Carnets sur sol

   Nouveautés disco & commentaires | INDEX (partiel) des notules | Agenda des concerts & comptes-rendus


Mélisande Mélusine


Le parallèle onomastique n'est pas forcément une coïncidence : comme Mélusine, Mélisande est un être aquatique (profondément lié aux fontaines), fascinant, entouré de mystère, et capable de porter le malheur au lieu du bonheur promis. Dans le phénomène d'échos qui caractérise le poème de Maeterlinck, la parenté est probablement délibérée.


A l'occasion des représentations à l'Opéra Bastille (auxquelles je n'ai pas assisté), j'ai discuté ou lu autour de la question du sourire à la fois sarcastique et satisfait, assez malsain, qui trône la plupart du temps sur le visage de Mélisande dans cette mise en scène. Jusque dans la scène de l'outrage (IV,2) où elle continue à jubiler.

Bien sûr, la thèse de la manipulation fonctionne très bien, puisque Mélisande dispose clairement d'un pouvoir sur les hommes, dont elle peut se servir redoutablement (en II,2, elle abuse complètement Golaud à propos de la bague perdue), mais manifestement sans plaisir (l'aveu tout franc à Pelléas en IV,III : « Non, je ne mens jamais, je ne mens qu'à ton frère. » ).

--

La vidéo de cette mise en scène se trouve depuis hier sur Medici.tv, qui a considérablement augmenté son ergonomie, même pour les configurations peu performantes.

Je crois qu'elle donne la réponse dès la première image :

Mélisande au sol, sa robe formant comme une langue d'eau derrière elle, le sourire vainqueur, et la main levée comme dans une incantation.

Clairement, en voyant cela, la clef de la Mélisande-Mélusine me paraît donnée de façon assez lisible.

--

Au passage, alors que j'attendais peu de la mise en scène de Robert Wilson, et la redoutais beaucoup trop figée pour la souplesse du texte, je suis frappé par la place qu'elle laisse au texte et au mystère. Il n'est pas évident que cela fonctionnerait pour une oeuvre moins intrinsèquement évocatrice, et le dispositif n'est pas forcément enthousiasmant en tant que tel (à part que c'est apaisant et beau à regarder, ce qui reste un plaisir malgré tout), mais pour une oeuvre qui a autant à dire, le résultat de la nudité du texte est assez idéal, il acquiert une force tout à fait remarquable.

Je pourrais en dire autant du plateau, puisque Elena Tsallagova, dans un registre très ingénu et effaré, propose une lecture très approfondie dans un français d'une pureté parfaite, et que Vincent Le Texier me convainc pour la première fois pleinement (alors que je l'avais déjà entendu Golaud), un Golaud brusque et sombre mais fragile, parfaitement articulé, et sans mollesse ni laideur dans les attaques contrairement à l'habitude.
[Moins intéressé par Anne-Sofie von Otter et Franz-Josef Selig, mais comme pour Le Texier, mes attentes étaient modérées. Orchestre mesuré et superbe, je suis particulièrement impressionné par le grain dense et profond des violoncelles, on croirait un seul violoncelle solo démesurément élargi !]

Si je l'avais vu avant, j'aurais sans doue pris des places, même si je doute que le charme puisse être entier dans la grande étable de Bastille.

--

Retrouver l'ensemble de nos parcours autour de Pelléas et Mélisande.


--

Autres notules

Index classé (partiel) de Carnets sur sol.

--

Trackbacks

Aucun rétrolien.

Pour proposer un rétrolien sur ce billet : http://operacritiques.free.fr/css/tb.php?id=1938

Commentaires

1. Le dimanche 18 mars 2012 à , par Era

Tiens, c'est rigolo pour Von Otter, je l'ai trouvée superbe!

Sinon, oui pourquoi pas pour le sourire, ça m'a un peu dérangé au début, mais ensuite j'ai laissé passer, finalement ce n'est pas grand chose. La mise en scène très nue sert vraiment le texte, sinon ça peut vite tourner au figuratif (les cheveux, la bague...) grossier.

2. Le dimanche 18 mars 2012 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Era !

J'aime beaucoup von Otter dans ses grandes années (jusqu'à la première moitié des années 90, disons), mais depuis, la voix est quand même devenue bien malingre, et ici l'expression paraît corsetée, les sons sont inégaux au sein d'un même registre, et même les effets m'ont paru un peu aléatoires.

C'est tout à fait honorable, mais je ne la tiens pas pour une grande Geneviève (on est loin de l'éloquence de Denize ou Minton, non ?). On l'entendait correctement ? La dernière fois que je l'ai entendue (en vrai), c'était en concert dans le petite opéra bordelais, en 2003 ou 2004, j'étais en loge de côté juste au-dessus de la scène, avec un ensemble baroque (Musica Antiqua Köln), et la voix était minuscule même dans le lamento de Purcell.

