Carnets sur sol

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Marx, Mozart, Mahler, Schönberg, Berg et bluettes viennoises par Angelika Kirchschlager et Helmut Deutsch (Orsay 2011)


Voilà près de huit ans que les lutins attendaient impatiemment de recroiser le chemin d'Angelika Kirchschlager dans le cadre d'un concert de lied solo. La rencontre de la saison passée n'était que fragmentaire, puisque se partageant avec trois autres solistes.

Dans le cadre privilégié de l'auditorium d'Orsay, on pouvait faire plusieurs constatations, toutes réjouissantes :

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Le retour

=> La voix n'a quasiment pas bougé depuis son premier récital discographique (1996 !), on y entend sensiblement les mêmes couleurs, peut-être un rien moins fruitées et un peu plus nobles. Toujours une forme de rondeur dense, émise avec beaucoup de naturel, sans aucun gonflement, avec peu de métal : quelque chose de souple, de doux, mais de très intense. (J'y entends tout à fait subjectivement la noblesse affable du sinople.)

=> La projection est toujours remarquable : le volume ne paraît jamais gros, mais le son se diffuse également dans la salle, avec beaucoup de présence, quelle que soit la position de la chanteuse vis-à-vis de la salle.

=> Le choix demeure de privilégier la rondeur (et la diction également) sur l'éclat et le volume : l'aigu est toujours très concentré, avec la couleur flottante du [ou], quitte à le tendre légèrement, et ne va jamais jusqu'à gonfler en volume ou rayonner. Toujours, la maîtrise de la couleur prime sur le spectaculaire - ce qui est très impressionnant.

=> La précision verbale est hors du commun, et même si l'actrice n'est pas neutre, les mots demeurent aussi expressifs, précis, constrastés si l'on détourne le regard. Les phrases prennent ainsi sens, mais pas forcément dans la perspective que laisse prévoir la lecture du poème, il y a réellement une acquisition, un jeu avec le texte, de petites surprises ou de minuscules contrepieds, bref, tout ce qui procure le relief.

=> L'artiste ne se ménage absolument pas, et prend toutes les mesures pour assurer la qualité du timbre, la définition de l'articulation, et l'émission des notes écrites. Le vieillissement se sent peut-être dans une liberté un peu moindre dans l'aigu (où il lui faut concentrer le faisceau de façon plus serrée) - mais c'est en réalité une question d'effort pour elle plus que de changement acoustique pour nous.

=> L'effet de cette voix a la particularité d'être exactement similaire à sa retransmission radiophonique ou discographique : les couleurs, les vibrations, les effets demeurent tout à fait identiques d'un contexte à l'autre, ce qui est rarement le cas ! Le disque est ainsi, pour une fois, le témoin fidèle de son art.

Je ne dirai rien de Helmut Deutsch, que je révère énormément, mais qui était, comme cela lui arrive quelquefois, dans un soir neutre : son piano était purement de l'accompagnement, sans relief, presque précautionneux. Alors que lorsqu'il se sent en terrain de confiance, comme dans l'opus 14 de Reger ou sa terrible Meunière bruxelloise (2004) avec Jonas Kaufmann, il produit une accompagnement au contraire sculpté avec générosité.

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Le programme

Le programme n'était pas non plus étranger à ma venue, puisqu'on y rencontrait en particulier du Joseph Marx, que je n'aime pas spécialement dans le domaine du lied, mais qu'on n'entend jamais en concert (et même très peu fréquent au disque). Couplé avec Berg et Schönberg, pas non plus les mieux servis en salle, c'était très tentant.

W.A. MOZART, lieder célèbres
Das Veilchen K.476
Sehnsucht nach dem Frühling K.596
Abendempfindung K.523
Der Zauberer K.472

La partie Mozart servait manifestement à chauffer la voix. La voix est très belle, l'interprète fine et précise, mais malgré toutes ses grandes qualités, elle ne peut pas donner au lied de Mozart la profondeur et l'intérêt qu'il n'a pas intrinsèquement. C'est sans doute, cela dit, le plus beau bouquet de lieder de ce compositeur qui m'ait été donné d'entendre.

