prévoir ce qui suit - par exemple Lucrine ou l'un de ses amants est beaucoup plus transparent que Lucrine ou son amant, qui avait en outre de plus jolis sous-entendus.

En revanche, la mise en musique de Bernier saisit complètement : récitatif aux larges contours, airs très denses musicalement, oracle assez terrifiant... Si le texte avait été du niveau de Pyrame, le dernier récitatif aurait été tout aussi bouleversant.

Ici encore, Il Seminario Musicale travaille la sobriété, avec un certain nombre de moments où le temps se suspend, et où le clavecin laisse la place au théorbe. Et Gérard Lesne se montre meilleur que je ne l'ai jamais entendu, avec une fermeté inhabituelle et de très beaux dégradés de gris sur son timbre.

Les Festes Bolonnoises de Batistin

Dernier type de cantate, la cantate allégorique, où le texte n'a pas la même prégnance. Néanmoins, dans ce type d'exercice de jubilation un peu superficielle, Jean-Baptiste Stuck (que les notices semblent rechigner à nommer par son pseudonyme) excelle cette fois-ci. Loin des assez nombreuses platitudes qu'il a commises, il propose ici (avec un effectif plus fourni et un couleur comme d'habitude moins spécifiquement française) une oeuvre assez réjouissante, pleine d'allant, ce qui est rarement le cas dans ce genre.
Il s'agit en l'occurrence d'un Prologue miniature, plutôt aimable pour le Roy - dont ces Fêtes Bolonaises nous apprennent qu'il règne de la Seine à la Tamise (peut-être Stuck voulait-il en informer les Anglais, mais le courrier semble n'être toujours pas arrivé).

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4. Bilan

Ainsi, ce disque :

=> est à mon sens le meilleur de Lesne, très en forme, toutes ses qualités y sont exaltées, et ses limites n'y paraissent pas de façon nette, même le manque de couleur propre à ce type d'émission y est compensé par une maîtrise très complète des nuances dynamiques et d'une forme de dégradé dans l'épaississement de la voix de tête ;

=> présente quatre cantates excellentes, dont trois au moins sont, à mon sens, tout à fait exceptionnelles (seule celle de Courbois se situe plus dans une moyenne haute que dans l'exception) ;

=> permet un parcours dans les trois principales formes de cantate : mythologique / tragique, pastorale / galante, allégorique.

Disque très chaleureusement recommandé, donc !

Au passage, je découvre en préparant cette notule que Virgin Classics a désormais regroupé les cantates de Lesne (ce disque, plus les cantates italiennes), pour un prix égal ou inférieur à celui du disque original (désormais plus difficile à trouver). 18€ pour 5 CDs de cantates, donc un magistral, original et pratiquement épuisé, vous êtes récompensé de votre peine d'avoir lu la notule entière.

Bonne soirée !


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David Le Marrec


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