Depuis, la voix a considérablement décliné, donc je m'interroge sur le caractère audible, même si l'orchestre est très gentiment écrit pour Geneviève, depuis le milieu ou le fond de la salle...

--

Le sourire est simplement le fruit d'une conversation (et de commentaires lus en divers endroits), et la réponse m'a paru tellement évidente dès la première image...

Je suis d'accord pour Wilson, je craignais justement que l'esprit de système écrase la singularité de Pelléas, mais au contraire, comme la mise en scène dit très peu et que la pièce dit beaucoup, le résultat est assez idéal. On peut être statique dans Pelléas, puisque le texte, lui, avance beaucoup.

Les cheveux sont toujours un enjeu considérable : on ne peut pas vraiment faire sans... et avec, c'est moche. Pelléas constitue une oeuvre extrêmement délicate à réussir, à mon sens. Et pourtant, quasiment toutes les productions que j'ai vues (pas beaucoup) sont assez réussies. Il faut croire que c'est vraiment inspirant.

3. Le lundi 19 mars 2012 à , par Gilles

La gestique wilsonienne est tout à fait fascinante... ou agaçante, selon le cas. J'avoue que lorsque j'avais vu cette production pour sa première reprise à Bastille, j'avais été déçu et mon intérêt pour cet opéra avait fondu comme neige au soleil (il faut dire qu'à l'époque, on nous infligeait du Wilson trois ou quatre fois par saison...). Mais de revoir le spectacle de près sur medici.tv, cela m'a rabiboché avec l'oeuvre et sa mise en scène.

Il est vrai que les postures et les attitudes de Mélisande sont tout à fait précises et renforcent le caractère énigmatique du personnage. Et j'ajoute qu'Elena Tsallagova est particulièrement habile à respecter les consignes de Wilson (c'est nettement moins convaincant pour les deux autres protagonistes, de mon point de vue), comme par exemple l'avant-bras gauche levé (et les doigts savamment composés) qui décline lentement à mesure qu'elle meurt allongée...

Vous ne dites pas un seul mot sur Stéphane Degout... Et pourtant, il est remarquable !

4. Le lundi 19 mars 2012 à , par la souris :: site

Le rapprochement avec Mélusine rend vraiment bien compte de cette présence à mi-chemin entre le magique et le maléfique. Et maintenant que je le dites, le sourire y est effectivement pour beaucoup dans cette impression. Une sorte d'ingénuité qui se satisfait simplement de choses que l'on n'arrive pas à comprendre avec notre pauvre logique... Merci pour ce sourire.

5. Le lundi 19 mars 2012 à , par Olivier :: site

Mais ce sourire n'a-t-il donc rien a voir avec le fait que malgré tout elle connaît son destin et qu'il n'y a déjà plus beaucoup de vie dans les différents personnages qui ressemblent plus a des fantômes qu'à des personnes bien vivantes ? Ne s'agit-il pas plus d'un rictus de morte ? Je trouve qu'elle semble plus resignee qu'autre chose et qu'elle ne croit pas du tout que les autres personnages ont le moindre pouvoir sur elle qu'il s'agisse de la sauver ou de lui faire du mal pouvoir sur elle, qu'il

6. Le lundi 19 mars 2012 à , par Olivier :: site

Désolé pour les problèmes de ponctuation et de fautes de frappe mais j'écris depuis mon portable comme un jeune

7. Le lundi 19 mars 2012 à , par Olivier :: site

Bref, quelque part, ce rictus est aussi un signe de son cynisme quand elle se rend compte que personne ne peut plus rien pour elle et que de manière générale ils ne peuvent pas faire grand chose l'un pour l'autre dans ce monde de fantômes.

8. Le lundi 19 mars 2012 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir à tous trois, et bienvenue à Mimy !

--

Gilles :
et mon intérêt pour cet opéra avait fondu comme neige au soleil

A cause de la mise en scène ?

Il est vrai que les postures et les attitudes de Mélisande sont tout à fait précises et renforcent le caractère énigmatique du personnage.

Ou plutôt l'éclairent, parce que le choix de Wilson pousse de façon assez radicale dans le sens de la manipulation - on peut même se demander si Mélisande est vraiment éprise de Pelléas, ou cherche simplement à détruire la famille... C'est quasiment une ambiance-Chute-de-la-Maison-Usher...

Et j'ajoute qu'Elena Tsallagova est particulièrement habile à respecter les consignes de Wilson (c'est nettement moins convaincant pour les deux autres protagonistes, de mon point de vue), comme par exemple l'avant-bras gauche levé (et les doigts savamment composés) qui décline lentement à mesure qu'elle meurt allongée...

Tout à fait, mais elle a une formation de balletiste, donc forcément une mobilité et une grâce scéniques assez supérieure à la moyenne. C'est très souvent un atout déterminant à la scène, je trouve. Je ne suis pas forcément un balletomane fervent, mais la qualité que les danseurs apportent une fois reconvertis au théâtre ou à l'opéra est réellement impressionnante.