Alban BERG, Vier Lieder Op.2
Schlafen, Schlafen
Schlafend trägt man mich
Nun ich der Riesen Stärksten
Warm die Lüfte

Probablement le moment le plus fort du concert : les lieder de jeunesse de Berg, avec une franchise, une tension, un sens de la poésie noire, et malgré tout une voix sans cesse ronde et pleine. Un coup de poing appliqué avec toute la grâce coutumière de Kirchschlager.

Arnold SCHÖNBERG, lieder tonals
Am Wegrand Op.6 n°6
Jane Grey, op. 12 n°1

Je nourris moins d'affinités avec le lied de Schönberg, extrêmement angoissé, inconfortable aussi dans ses lignes vocales, mais Kirchschlager, avec son timbre optimiste, en donne une interprétation d'une grande générosité, poussant sa voix aux confins de ses possibilités tout en prenant sur elle de ne jamais abîmer le timbre. C'est à peine si quelques voyelles dans le haut de la tessiture sont moins définies.

Gustav MAHLER
Frühlingsmorgen
Extraits de Des Knaben Wunderhorn
- Rheinlegendchen
- Das irdische Leben
- Lob des hohen Verstandes

Kirchschlager avait dès son premier récital Sony programmé le Mahler du Wunderhorn, avec le piano de Helmut Deutsch. On la retrouve donc ici dans le rare Frühlingsmorgen, puis dans des lieder plus célèbres, et hautement caractérisés. Le plus impressionnant est atteint dans la capacité à croquer les personnages de "Das irdische Leben"... sans jamais contrefaire sa voix. Son timbre reste tout à fait naturel et équilibré, mais elle va en flatter tel ou tel aspect pour camper la fille ou la mère, sans rien d'ostentatoire ni de grimaçant ; du grand art en somme.

Joseph MARX, lieder brefs
Die Begegnung
Die tote Braut
Hat dich die Liebe berührt
Es zürnt das Meer
Selige Nacht
Schlafend trägt man mich
Am Fenster

La présence de lieder de Joseph Marx, rares même au disque, n'était pas pour peu dans l'intérêt du concert, même si mon engouement personnel a toujours resté limité pour ce pan de sa production. Le ton en reste très postromantique, une sorte de Wolf sucré, quelque part entre Korngold et le jeune Reger, avec de belles harmonies pas trop sophistiquées.

Ici, Kirchschlager lâche vraiment la bride à la voix, qui de délicate dans Mozart, intense dans les Viennois, devient ici assez éclatante, affichant bien plus de largeur et de générosité lyrique. Pas le plus intéressant du concert, mais un vrai plaisir pour les amateurs de voix.

Chansons viennoises
Das War in Petersdorf
So a Weana Tanzl
I und mei Bua

Contre toute attente, ce répertoire qui ne me passionne pas démesurément a été le plus grand choc du concert après les Berg : ici, notre hôte laisse doucement tomber ses appuis, et avec cette voix un rien amollie, mais chauffée par le concert qui a précédé, exprime avec un naturel et une souplesse confondantes les plaisantes ironies de ces chansons en dialecte viennois paresseusement articulé. Le plus prenant était clairement la traînarde chanson-souvenir de Petersdorf, avec son refrain presque lascif. La valse bancale et le yodel babillard des deux autres mélodies se fondait sur un texte moins spirituel, et pourvu de peu de relief, suite à toutes les crases de la mauvaise articulation viennoise.
Moment cependant assez exceptionnel.

Bis :
Schubert, Seligkeit
Schubert, Heidenröslein

Les lutins étaient contents d'entendre Seligkeit par Kirchschlager (qu'elle a, me semble-t-il, déjà donné dans des circonstances similaires), qui est un choix de bis roboratif que les lutins ont déjà fait pour clore un concert : bref, évident, dansant, réjouissant.

Son Heidenröslein, lied pourtant plus célèbre et moins séduisant à mon sens, était d'une facture supérieure, avec une façon de maîtriser le rebond des "-en" finaux, difficile à quantifier exactement en couleur vocalique, en intensité, en timbre, et ici complètement contenus et ronds... épatante. Et bien sûr un portrait aiguisé de la situation, en même temps.

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Le bilan

Soirée extrêmement dense en raretés, en qualité, en plaisir verbal, en plaisir vocal... ces moments se vivent un peu à la façon d'un concentré, d'une essence : ils diffusent longtemps après avoir été perçus.

Si elle passe en ces pages, un salut à ma délicieuse voisine, en nous remettant à mai pour prolonger le plaisir de sa conversation.



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