Vous ne dites pas un seul mot sur Stéphane Degout... Et pourtant, il est remarquable !

Je crois que j'ai précisé que je n'avais écouté que les deux premières scènes (à présent, j'en suis aux deux premiers actes), ce qui était suffisant pour le commentaire sur ledit sourire.

Maintenant que j'en ai écouté un peu plus, je suis plutôt agréablement surpris par Degout qui je trouve très bien, même si un peu stable et terrestre, trop baryton en quelque sorte (et pas forcément très frémissant dans les interstices du texte - j'admets que Pelléas s'y prête moins que les autres rôles).

J'ai écout Degout pour la première fois vers 2002-2003, et j'avais été très impressionné. Mais depuis, j'ai régulièrement été un tout peu déçu :
=> en salle (même petite, même de près), seul le métal du "masque" est audible, si bien qu'il ne reste qu'un squelette de voix, pas très joli, rien à voir avec ce que donne la voix captée par les micros (qui est superbe) ;
=> l'expression (phrasé et mots) est souvent un rien raide.

Il représente toujours une valeur sûre, mais pas une personnalité marquante pour moi. Je n'avais pas beaucoup aimé son Pelléas avec Billy, tellement rigide et "honnête", bien trop "normal" pour être juste. Ici, ça me paraît mieux, mais je ne suis pas sûr du tout que j'aurais aimé en salle.

--

Mimy :
Le rapprochement avec Mélusine rend vraiment bien compte de cette présence à mi-chemin entre le magique et le maléfique.

Merci ! Je vois que j'aurai également quelques mots à dire chez vous... et je signale à mes lecteurs que vous indiquez un entretien assez stimulant de Tsallagova sur Altamusica.

--

Olivier :
Mais ce sourire n'a-t-il donc rien a voir avec le fait que malgré tout elle connaît son destin et qu'il n'y a déjà plus beaucoup de vie dans les différents personnages qui ressemblent plus a des fantômes qu'à des personnes bien vivantes ? Ne s'agit-il pas plus d'un rictus de morte ? Je trouve qu'elle semble plus resignee qu'autre chose et qu'elle ne croit pas du tout que les autres personnages ont le moindre pouvoir sur elle qu'il s'agisse de la sauver ou de lui faire du mal

On ne perçoit vraiment pas la résignation lorsqu'elle fait des gestes qui créent le décor - action sur la lumière au début de II,2, par exemple, comme si elle voulait contempler son guet-apens réussi sur Golaud.

Bref, quelque part, ce rictus est aussi un signe de son cynisme quand elle se rend compte que personne ne peut plus rien pour elle et que de manière générale ils ne peuvent pas faire grand chose l'un pour l'autre dans ce monde de fantômes.

Mais comme il sourit dès avant la rencontre avec Golaud, cette interprétation me paraît difficile à soutenir.

Manifestement, Wilson oriente de façon assez radicale le personnage de Mélisande vers une sorte de génie malfaisant qui projette, par intérêt ou par malice, la ruine au moins de Golaud, voire de la famille (il faudra que j'observe son comportement vis-à-vis d'Arkel en IV,2 et de Pelléas en IV,4 pour trancher). Mais c'est fait avec suffisamment de tact pour ne pas rendre Mélisande tout à fait antipathique.

--

Au passage, je trouve que la temporalité lente de la mise en scène concorde remarquablement avec le débit musical, ça me fait vraiment considérablement réviser à la hausse mon opinion mollement positive sur Wilson. Ca me donnerait envie de voir son Ring, pour vérifier si cette exaltation du verbe y fonctionne également.

Ajouter un commentaire

Le code HTML dans le commentaire sera affiché comme du texte.
Vous pouvez en revanche employer la syntaxe BBcode.

.
David Le Marrec

Bienvenue !

Cet aimable bac
à sable accueille
divers badinages :
opéra, lied,
théâtres & musiques
interlopes,
questions de langue
ou de voix...
en discrètes notules,
parfois constituées
en séries.

Beaucoup de requêtes de moteur de recherche aboutissent ici à propos de questions pas encore traitées. N'hésitez pas à réclamer.



Invitations à lire :

1 => L'italianisme dans la France baroque
2 => Le livre et la Toile, l'aventure de deux hiérarchies
3 => Leçons des Morts & Leçons de Ténèbres
4 => Arabelle et Didon
5 => Woyzeck le Chourineur
6 => Nasal ou engorgé ?
7 => Voix de poitrine, de tête & mixte
8 => Les trois vertus cardinales de la mise en scène
9 => Feuilleton sériel




Recueil de notes :
Diaire sur sol


Musique, domaine public

Les astuces de CSS

Répertoire des contributions (index)


Mentions légales

Tribune libre

Contact

Liens


Chapitres

Archives

Calendrier

« mars 2012 »
lunmarmerjeuvensamdim
1234
567891011
12131415161718
19202122232425
262728293031